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La plus belle fois où Glenn Gould a joué, il n'a rien entendu

Publié par Laurent Vercueil, le 17 février 2016   3.2k

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C'est le très regretté Simon Leys (1935-2014) qui rapporte l'anecdote, dans l'un de ses petits bijoux de livre "Le bonheur des petits poissons" (1): retranché dans son appartement, le pianiste virtuose et canadien Glenn Gould (1932-1982) , alors agé de 14 ans, s'escrimait en vain sur un passage délicat, dont il ne parvenait à se satisfaire de l'interprétation. Gould avait certainement une exigence qui dépassait l'entendement, si l'on peut dire, mais il n'est pas irrespectueux de considérer qu'une partie de sa célébrité, déjà immense de son vivant, venait de ce tempérament sourcilleux, voire capricieux. Bref, il fallait que la musique s'accordât à son oreille, et derrière celle-ci, à son cerveau, c'est à dire à l'idée qu'il en avait. En somme, quelque chose s'interposait définitivement entre la musique et lui, et ce quelque chose le mettait en rage.

Entre alors en scène un personnage secondaire, animé d'un ustensile qui va prendre le rôle principal. Simon Leys : "La femme d'ouvrage qui était en train de nettoyer la pièce mit soudain l'aspirateur en marche, tout près du piano". La musique disparaît alors sous le bruit assourdissant. Qu'en pense le jeune prodige ? Va-t-il piquer l'une de ses crises intestines ? Du tout, il fait une découverte étonnante, qu'il racontera plus tard : "Bien entendu, je continuais à sentir - je pouvais éprouver cette relation tactile avec le clavier qui est si riche d'associations acoustiques; et aussi je pouvais imaginer les sons que je produisais, même sans les entendre. Chose étrange, cette nouvelle forme de musique me paru soudain supérieure à tout ce qui avait précédé l'intervention de l'aspirateur, et les passages dont je ne pouvais plus entendre le moindre son me semblaient les meilleurs". Ainsi, le masquage du son libérait la musique produite par les mouvements de ses doigts sur le clavier, et celle-ci pouvait enfin rejoindre directement le cerveau du pianiste, sans passer par les oreilles. Ce qui nuisait à cette musique, c'était le son qu'elle rendait ! Et l'obstacle entre elle et Gould, c'était son audition. On se demande ce que Beethoven en aurait pensé...

Gould se trompait lorsqu'il parlait de sensations tactiles. Ce qui informe notre cerveau sur la musique que produisent nos doigts sur les touches, c'est la proprioception, c'est à dire le sens de la position et du mouvement des segments articulaires. C'est une perception discrète, et dont pourtant l'intervention est permanente. Sans elle, nous perdrions les membres placés hors de notre vue. Sans elle, l'équilibre serait compromis dans une pièce sombre.

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Ce dont le jeune Gould fait l'expérience, c'est de la connexion étroite entre la motricité fine, automatisée par les apprentissages répétés, la fidèle proprioception, et l'élaboration d'un modèle interne qui pilote l'execution et ajuste aux résultats obtenus. Que viendrait faire le son là-dedans ? Ne serait-il pas nécessairement...décevant ? La mélodie parfaite du geste accompli, la danse harmonieuse des doigts sur les touches, suffisent merveilleusement au bonheur de l'artiste. La musique, c'est bien davantage que le son. La preuve par le cerveau.

Mais à nous, public non averti, il faut encore passer par les oreilles.

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Simon Leys. Sonate pour piano et aspirateur. IN Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. Livre de Poche 2008