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Blende Marmatite

Publié par Laura Schlenker, le 9 août 2021   580

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Ce texte a été composé lors d'un atelier d'écriture créative "Paroles de roches, pierres et fossiles"  animé par Laura Schlenker de la Fabrique média au Muséum de Grenoble, dans le cadre du projet "Minéraux et Fictions". Retrouvez tous les  textes des participants dans ce dossier.


Blende Marmatite

Cette nuit j’ai rêvé de ma Yougoslavie natale. J’ai rêvé de Trepca.
Trepca et sa mine de fer géante.

Je revois encore l’oiseau noir couleur myrtille, quand il venait brouter le film d’algues, à la recherche de coquilles Saint-Jacques, fantomatiques et très blanches au sortir de l’eau, avec des stries comme des pattes d’oiseau posées pour l’éternité.

Ou était-ce un rêve ? Un rêve fossile ; millénaires de sable et d’eau. La légèreté calcaire des coquillages, bombés comme des sculptures d’anges, souriait à la noirceur de la mine où je suis née, et qui elle, devait peser plusieurs milliers d’années, de tonnes de fer, de zinc et de soufre.

Moi, je suis une blende marmatite, surnommée Marmata. J’ai été enlevée à l’obscurité fondatrice de la mine par des ombres parlantes en imperméables. Bien ficelée avec un bandeau, je n’ai rien vu jusqu’à mon arrivée ici, où l’on m’a déposée avec une infinité de soins, derrière une porte en verre dans une pièce mal éclairée, puis isolée et exposée au milieu d’autres cristaux venus du monde entier, nos noms et adresses bien en vue.

Régulièrement, j’aperçois des ronds brillants qui s’approchent et m’observent bizarrement ; je ne sais si ce sont des bulles de poissons ou des yeux de méduses qui tournent ainsi puis nous fixent, à la recherche de quoi derrière la vitre ?

A travers le noir opaque de mon corps massif en forme de trapèze, comme celui des marmottes aperçues dans une autre salle et qui semblaient fossilisées elles aussi, dans un cri, ils cherchent des réponses et encore d’autres questions sur les étranges phénomènes de la terre et ses transformations.

Je crois que c’est cela qu’ils veulent, tous ces globules qui vont par deux devant mon espace vitré : se poser sur le mystère de la fossilisation, la magie d’un souffle d’air sur un peu de poussière de roche, et être pris d’un débordement de sérénité incomparable.

Je suis noire comme le fer et je suis faite comme un vase qui se serait brisé et qu’on aurait reconstitué. Des dizaines de petits cubes et pavés, lisses, aux arêtes fines, sont assemblés dans un équilibre invraisemblable.

Sous deux petites parois, des perles, agglutinées, rondes comme celles des huîtres, en réalité issues de la cristallisation du calcite. Sur mon côté le moins strié, des prismes de quartz, tels des barrettes de strass sur un habit de gala.

Parfois, les globules qui vont par deux restent longtemps devant la vitrine. Ils se penchent, se rapprochent autant qu’ils le peuvent des cristaux ; béryls, turquoises, améthystes, aigues-marines, malachites, comme s’ils cherchaient un bijou à offrir.

Puis, le merveilleux, l’infiltration de l’eau dans la roche, la contemplation.


Texte et photographie Liliane Merle
collection du Muséum de Grenoble