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Une molécule contre la douleur retrouvée dans une plante africaine

Publié par Sophie Prud'homme, le 14 octobre 2013   3.7k

Xl nauclea

Du Tramadol, un composé synthétique antidouleur, a été retrouvé dans une plante africaine. Sophie revient sur cette découverte qu'elle qualifie d'aventure humaine et scientifique.

Des chercheurs grenoblois ont récemment découvert que le pêcher africain (Nauclea latifolia) [ndlr : récemment renommé Sarcocephalus latifolius], utilisé depuis longtemps en médecine traditionnelle africaine pour traiter la douleur, contient d’importantes quantités d’une molécule antidouleur dans ses racines. Le plus surprenant est que cette molécule naturelle est parfaitement identique à une molécule de synthèse couramment utilisée comme médicament antidouleur : le tramadol. Les chercheurs reviennent pour nous sur leur étude, une aventure humaine et scientifique.

Entre retour aux sources et esprit d’aventure

Cette aventure commence par une rencontre : celle d’un chercheur grenoblois, Michel De Waard, neurobiologiste à l’Institut de Neuroscience de Grenoble (GIN) avec Germain Taiwe Sotoing, étudiant camerounais alors en thèse à l’Université de Yaoundé. « J’ai vécu 6 ans au Cameroun quand j’étais enfant, donc pour moi, accueillir Germain était comme un retour aux sources. Son accueil au départ c’était presque une motivation humaine », se souvient Michel De Waard.

Michel De Waard, neurobiologiste à l’Institut des Neurosciences de Grenoble

Ayant obtenu une bourse de l’Agence Universitaire pour la Francophonie (AUF) lui permettant de passer six mois au sein du GIN, Germain Taiwe Sotoing est arrivé à Grenoble en décembre 2009, amenant avec lui les racines de Nauclea latifolia, une plante médicinale traditionnelle de son pays, et l’envie d’étudier son pouvoir analgésique sur des modèles animaux de la douleur. Michel De Waard a hésité avant de se lancer dans ce projet. « Je n’avais pour ma part jamais travaillé sur des végétaux et je n’avais aucun historique de recherche là-dessus. En même temps c’était un challenge pour moi, et j’ai décidé de tenter l’aventure avec lui. C’était un coup de poker, pour m’enrichir intellectuellement ».

Les chercheurs ont commencé par extraire les molécules présentes dans les racines apportées par Germain Taiwe Sotoing. Cet extrait a été séparé en plusieurs fractions, séparant ainsi toutes les molécules de l’extrait. Germain a ensuite testé l’effet analgésique de chacune de ces fractions sur des modèles biologiques grâce à une collaboration interne avec l’équipe du GIN dirigée par Bruno Bonaz. « Nous avons ainsi réussi en six mois à identifier une fraction qui produisait des résultats positifs sur plusieurs tests de modèles animaux de la douleur. C’est allé très vite et j’en ai été le premier surpris» explique Michel De Waard.

Une surprenante découverte

Ayant identifié la fraction de l’extrait contenant la molécule responsable de l’activité analgésique, il restait à identifier précisément quelle était cette molécule. Les biologistes ont alors fait appel aux compétences de l’équipe dirigée par le Professeur Ahcène Boumendjel du Département de Pharmacochimie Moléculaire à Grenoble. Ahcène Boumendjel raconte : « Michel De Waard m’a contacté pour me demander d’analyser un extrait de plante qui donnait de bons résultats sur différents modèles animaux de la douleur. C’est le savoir-faire du Département de Pharmacochimie Moléculaire : à savoir la chimie des produits naturels bioactifs, dont les plantes. L’analyse de l’extrait actif isolé par les biologistes nous a permis d’identifier la molécule responsable de l’activité analgésique ».

Pr Ahcène Boumendjel, chimiste au Dép. de Pharmacochimie Moléculaire, posant devant la structure moléculaire du tramadol

A la surprise générale, l’analyse des chimistes montre que la molécule naturelle en question est en réalité en tout point identique à une molécule de synthèse déjà bien connue sous le nom de tramadol, un antidouleur de synthèse très répandu. « C’est très étonnant comme histoire puisque habituellement les chimistes vont chercher des molécules dans les plantes et essayent de les synthétiser en laboratoire. Ici, on retrouve une molécule de pure synthèse qui est fabriquée par une plante» se réjouit le Professeur Ahcène Boumendjel.

Cette découverte a impliqué pour les chercheurs de nombreuses précautions avant de publier leur découverte. « Quand on a fait cette découverte, la première chose a été de vérifier que l’on avait bien affaire à un produit naturel et pas à une contamination d’un produit de synthèse. Il était donc absolument nécessaire de le vérifier par toutes les méthodes d’analyses disponibles. L’autre point était de faire reproduire les résultats par des chimistes indépendants. C’est pour cela que nous avons pris contact avec deux autres laboratoires de chimie en France et en Suisse pour reproduire les mêmes expérimentations. Les deux équipes ont pu reproduire et confirmer nos résultats » explique Ahcène Boumendjel.

La quantité de molécule naturelle retrouvée dans les racines par les chercheurs est loin d’être anecdotique. Ahcène Boumendjel précise : « Vu le taux de tramadol trouvé dans les racines, on peut comprendre que cette plante puisse être une source de médicament pour les populations locales. Sachant que quand on abuse de ce produit, cela peut entrainer des problèmes d’addiction, il faut être prudent quant à l’exploitation artisanale de la molécule produite par cette plante. En effet le tramadol est un opiacé, c'est à dire que l’on peut le ranger dans la même catégorie de molécules que la morphine, l'héroïne, … ».

Nauclea latifolia, plus communément appelé le "pêcher africain"

Le début d’une grande histoire

Cette étonnante découverte ouvre pour notre trio de chercheurs la voie à de nombreuses autres expérimentations. Le Professeur Boumendjel explique : « Il existe en Afrique plusieurs espèces de plantes très proches de Nauclea latifolia. En perspective immédiate, nous cherchons parmi ces différentes espèces quelles sont celles qui produisent ou non cette molécule. Cela nécessite des bons botanistes en Afrique pour nous fournir les plantes, et nous sommes en train d’organiser ça. Il est à souligner que les plantes d’une même famille bio-synthétisent très rarement une molécule unique, mais une famille de molécules de structures assez proche. Une de nos perspectives sera de rechercher des analogues du tramadol dans ces différentes espèces avec l’espoir de découvrir de nouveaux dérivés plus actifs».

Michel De Waard a pour sa part de nombreuses idées. «Nous allons continuer le travail car nous pensons qu’il reste encore beaucoup de choses à découvrir. C’est une plante utilisée pour soigner de nombreuses affections : épilepsie, paludisme, fièvre…. Il doit donc y avoir plusieurs composés dans cette plante, d’autres produits actifs. Nous allons nous intéresser à l’effet de la plante sur l’épilepsie. Vu cette première expérience concluante, nous allons également étudier d’autres plantes qui ont d’autres propriétés avec la même démarche scientifique avec ce trio que l’on a formé avec Ahcène Boumendjel et Germain Taiwe Sotoing. C’est une association puissante entre une composante ‘physiologie’ représentée par Germain, Ahcène qui a apporté ses compétences en chimie et moi qui travaille sur les tests moléculaires et cellulaires».

>> Pour aller plus loin : lire aussi l'article d'Antoine Depaulis "Du Tramadol, un composé synthétique antidouleur, retrouvé dans une plante africaine"

>> Illustrations : Scott Zona (Flickr, licence cc), Grenoble Institut des Neurosciences