Francis Hallé, botaniste et militant

Publié par Marjorie Bison, le 23 juin 2014   3k

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Francis Hallé, co-fondateur du radeau des cimes et initiateur du film "Il était une forêt" réalisé par Luc Jacquet, était de passage à Belley dans l'Ain pour une conférence organisée par la Réserve Naturelle du Marais de Lavours.

C'est dans la salle de spectacle de l'Intégral décorée de plantes à l'occasion de la venue du spécialiste de la forêt tropicale que s'est déroulé le débat intitulé « Biodiversité, quelques idées pour agir ensemble ». Un thème bien large pour une conférence d'une heure et demie. Cependant, après avoir rappelé les quelques définitions de la biodiversité, l’animateur, Denis Cheissoux (journaliste à France Inter) s'est attelé à questionner Francis Hallé (1) sur les grandes lignes des recherches réalisées en forêt tropicale. J'ai pu sélectionner de pétillantes informations données par le botaniste sur le fonctionnement de la forêt tropicale, des interactions qui s'y déroulent mais aussi sur sa vision des arbres en milieu urbanisé, milieu que nous côtoyons tous.

Quelle différence y a-t-il entre les forêts tropicales et les forêts européennes ?

Nous pourrions tout d'abord nous dire : les arbres sont plus grands en forêt tropicale. Cependant cela ne résiste pas à l'analyse, car les plus grands arbres ne sont pas tropicaux. L'exemple le plus frappant est celui des séquoias de Californie qui peuvent atteindre 112 mètres de hauteur. La deuxième idée pourrait être : en forêt tropicale, les arbres poussent plus vite. Pourtant, ceci n'est pas correct car nous pouvons entre autres citer le bouleau des forêts européennes qui est une espèce d'arbre pionnière croissant rapidement (12 mètres en 20 ans pour le bouleau verruqueux). La vraie différence se situe au niveau de la diversité spécifique. En forêt tropicale, nous trouvons des milliers d'espèces d'arbres alors qu'en Europe, nous n'en dénombrons au maximum que 130.

Sequoia géant

D'où vient cette différence de diversité spécifique ?

En Europe, le climat est très contrasté avec des jours qui peuvent être froids, courts, etc. La végétation subit aussi des stress physiques comme le gel, des inondations, des vents forts, des sécheresses... Plus les contraintes physiques sont fortes et plus la diversité diminue. Ainsi, seules les quelques espèces d'arbres présentes en Europe sont adaptées à ces contraintes. Au contraire, les forêts tropicales présentent un climat constamment favorable à la croissance des arbres, permettant une plus grande diversité spécifique.

Mais concrètement, quel est le mécanisme permettant une plus grande richesse en être vivants dans les tropiques ?

La co-évolution entre les plantes et les animaux, c'est à dire l'évolution conjointe de deux espèces suite à des changements dans leurs interactions. Les forêts tropicales ne sont pas soumises à de fortes contraintes physiques comme celles d’Europe, mais elles subissent des contraintes qu’exercent les êtres vivants les uns sur les autres. Plus ces contraintes biologiques sont fortes, plus la diversité biologique augmente, permettant de développer un éventail de diversité.

Avez-vous un exemple illustrant cette co-évolution ?

Les deux partenaires sont la liane Passiflora et le papillon Heliconius ! Au départ, les papillons pondent leurs œufs sur les feuilles de Passiflore et les chenilles mangent ces feuilles jeunes et tendres. Un changement génétique amène la Passiflore à devenir toxique ; puis un autre changement génétique amène les chenilles du papillon à pouvoir se nourrir de la Passiflore toxique. Ces chenilles deviennent toxiques et donnent naissance à des Heliconius toxiques ; parés de brillantes « couleurs d’avertissement ». Les Heliconius toxiques sont maintenant à l’abri des oiseaux prédateurs. Suite à un autre changement génétique, les Passiflores modifient la forme de leurs feuilles ce qui empêche les Papillons de trouver leurs sites de ponte habituels. Mais les Heliconius se révèlent capables de mémoriser les formes des feuilles, ce qui leur permet de tourner les défenses de la Passiflore.

Un autre changement génétique permet aux feuilles d'être recouvertes de petites boules jaunes semblables à des œufs d'Heliconius. Les papillons ne venant pas pondre sur des feuilles déjà occupées, celles-ci sont alors protégées ! Au cours de cette coévolution, les espèces de Passiflores et d’Heliconius se sont multipliées, et c'est grâce à de nombreuses adaptations successives de la sorte qu'une partie de la grande diversité dans les tropiques est permise.

Oeufs d'Heliconius sur Passiflore

Existe-t-il une limite de taille que les arbres peuvent atteindre ? Comment la sève monte-t-elle à de si grandes hauteurs ?

Selon des calculs, les chercheurs évaluent la taille limite à 115 mètres. Mais ceci n'est que théorique car nous avons déjà trouvé des Eucalyptus mesurant près de 130 mètres ! Trois grands principes de physique entrent en jeu pour que la sève atteigne chaque extrémité des branches. Il y a tout d'abord la capillarité. Deuxièmement, comme l'eau de l'arbre s'évapore vers l'atmosphère lors de l'évapotranspiration, une traction de l'eau vers le haut de l'arbre se réalise à partir des racines. Enfin, le liquide présent dans les racines est très concentré, comparé à l'eau de l'environnement, entraînant par osmose, un passage du liquide le moins concentré vers le plus concentré.

Quelle est votre vision des arbres en milieu urbain ?

Les arbres en ville servent de climatiseur grâce à l'évapotranspiration. Ils émettent aussi des ions négatifs – produits notamment à l'extrémité des aiguilles de pin - bénéfiques pour les êtres humains. Cependant ces bénéfices sont mal connus et les arbres en ville maltraités. Je ne vois pas la différence entre couper une branche d'un arbre et la patte d'un chien. Si on en vient à tailler des branches, c'est parce que la place prévue n'était pas suffisante pour que l'arbre se développe librement. Aux yeux des élus, les arbres apparaissent uniquement comme du mobilier urbain entraînant des nuisances, des allergies, des destructions de trottoirs, etc. (2)

Et sur les routes ?

Les arbres sont aussi parfois considérés comme des assassins, une partie des accidents de la route se manifestant par la collision avec eux. La solution visible que les élus adoptent afin de montrer qu'ils mettent en action des moyens pour réduire le taux d'accident est… de couper les arbres. Cependant, des études démontrent que les routes sont plus dangereuses après l'abattage des arbres, les conducteurs n'ayant plus conscience de leur vitesse en l'absence du défilement visuel !

Comment considérez-vous l'abattage d'un vieil arbre et son remplacement par dix jeunes arbres de la même espèce ?

J’estime que c'est une triple arnaque. Patrimoniale, car le vieil arbre était considéré comme un monument aux yeux des habitants. Financière, car le vieil arbre ne coûtait rien, tandis que les dix jeunes vont coûter très cher, à planter et à entretenir. Enfin écologique, car il faudra 25 ans pour que les 10 jeunes arbres remplaçant le vieux atteignent une performance équivalente en matière d’épuration atmosphérique.

Et la déforestation tropicale ?

Je n'ai pas de bonne nouvelle, c'est terrible. La forêt rend énormément de service à l'homme, que ce soit pour le bois, l'eau, etc. Mais au-delà de ça, je ne veux pas qu'on respecte la forêt parce qu’elle est utile mais plutôt parce qu'on l'aime.

Pour conclure, quels sont vos projets ?

Le premier va se dérouler dans la République populaire du Laos. Malgré la difficulté pour obtenir des autorisations, nous allons réaliser cinq sondages canopéens du nord au sud à bord du radeau des cimes, suite à la demande d'un inventaire de la biodiversité.

>> Notes :

  1. Francis Hallé est le co-fondateur du radeau des cimes, une plateforme de grande surface et légère qui peut se déployer sur la canopée et qui est transportée jusqu’au lieu d’étude par dirigeable.
  2. Francis Hallé critique la manière dont les élus traitent les arbres des villes dans un document intitulé « Du bon usage des arbres » et publié chez Actes Sud.

>> Crédits : Marjorie Bison, MatsographyIan Morton