Denis Palanque : la photo de nature pour étendard

Publié par Marion Sabourdy, le 3 juin 2013   2.9k

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Photographe isérois primé et mondialement connu, Denis Palanque a accepté de répondre à nos nombreuses questions dans un entretien fleuve.

On peut signer des reportages photographiques pour National Geographic et proposer des stages ouverts à tous en Isère ! Avec simplicité et humour, le photographe isérois Denis Palanque a longuement répondu à nos questions. On apprend sa passion précoce pour la nature et son engagement pour la préservation de l’environnement et des espèces, réflex en main.

Denis Palanque

Quels sont vos thèmes de prédilection & dans quels secteurs travaillez-vous ?

Je suis spécialisé en photographie de nature, de biologie de conservation, d’environnement et de sciences ; je suis aussi un fervent défenseur de la nature et un curieux insatiable. Lorsque je travaille sur des reportages personnels j’essaie d’orienter mon choix vers des sujets qui nécessitent une sensibilisation auprès du grand public : faire la lumière sur un problème environnemental ou une espèce qui nécessite que l’on se préoccupe de manière urgente de sa situation par exemple. D’une manière générale, je pense que les spectateurs ne pourront se sentir impliqués personnellement que par des sujets qu’ils connaissent.

Je travaille à la fois pour le monde de la presse (National Geographic France, Terre Sauvage, Alpes et Pyrénées magazines etc.) et pour des institutions (Muséum National d’Histoire Naturelle, IRSTEA, Conseil Général de l’Isère, Agence de l’Eau, Parc Naturel régional de Chartreuse etc.). En parallèle, j’enseigne la photographie lors de stages à l’Atelier Grains de Lumière, structure montée avec deux amis photographes de la région, Nathalie Houdin et Claude Tauleigne. Je suis également photographe-accompagnateur en Ecosse, dans le Massif des Bauges et en Islande pour Aguila, le spécialiste français des voyages photos.

Que vous ont apporté vos études de biologie ?

Tout jeune, j’étais un véritable naturaliste en herbe et passais mon temps à observer et pister mammifères et insectes. J’étais, et suis encore, impressionné par la diversité du monde animal et l’ingéniosité avec laquelle le nature peut créer et adapter autant de formes plus extraordinaires les unes que les autres. Mon souhait de devenir biologiste était la suite logique de cette insatiable curiosité. Je me suis accroché et j’ai persévéré dans cette direction jusqu’à obtenir un Master en Biologie des populations animales et des écosystèmes à l’Université de Lyon.

En parallèle, je fais de la photographie depuis mes 13-14 ans, âge auquel mon père m’a offert mon premier reflex, un Minolta X500 qui d’ailleurs fonctionne toujours très bien ! En parfait autodidacte, mon père avait transformé le grenier en un laboratoire de développement et de tirage noir et blanc. Je passais certaines soirées à regarder les tirages monter dans le révélateur, phénomène qui a un côté magique pour des yeux d’enfant. La photographie est donc devenue naturellement un formidable outil pour accompagner mes découvertes naturalistes et les partager avec les autres. Au fil des années, ce qui n’était qu’une production d’images descriptives a évolué vers une forme d’expression qui n’était plus seulement destinée à témoigner, mais à faire réagir et ressentir.

Après mes études et quelques temps à travailler dans le monde de la recherche scientifique, j’ai donc décidé de réorienter mes priorités en suivant une formation professionnelle en photographie dans un établissement privé de la région lyonnaise. Je me suis par la suite initié à certaines techniques de prises de vue, notamment en milieu universitaire avec le photographe Noël Podevigne du Laboratoire de Paléontologie de l’Université Claude Bernard à Lyon. Grâce à cette double formation, mon métier me permet de garder un contact étroit avec le monde des sciences et de profiter du meilleur des deux mondes.

Quels ont été vos débuts dans le métier ?

Comme beaucoup de photographes, une fois lâché « dans la jungle » du monde professionnel, il faut pouvoir se faire connaitre. Au début, cela implique bien souvent d’avoir un emploi à mi-temps pour assurer des revenus tout en prospectant des sujets. J’ai vendu mes premiers reportages à des magazines tels que Lyon Capital ou Pays de Rhône-Alpes. Mes heures d’affûts dans les zones humides et les bras du Rhône à Lyon m’ont permis de réaliser mes premières images d’illustrations de castors ou de Cistude d’Europe et m’ont assuré mes premières ventes à Terre Sauvage.

En 2005, j’ai eu envie de travailler un sujet sur le long terme : la situation critique des amphibiens en Europe. Au fils des années, celle-ci n’a fait que se dégrader à cause de la disparition de leur habitat et de l’invasion mondiale d’un champignon mortel pour les amphibiens (1). Restait alors à trouver comment traiter le sujet pour sensibiliser un public pas forcement réactif au sort de ces « bestioles » ! Aussi, l’utilisation de fonds blancs est apparue comme une évidence pour obtenir l’impact que je recherchais. En effet, j’avais été très fortement impressionné par le rendu, l’esthétique et la force des images sur fond blanc de David Liittschwager et Susan Middleton sur leur travail sur l’inventaire des Northwestern Hawaiian Islands. Mais selon moi, cette technique ne devait pas être appliquée à n’importe quel sujet. Pourquoi des fonds blancs ? Ce choix était issu d’une réflexion simple mais révélatrice : les non-naturalistes avec qui je discutais connaissaient mieux la faune vivant à l’autre bout du monde (par exemple les grenouilles Dendrobates d’Amérique du Sud et leurs impressionnantes couleurs) que les simples petits animaux vivant au fond de leur jardin (comme le non moins extraordinaire triton crêté qui vit dans les mares de nos campagnes). Par ailleurs, une photographie d’un crapaud dans son environnement a bien peu de chance de captiver l’attention d’une personne non sensibilisée à la situation alarmante des populations d’amphibiens.

De ce constant est donc venu l’idée d’utiliser les fond blanc pour soustraire l’animal de son environnement et braquer les projecteurs sur l’individu lui-même, au sens propre comme au figuré. Après trois ans et toute mes économies, le résultat m’a permis de décrocher en 2009 mon premier reportage pour le National Geographic France « A la traque du Chytride » et ma première collaboration avec Céline Lison, reporter scientifique (de talent !) avec qui je collabore régulièrement depuis. En 2010, ce reportage a remporté le prix du meilleur reportage dans la catégorie éditions internationales du magazine National Geographic.

Que représente pour vous la photographie de nature ?

Il me semble qu’en France, notre relation entre la photographie et la nature est à la traîne par rapport aux pays anglo-saxons et notamment les Etats-Unis. En effet même si les choses tendent à bouger ces dernières années, j’ai l’impression qu’il y a encore une relation à la photo de nature très descriptive et naturaliste dans certains milieux. Une photographie telle qu’elle se pratiquait dans les années 1980, avec une esthétique assez basique. D’un autre côté, il y a un courant très fort qui monte actuellement où la photographie de nature se veut de plus en plus artistique, en jouant sur tout ce que les nouvelles techniques numériques ont pu mettre à notre disposition. Pourtant, il y a encore peu de photographes en France qui s’investissent dans des projets que nos voisins anglophones dénomment « Conservation Photography », une "discipline" qui emprunte autant à l'art qu'à l'activisme.

Pour ma part, j’espère être à la fois un photographe de nature capable de produire de belles images, riches en émotion et dotées d’un côté artistique prononcé, et tout autant un photographe de conservation, capable de travailler sur des sujets sensibles et de produire des reportages qui pousseront les gens à réagir et à se poser des questions sur le sujet, sur eux-mêmes et sur la façon qu’ils ont d’appréhender le monde qui les entourent… Un programme chargé et ambitieux il faut bien le reconnaitre ! Je suis un grand admirateur d’Art Wolfe, de Frans Lanting, de Jim Brandenburg, d’Ansel Adams et d’Eliot Porter.

En quoi consiste « Meet Your Neighbours » ? Pour ce projet, vous avez notamment photographié un serpent près de Lyon : pouvez-vous nous en dire plus ?

Le programme MYN - « Rencontrez Vos Voisins », est une campagne photographique internationale qui a pour vocation de (re)connecter les gens avec une vie sauvage locale trop souvent négligée, sous évaluée ou simplement oubliée (voir la page Facebook). J’ai connu Niall Benvie et Clay Bolt, les deux fondateurs du projet MYN grâce au site « Images from the edge » dont je suivais régulièrement les posts. Au fils des conversations, nous nous sommes rendus compte que nous avions le même point de vue sur l’urgence de sensibiliser le grand public à cette faune et cette flore qui restent très largement méconnus. Ils m’ont alors demandé si j’étais intéressé pour participer au projet.

Le serpent dont vous parlez est une couleuvre d’Esculape. J’ai photographié cet animal très paisible en Isle-Crémieu, dans le Nord-Isère, sur un site connu pour sa richesse en reptile, avec l'aide d'Esther Lambert, une naturaliste de l'Association Lo Parvi. Bien que ce serpent soit vraiment très peu agressif, réaliser les premières photos fut une course entre son désir de nous fausser compagnie et le temps qui m'était nécessaire aux réglages des lumières et de mon appareil. Finalement, cette petite couleuvre arboricole a fini par grimper dans le premier petit arbuste à sa portée, un jeune chêne. C'était parfait pour moi ! J'ai déplacé le studio autour de l'arbre et la séance a pu reprendre pour encore quelques minutes.

Quel matériel utilisez-vous ?

Je travaille avec la marque Canon depuis que j’ai achet&eacu e; mon premier reflex autofocus il y a… longtemps ! J’utilise des EOS 7D et 5D (petit et grand capteurs) que j’associe à des objectifs Canon et Sigma de 17 mm à 300 mm. Pour la macro j’adore utiliser le 150 mm EX de Sigma qui procure un bokeh (2) absolument époustouflant. Pour les très forts grandissements, le MPE-65mm de Canon n’a pas d’égal. Question éclairage, lorsque je n’utilise pas la lumière naturelle, j’utilise trois flashs Canon 580 EX II avec une série d’accessoires pour façonner la lumière (diffuseurs, réflecteurs, cônes, boites à lumière). Ces flashs, régulièrement utilisés avec une commande radio, me permettent de travailler de façon très précise et subtile, du simple fill-in aux éclairages plus sophistiqués en situation de reportage. Je complète ceci avec plusieurs trépieds (pour les boitiers et les flashs), télécommandes filaires et radio, intervallomètre ainsi que quelques filtres pour le paysage (filtres gris dégradés, polarisant et filtres gris neutres).

Quels sont vos projets en cours ?

Avec ma collègue et amie Nathalie Houdin, nous travaillons actuellement sur des sujets de reportages qui traiteront très probablement de la faune et de la culture en Afrique du Nord. Parallèlement, les stages que nous proposons au sein de l’Atelier Grains de Lumière traitent de plusieurs thèmes photographiques, des procédés anciens (collodion humide à la chambre photographique) à la photographie animalière en passant par la macro et le paysage. Ils demandent beaucoup de temps et de préparation. J’ai été enseignant dans une école photographique pendant deux ans et je garde toujours un grand plaisir à partager ma passion et mes connaissances.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaiteraient se lancer ?

Mon premier conseil, et peut-être le plus important, serait de parfaitement connaitre son sujet. On ne s’improvise pas photographe de science, de nature ou de vie sauvage. La très grande majorité des photographes professionnels dans ce domaine sont tous au minimum de parfaits naturalistes. A mon sens, une bonne photographie de vie sauvage ne peut se faire sans une bonne éthique de la part du photographe. Dans le cas contraire, la photographie qui en résulterait perdrait toute crédibilité et irait à l’encontre même du sens de ce métier. Mon second conseil serait de toujours rester capable de s’émerveiller. Pour moi, curiosité et émerveillement sont de très bons stimulants pour la créativité. Et pour finir, il me parait indispensable d’avoir un minimum de technique. L’appareil photo est l’outil du photographe et lui permet de transmettre le message qu’il souhaite faire passer. Sans cette technique et la connaissance des qualités et limites de son matériel, il n’est pas possible de réaliser les images que l’on souhaite, celles que l’on a pré-visualisées et dont on estime l’impact assez fort pour faire passer notre message.

>> Notes :

  1. Il s’agit de Batrachochytrium dendrobatidis, champignon microscopique pathogène de la famille des chytrides
  2. Selon Denis, terme japonais sans équivalent en français, relatif au rendu esthétique des floue à l’arrière du sujet

>> Pour aller plus loin : « Entretien avec Denis Palanque, photographe et biologiste » et « Denis Palanque : un studio en pleine nature » (National Geographic France), « Denis Palanque: Photography, Biology and Passion » (PhotoTuts+). Denis a contribué au livre « Arachna, les voyages d'une femme araignée » (Editions Belin et MNHN)

>> Illustrations : un grand merci à Denis Palanque pour sa sélection de photos