La cancel culture - Echosciences chez RCF Isère

Publié par Echosciences Grenoble, le 14 janvier 2021   490

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Depuis septembre 2019, RCF Isère offre du temps d'antenne à Echosciences Grenoble, tous les jeudis à 12h05, dans "l'Echo des médias" des "Midis RCF" présenté par Nicolas Boutry.  L'occasion de vous parler des derniers contenus intéressants partagés par les membres d'Echosciences. Retrouvez toutes les chroniques dans ce dossier ou sur le site de RCF-Isère !

Retrouvez la chronique du 14 janvier 2021, par Pascal Moutet, en son et en texte ci-dessous :


Sur RCF Isère, c’est l’heure de retrouver l'Echo des médias. Aujourd’hui, nous recevons Pascal Moutet, responsable du Media Lab de La Casemate, qui va nous présenter les dernières nouvelles d’Echosciences Grenoble. Bonjour Pascal !

Bonjour Nicolas

Pascal, aujourd’hui vous allez nous parler d’un phénomène qui prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux ; la cancel culture. Mais de quoi s’agit-t-il ?

Oui, j’ai repéré un article sur Echosciences, consacré à la cancel culture écrit par Yannick Chatelain, professeur associé à Grenoble Ecole de Management et qui travaille notamment sur les usages d’internet. 

Alors il est difficile de trouver un équivalent à l’expression “cancel culture” en français. « Culture de l’annulation » ne signifie pas grand-chose.

On peut parler de dénonciation et de « boycott », ou comme Wikipédia de « culture du call-out »… d’autres mots empruntés à l’anglais, car cette dynamique vient des États-Unis. En quelques mots, il s’agit de dénoncer publiquement des individus perçus comme problématiques, en vue de leur ostracisation. Cette « cancel culture » s’illustre principalement dans les luttes pour la justice sociale : les mouvements féministes, antiracistes, pour les droits des personnes LGBT, etc.

En gros, on parle de groupes minoritaires qui se servent des réseaux sociaux pour dénoncer des injustices, c’est plutôt une bonne chose non ?

 Effectivement, et on peut faire référence au mouvement « #MeToo » qui a libéré la parole des femmes d’une part, et révélé l’affaire Harvey Weinstein de l’autre, mettant en cause ce producteur hollywoodien pour ses agressions sexuelles.

Or, ces campagnes légitimes contre la prédation sexuelle ont aussi donné lieu à des attaques ad hominem, des lynchages, visant à l’humiliation publique de tel ou tel individu.

À titre d’illustration Sandra Muller, la Française qui avait lancé le hashtag #Balancetonporc a été condamnée en 2019 pour avoir diffamé l’homme qu’elle accusait de harcèlement. Le tribunal ayant estimé qu’elle avait, je cite, « manqué de prudence » avec son Tweet et qu’elle avait « dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle ».

On peut donc dire que cette soif de justice entraîne finalement des dérives ?

En effet. Yannick Chatelain écrit que ce sont les attaques personnelles et les usages intempestifs des réseaux sociaux, qui sont au cœur de la Cancel Culture. De manière paradoxale, sous couvert de « libérer la parole » cette dernière s’éloigne de la liberté d’expression. Cette Culture ne tolère nul débat autre que l’adhésion tout en ouvrant la porte à la délation et à la mise au ban.

Ainsi, la pratique de la Cancel Culture va viser à faire adhérer des individus à une cause sous peine d’être soupçonnés de soutenir, voire d’être complice de ce qui est dénoncé.

Ce phénomène d’adhésion comportementale « forcée » a pu se retrouver dans le mouvement « Black Lives Matter ». A ce sujet, on a l’exemple de  l’ex-joueur de tennis Yannick Noah, qui a déclaré regretter le silence des sportifs blancs autour de ce mouvement.

On le voit, il demande implicitement aux sportifs blancs de renom – ayant une facilité d’accès aux médias – de prendre position, tout en suggérant que s’ils ne le font pas, alors ils seraient indifférents. aux injustices subies par les noirs.

Et existe t’il des exemples de personnes qui se sont retrouvées “cancelled” ?

Un article du New York times définit une hiérarchie pour se retrouver “Cancelled” avec en premier lieu des célébrités qui disent des choses que beaucoup de gens trouvent inacceptables, comme Kanye West, qui a suggéré que l’esclavage était un choix, ou la chanteuse Shania Twain, qui a dit qu’elle aurait voté pour le président Trump si elle n’était pas canadienne.

Si le phénomène touche prioritairement les personnalités publiques, nul n’est à l’abri d’un lynchage en ligne et de voir sa vie ruinée pour une prise de position… mais aussi pour une blague maladroite. Les exemples sont nombreux et sont à rapprocher de la hausse des cas de cyberharcèlement. Selon une étude Microsoft qui étudie les incivilités et les risques sur le web, le cyberharcèlement est mondialement en hausse. En France en 2019, 62 % des citoyens ont déjà été victimes de cyberharcèlement. Une augmentation de 10 points par rapport à 2018, ce qui fait de l’hexagone le deuxième pays avec la plus forte hausse.

C’est en effet préoccupant. Et est-il encore possible de revenir à un contexte plus apaisé ?

C’est compliqué car de nombreux réseaux sociaux ne se prêtent pas à l'argumentation. Yannick Chatelain estime qu’argumenter sur ces sujets de société sensibles que sont  « la religion », « la sexualité », « la politique », « le racisme » en 280 signes constitue un non sens.

Il plaide donc pour la mise en place de dispositifs numériques favorisant le libre arbitre et termine son article en saluant l'initiative de Le drenche du journal Ouest France, qui propose une nouvelle forme de lieu de débat et se définit comme :

« Un contexte simple, factuel, court et précis, pour savoir de quoi on parle. Deux tribunes d’avis opposés, chacune rédigée par une personne compétente, légitime et engagée. »

Ce qui ressemble à un média traditionnel ne l’est pas tout à fait : le lecteur – doté de la connaissance qu’il a du sujet traité – est invité, en amont de la lecture de tribunes à se positionner : « pour » ou « contre »… Il est par la suite – et après lecture des tribunes – à nouveau invité à se repositionner.

Cette approche ne permet certes pas à tous les internautes de participer (à l’instar des réseaux sociaux) mais de se forger une opinion « plus éclairée ».

C’est là un premier moyen de « lutte » contre la Cancel Culture afin d’aborder des sujets sensibles. Il existe aussi une autre manière pour lutter contre la pratique de la Cancel Culture : ne pas la pratiquer soi-même.

Et bien merci Pascal, on va appliquer ce conseil de bon sens et rester courtois sur les réseaux sociaux ! A bientôt pour une prochaine chronique !

Bonne journée

>> Photo : Christopher Fausten (@christopher_rcf)