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BREDOULOCHEUX et des idées qui n'en sont pas

Publié par Laurent Vercueil, le 29 février 2016   2.5k

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Dans le livre "Pensées secrètes" de David Lodge (1), Helen Reed, héroïne et romancière de son état, assiste à un colloque de sciences cognitives consacré au problème de la conscience. Parmi les communications qui retiennent son attention de béotienne (c'est une fausse naïve, comme le montrera la conférence qu'elle va assurer en clôture du colloque), l'une s'intéresse à la lettre d'un lecteur à Lewis Carroll, à propos de son poème "Bredoulocheux".

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Le poème est singulier. Si vous ne le connaissez pas, je l'ai copié ci-dessous, après l'avoir facilement retrouvé sur la toile, dans la traduction d'Henri Parisot, dont j'ai appris qu'il s'agissait d'un ami d'Antonin Artaud.

BREDOULOCHEUX

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

“Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils !
A sa griffe qui mord, à sa queue qui happe !
Gare à l’oiseau Jeubjeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque !”

Le jeune homme ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps, longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis arrivé près de l’arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.

Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’œil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté
Arrivait en barigoulant.

Une, deux ! une, deux ! Fulgurant d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan !
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne galomphant.

“Tu as tué le Bredoulochs !
Dans mes bras, mon fils rayonnois !
O jour frableux ! callouh ! calloc !”
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

(dans Lewis Carroll De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, 1871)


La remarque du lecteur, qui attire, donc, les commentaires des spécialistes réunis pour le besoin du colloque de sciences cognitives, est la suivante :"J'ai l'impression que ça me met des idées plein la tête, mais j'ignore lesquelles" (2)

David Lodge ne nous dit rien des commentaires appelés par le contenu de cette lettre. On ne sait même pas ce qu'Helen Reed en pense véritablement, ni son amant, le tonitruant Ralph Messenger, au prise avec une subite avalanche de soucis inattendus. Mais voici en tout cas deux propositions de réflexions neurologiques qui auraient pu être suscitées à l'occasion :

1) le poème est incompréhensible. Certains mots sont parfaitement reconnaissables, et on peut leur attribuer un sens précis, mais la plupart sont inconnus du lecteur, et ne véhiculent aucun sens qui soit assignable (ce sont des non-mots, ou logatomes). Pourtant, il se dégage un sens assez général, ou l'évocation d'images, qu'on serait bien en peine de définir. Pour un clinicien neurologue, cela ressemble beaucoup au discours jargonaphasique produit par un sujet dont l'aire de Wernicke a été endommagée (3).

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Ce jargon impénétrable l'est tout autant pour le locuteur que pour l'auditeur. Mais ce qui frappe celui qui l'écoute, c'est l'absence de prise de conscience du caractère absurde de son discours par celui qui le tient. Le jargonaphasique est imperturbable. Il récite son poème comme s'il avait du sens.

2) la deuxième remarque concerne plus directement la préoccupation du lecteur qui s'adresse à Lewis Carroll: C'est curieux, le poème m'évoque une idée, mais je suis incapable de savoir laquelle. Quelque chose comme une forme d'idée, mais sans contenu. Ce n'est pas nécessairement une expérience unique, si l'on y pense à deux fois. Ne nous arrive-t-il pas d'éprouver le sentiment d'avoir une idée...sans l'idée qui va avec ? Soit parce que les mots manquent pour en exprimer une formulation qui convienne, et la situation est proche de celle du jargonaphasique, soit parce qu'un phénomène de découplage intervient entre l'idée, elle-même, et l'identification de l'idée en tant qu'idée. Dans ce cas, la sensation est celle d'une idée véritable, mais sans contenu identifiable. C'est ce genre de découplage qui se produit au cours des sensations de déjà vu-déjà vécu, dans le syndrome de Capgras, dans l'hallucination verbale du sujet schizophrène, ou dans certains phénomènes de dissociation : le lien entre le fait mental (la perception d'une scène, d'un visage connu, d'une verbalisation interne, ou la perception d'un mouvement) et sa signature cérébrale (le calage temporel, l'émotion ressentie, le sentiment d'agentivité, c'est à dire d'être l'agent de ses mouvements, ses pensées) est rompu. Est-il possible de dissocier une idée de son contenu ? Le cerveau peut-il connaitre ce découplage interne, séparant le signal du métasignal qui lui est intimement lié ?


>> Références / Notes

  1. David Lodge "Pensées secrètes". Payot, Poche 2004
  2. p419 de l'édition de poche. Je ne sais pas si cette lettre est apocryphe et une création de David Lodge. Je n'ai rien trouvé se référant à un tel lecteur de l'époque de Lewis Carroll en fouillant (peu) sur la toile. Helen Reed poursuit d'ailleurs, tout à son accablement de devoir composer une conférence conclusive à ce colloque : "Exactement ce que je ressentais, à la fin de cette première journée."
  3. L. Carroll n'en est pas à son coup d'essai. Les expériences que fait Alice sont, à plusieurs reprises, parfaitement expliquables en termes neurologiques. A un point tel, qu'un trouble hallucinatoire est nommé désormais "Syndrome d'Alice au pays des Merveilles", chez les personnes souffrant de migraine ou de crises épileptiques, lorsqu'elles sentent leur corps prendre des proportions gigantesques ou, au contraire, lilliputiennes.