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Eat - Shop - Repeat : le cauchemar continue

Publié par Laurent Vercueil, le 2 août 2017   240

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Aujourd'hui, mercredi 2 août 2017, la planète a consommé la totalité de ce qu'elle peut offrir en une année (l'article de Libération ici).

Mais ce n'est pas assez.

"EAT-SHOP-REPEAT", nous fredonne le monde comme il va.

Ne perdons pas une minute : Retournons vite dans les centres commerciaux ! C'est là qu'est le bonheur, l'ivresse d'une après-midi comblée...

Eat la planète-Shop la planète-Repeat... Le beau programme que voilà !

> EAT

Mangeons. Dévorons. Exténuons la nature, les animaux, la biomasse, dans les batteries géantes, les usines à viande, les légumes formatés. Le goût n'a aucune importance, aucune importance la vie réduite à la production accélérée de matière consommable et/ou jetable. EAT !

>> SHOP

La nourriture était infâme, mais elle nous a rempli. Le sentiment de saturation est là. Et la saturation est le signe que tout va bien.

Il est temps de dépenser. Filons dans les boutiques. Brassons la marchandise. Comme ce serait bien si nous avions ceci, et aussi celà ! Comme cela pourrait nous rendre heureux ! Combien ma vie serait pleine et réussie ! Achetons ! Acquérons ! Faisons nôtres toutes ces belles choses, dont peu importe la qualité, les modes de production, ce qui a traversé les airs, les mers, ruinant encore nos espoirs d'une vie préservée. Nous vivons à crédit, l'avenir pourvoira à tout cela (grande geste allusif de la main). L'important c'est d'accumuler. De passer à la caisse, gonflé d'orgueil : cette chose, là, c'est bientôt à moi. SHOP !

>>> REPEAT

Tout ça m'a donné faim. Si je reprenais un petit rien. Un truc à mastiquer, ou à avaler sans même avoir l'idée de ce que c'est (ça vaut mieux). Et un soda, un truc dont le goût m'est si familier que l'expérience n'a plus rien d'intéressant. Je ne sais même plus ce que je bois, je sais seulement que c'est cette marque de soda que je commande quand ça se présente. Quelque chose qui ressemble à ma signature, à ce qui fait que je suis bien moi : c'est ça que je bois (comme c'est ça, le nom que je porte...).

La répétition a quelque chose de rassurant. Je vais en territoire connu, je refais les mêmes gestes, je continue d'acquérir des objets dont je m'entiche. Je mange strictement la même chose, je bois les mêmes boissons, aucune place à l'imprévu. REPEAT ! AGAIN AND AGAIN

Une récompense attendue, et celle qui est obtenue : la DOPAMINE au tournant

Pourquoi fait-on ce qu'on fait ? Pourquoi accepter l'injonction EAT-SHOP-REPEAT avec une telle passivité, pire, avec un certain enthousiasme ? Pourquoi cette complaisance suicidaire dans la fange de la bouillie industrielle, pré-mâchée, pré-digérée ? 

Parce que nous sommes motivés ? A la recherche d'une récompense cérébrale ? Mais quelle récompense ? Comment peut-on considérer un tel désastre comme une récompense ?

La DOPAMINE est l'acteur cérébral majeur des comportements motivés. De nombreuses drogues addictives reposent sur le signal dopaminergique en le potentialisant (en bloquant sa recapture, comme la cocaïne, ou en augmentation sa libération, comme les amphétamines, par exemple). Mais pourquoi mon cerveau produirait de la DOPAMINE dans ce cauchemar organisé ?

Ces dernières années, les modalités précises du signal dopaminergique ont été mieux comprises, et une théorie a été élaborée qui rend mieux compte de son rôle. Auparavant, on pensait qu'il s'agissait de la "molécule de la récompense". Si le résultat obtenu par un comportement est récompensé, nous serions inondé de DOPAMINE. C'est une approche très incomplète. Une théorie ultérieure postula qu'il s'agissait d'une molécule produite en vue d'une récompense. Elle serait la prédiction de la récompense, ce qui pourrait mieux rendre compte de son potentiel addictogène. Mais là aussi, on n'y était pas. 

Actuellement, l'hypothèse la plus robuste est que la DOPAMINE évalue la différence entre la récompense attendue et celle qui est effectivement obtenue. Plus le différentiel est élevé positivement (la "bonne surprise"), plus la DOPAMINE est produite, ce qui constituerait un promoteur majeur du comportement. En revanche, si la récompense est surestimée et la confrontation entre "attendu" et "perçu", négative, le comportement décline.

Si nous persistons dans le EAT-SHOP-REPEAT, c'est à cause du signal que nous communique la DOPAMINE. Et s'il y a un signal cérébral dopaminergique, cela peut avoir deux causes :

  1. La récompense perçue est très importante
  2. La récompense attendue est très faible 

Dans les deux cas, la différence entre récompense perçue et récompense attendue est significative et stimule la répétition EAT-SHOP-REPEAT. 

Je ne sais pas pourquoi, mais j'aurais tendance à penser que c'est la seconde hypothèse qui est la bonne...

Soyez plus exigeant :  préférez la vie.