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La surface des choses, et le défaut de profondeur

Publié par Laurent Vercueil, le 17 juin 2016   2.1k

Xl vertige

Le président Mac Mahon, pris au dépourvu devant la crue dévastatrice de la Garonne, en 1875, s'était rendu célèbre par un inspiré « Que d'eau, que d'eau… ». On se souvient moins de la réponse du préfet, pourtant pleine d'un bon sens qui s'ignorait alors : « Et encore, Monsieur le Président, vous n'en voyez que le dessus ! ». Ni Mac Mahon, ni le préfet, confits en banalités exquises de sottise, ne pouvaient se douter qu'ils touchaient là une sorte de propriété fondamentale du cerveau humain : l'horizontalité, au principe de la perception humaine de l'espace.

Si le poisson, l'oiseau, évoluent à droite, à gauche, en haut et en bas, occupant un espace tridimensionné avec la même aisance, les animaux terrestres ont les pieds et les pattes vissés dans la glaise de l'horizontalité et ne connaissent que l'avant-arrière, droite-gauche et tout ce qui peut être compromis entre l'une et l'autre de ces directions. En dehors du fait que ça limite notre évolution autonome dans un univers plat comme la main, cela nous expose à une déconvenue spatiale : si nous pouvons estimer facilement une distance horizontale (combien y a-t-il de la table à manger jusqu'au canapé devant la TV), nous sommes bien plus crasses pour évaluer une profondeur dans la dimension verticale (vers le bas, nous sommes toujours un peu trop haut pour nous, et vers le haut, le bâtiment semble s'élever avec une majesté qui nous écrase).

Dans une expérience menée sur son propre chien, intitulée "Right Door, Wrong Floor" (1), le neurologue allemand Thomas Brandt, spécialiste de la fonction vestibulaire et de la perception spatiale, montrait que dans un hôtel où tous les étages étaient rigoureusement identiques, Médor (je ne crois pas que ce soit son nom, mais admettons) retrouvait avec précision la porte de la chambre de son Maître (Right Door), mais en se trompant régulièrement d'étage (Wrong Floor). Brandt et Dieterich interprétaient ces difficultés comme l'illustration des difficultés de l'hippocampe (et de ces fameuses cellules "GPS" qui ont valu aux époux Moser et à O"Keefe le Prix Nobel en 2014) à naviguer dans une dimension inhabituelle, orthogonale à l'horizontalité familière.

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Dans une autre étude pilotée par Brandt (2), les employés d'un hôpital devaient pointer en aveugle vers les services demandés. Comme leur cible leur était masquée, le pointage était nécessairement imprécis : trop haut, trop bas, trop loin, trop près. En projetant les directions qui étaient proposées par les participants à l'étude, il était possible de dessiner le bâtiment tel qu'il était imaginé par les participants.

Fig 3

De façon étonnante, le bâtiment se révélait plus court (51%), mais surtout plus haut (215%) (B et C, sur la figure) que le bâtiment réel (A, sur la figure). La distorsion spatiale s'exerçait particulièrement sur la verticalité, où l'erreur était plus flagrante.

Cette difficulté à se représenter la dimension verticale peut contribuer à la sensation désagréable ressentie par certains d'entre nous exposés inconfortablement à de grandes hauteurs. Si notre cerveau a tendance à exagérer cette perception verticale, en rendant menaçante des perspectives peut-être bénignes, c'est probablement par inaccoutumance. Le malaise peut être un moyen de se protéger d'une chute néfaste, ou, illustrer l'aptitude humaine à rester un rampant, plaqué par la gravité sur notre bonne vieille terre...

Le préfet, suggérant à Mac Mahon qu'une certaine profondeur, inconnue et menaçante, pouvait alourdir l'effet que suscitait le spectacle de l'envahissement acqueux, se trompait allègrement s'il pensait renseigner le président : il ne pouvait que le rendre plus confus encore...


>> Références :

  1. Brandt, T. & Dieterich, M.: “Right door, Wrong Floor": A Canine Deficiency in Navigation. Hippocampus. 23,245-246 (2013).
  2. Brandt T, Huber M, Schramm H, Kugler G, Dieterich M, Glasauer S (2015)“Taller and Shorter”. Human 3-D Spatial Memory Distorts Familiar Multilevel Buildings. PLoS ONE 10(10): e0141257.doi:10.1371/journal.pone.0141257