Les insectes pollinisateurs, un maillon clé des écosystèmes en péril

Publié par Virginie Girard, le 8 avril 2021   620

Xl fig1 pollinisateur flickr

2020. Article écrit par Emma GARNIER, Étudiante M2BEE.

Moins connus que les abeilles domestiques, des dizaines de milliers d'espèces assurent le service vital de la pollinisation sur Terre. Parmi ces insectes, on retrouve des espèces de la famille des muscidés (mouches) et des syrphidés (syrphe, sorte de mouche aux couleurs d’une guêpe), bien que méconnus du grand public, qui se nourrissent des fleurs et sont ainsi appelées «mouches à fleurs» et participent à la pollinisation des plantes sauvages et de culture. Transportant le pollen, les insectes pollinisateurs participent à une étape cruciale dans le cycle des plantes à fleurs: la fécondation. Pour attirer les butineurs, les fleurs ont évolué en se parant de couleurs, de parfum et de pièges, dans une diversité végétale spectaculaire. Les destins des plantes à fleurs et des pollinisateurs sont ainsi liés depuis des millions d'années et des relations subtiles se sont établies entre eux. Maillon clé des écosystèmes terrestres, les butineurs sauvages sont aussi de précieux auxiliaires agricoles. Sans eux, la biodiversité s'effondrerait. Sans eux, la culture de 75% des principaux végétaux destinés à l'alimentation humaine serait impossible [1]. Toutefois, menacés par de multiples pressions anthropiques, les insectes pollinisateurs des cultures et des plantes sauvages ainsi que les abeilles domestiques sont en déclin à l’échelle mondiale ce qui représente de profondes conséquences économiques et environnementales [2]. En effet, la disparition des abeilles, et plus largement des pollinisateurs, est une catastrophe planétaire qui met en danger l’humanité [3]. Et pour cause, de multiples phénomènes sont à l’origine de ce déclin, dont le dérèglement climatique, les nouveaux virus et agents pathogènes introduits par l’Humain tels que les acariens et les parasites, la disparition des habitats naturels en raison des monocultures et, bien évidemment, les traitements phytosanitaires [3]. Ainsi, de nombreuses espèces régressent et disparaissent en silence devant une agriculture industrielle qui laisse dans son sillon les cadavres des insectes, empoisonnés par les pesticides et privés de fleurs sauvages pour se nourrir [1].

Insectes pollinisateurs se nourrissant sur des fleurs Source : Flickr



La disparition des insectes pollinisateurs, un réel enjeu pour le maintien des services écosystémiques

L’effondrement actuel des populations d’insectes pollinisateurs laisse craindre une crise de la pollinisation dont l’incidence est difficile à évaluer, bien qu’il existe des pays du monde, tels que la Chine, où la pollinisation des espèces végétales cultivées se fait déjà à la main, ce qui représente un travail titanesque. En effet, à la fin des années 50, le gouvernement chinois préconisa une tuerie massive des insectes. Les vergers sont depuis pollinisés à la main afin d’effectuer le travail des insectes disparus. L’usage encore massif d’insecticides ne résout rien à la situation. Mais aussi, aux États-Unis, la mortalité des abeilles domestiques dans les ruches atteint chaque année 30 à 99%, des services d’apiculteurs itinérants s’active pour pallier à ce manque en se rendant dans les zones du pays où le besoin se fait ressentir. Certains experts ont tenté de chiffrer l’effondrement économique représentait par la perte des insectes pollinisateurs, ce qui s’annonçait en centaines de milliards de dollars car la nature joue un critique dans la provision d’aliments pour les populations humaines.

Ce déclin des insectes pollinisateurs, aux raisons bien connues, a débuté dans les années 60 en France avec l’intensification de l’agriculture, les abeilles domestiques ont commencé à être malades, les apiculteurs craignaient alors pour la subsistance de leur activité. L’agriculture intensive est un véritable rouleau compresseur pour la biodiversité et les abeilles mellifères domestiques ne sont pas les seules concernées : 40 % des espèces sauvages sont en déclin et d’autres ont définitivement disparu. Le dépérissement vertigineux de ces insectes aura forcément des répercussions dramatiques sur la biodiversité, les butineurs étant considérés comme des indicateurs de la santé des écosystèmes [1].

En plus de la monoculture et de la disparition des haies compliquant la recherche de nourriture pour les butineurs, les insectes sont également victimes des pesticides de synthèse, des espèces parasites introduites et qui se répandent à travers le globe par l’Humain mais aussi des prédateurs et du dérèglement climatique.


Point de vue d’un apiculteur sur les menaces qui pèsent sur les abeilles.

Sylvain Pasti est apiculteur et possède environ 300 ruches dans le Trièves. A la belle saison, il amène une partie de ses abeilles dans l’Isère et l’autre partie dans les Hautes-Alpes. Il se sent épargné de vivre à la montagne mais fait tout de même face à quelques difficultés chaque année tels que la perte d’une partie de ses ruches l’hiver en Isère, peut-être des suites d’empoisonnement. Il est impossible de trop savoir où les abeilles vont butiner et le danger est partout. Sylvain traite tous les ans ses ruches contre le varroa (insecte acarien et véritable menace pour les abeilles mellifères), c’est devenu inévitable. Pour amener les abeilles butiner, il faut jongler entre les traitements prévus sur la lavande, sur la luzerne et d’autres menaces telles que les vides sanitaires des poulaillers car il arriverait aux abeilles de butiner les eaux de traitement servant à désinfecter les sols. Pour ce qui est du dérèglement climatique, Sylvain parle des coups de chaleur en février qui engendrent une pondaison précoce des reines, les colonies deviennent alors trop grosses et une partie meurt de faim, la nature n’ayant pas encore de quoi les nourrir. Les menaces sont donc bien présentes et il faut savoir adapter ses pratiques en conséquence

Les insecticides, poison mortel

Les insecticides sont la cause la plus connue de mort des insectes, du fait de leur non-sélection, et ont des effets catastrophiques sur l’environnement. En effet, les insecticides de synthèse, toxiques et persistants dans les sols, empoisonnent nos insectes qui meurent d’une mort lente et certaine. Répandus massivement sur les cultures, ils ne tuent pas que les abeilles domestiques dont les épisodes de mortalité sont régulièrement médiatisés. Ces insecticides cherchent à tuer les insectes ravageurs des cultures et n’ont pas les insectes pollinisateurs, mais, n’étant pas sélectifs, ils tuent en réalité toutes les espèces d’insectes se nourrissant ou s’approchant des cultures. Ce qui a également un impact sur les espèces prédatrices des insectes tels que les oiseaux, qui vont alors manquer de ressources alimentaires suite à la raréfaction des insectes ou bien ingérer des insectes ayant consommés des produits toxiques [1].

Les insecticides sont ainsi les ennemis les plus insidieux des insectes pollinisateurs. L’exposition aigüe des insectes à ces substances entraîne leur mort directe, alors que leur exposition chronique à de faibles doses entraîne des effets sublétaux, c'est-à-dire proche de la mort (perte d’orientation, baisse de la fertilité...) qui, à terme, mettent en péril la survie des populations de pollinisateurs. Les cocktails entre molécules viennent par ailleurs renforcer leurs impacts délétères. Au-delà des nombreux services écosystémiques qu’ils fournissent, les insectes pollinisateurs sont aussi garants de notre sécurité alimentaire: plus de 75% des cultures alimentaires, notamment de fruits et légumes, reposent sur la pollinisation [1].

Agriculteur répandant des produits insecticides sur une culture Source : Flickr


Les prédateurs : L’exemple du frelon asiatique

L’abeille européenne Apis mellifera est le pollinisateur le plus largement géré dans le monde, avec des estimations récentes suggérant que cette seule espèce pourrait contribuer à près de la moitié des services mondiaux de pollinisation des cultures [6]. L’abeille a de nombreux prédateurs tels que les oiseaux insectivores, les couleuvres, l’ours [...]. Le plus connu d’entre eux est le frelon asiatique.

Introduit en France depuis les années 2000 en provenance de Chine, le frelon asiatique (Vespa velutina) se nourrit des abeilles mellifères butineuses qui constituent les deux tiers de son régime alimentaire. Pour se nourrir, le frelon attend les abeilles aux entrées des ruches et constitue ainsi une préoccupation majeure pour les apiculteurs et les politiques gouvernementales. Les frelons asiatiques ont un fort impact sur les ruchers car non seulement ils prélèvent des abeilles mais ils provoquent aussi, par leur présence permanente devant les ruches, un arrêt de l'activité de butinage, ce qui va ralentir ou stopper la ponte des abeilles hivernantes par la reine. Cela entraînera l'affaiblissement voire la mort de la colonie durant la saison hivernale [7]. Bien que moins étudié, l’impact des frelons asiatiques a également été constaté sur d’autres populations d’insectes pollinisateurs tels que les papillons ou certaines espèces de mouches.

Frelon asiatique dévorant une abeille Source : Flickr


Le dérèglement climatique, un problème à long terme

Le dérèglement climatique en cours a des conséquences pour l’ensemble des êtres vivants de la planète dont les insectes. De ce fait, les insectes pollinisateurs ne sont pas épargnés. On estime qu’ils sont apparus sur Terre, comme les plantes à fleurs, il y a 80 millions d’années, c'est-à-dire avant les hominidés. Ils ont donc survécu aux multiples bouleversements climatiques de la planète. Mais les dérèglements observés depuis cinquante ans environ fragilisent ces insectes emblématiques. En effet, suite à des canicules répétées qui se traduisent par des sécheresses prolongées, les plantes à fleurs souffrent tout au long de leur développement. Elles éprouvent des difficultés à s'épanouir normalement et leur reproduction devient plus aléatoire. Dès lors, les floraisons ne sont pas aussi généreuses que par le passé et la production de nectar, qui dépend pour une grande part du taux d'hygrométrie (taux d’humidité de l’air), se réduit dramatiquement. Ces conditions météorologiques impactant les cycles des plantes à fleurs, impactent forcément les insectes pollinisateurs. En effet, confrontés à une carence en pollen et en nectar, les insectes peinent à trouver leur nourriture. Ce qui, à son tour, engendre des conséquences sur la reproduction de ces insectes [8]. Mais aussi, face à une élévation des températures, la floraison des plantes à fleurs arrive de plus en plus tôt dans la saison, alors que les insectes n’ont pas encore repris leur cycle d’activité. Il peut donc apparaître une désynchronisation. Les plantes peuvent fleurir alors que leurs pollinisateurs habituels hivernent encore dans le sol et, à l'inverse, des insectes peuvent errer à la recherche de leurs fleurs favorites, encore en boutons. Les connaissances sur ce phénomène sont encore minimes, les chercheurs ne connaissent pas la résilience de l’interaction pollinisateurs-plantes face au changement climatique.


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Références

  • [2] Vanbergen, A. J. 2013. The Insect Pollinator initiative. Threats to an ecosystem service: pressures on pollinators. Frontiers in Ecology and the Environment.
  • [3] « Abeilles en danger : les causes et les conséquences », Greenpeace France. Disponible à : https://www.greenpeace.fr/abei... (consulté le oct. 12, 2020).
  • [4] S. C. d’Apiculture, « L’abeille et la ruche, manuel d’apiculture écologique », Société Centrale d’Apiculture, nov. 08, 2020. Disponible à :  https://www.la-sca.net/spip.ph... (consulté le nov. 02, 2020).
  • [5]  Rosenkranz P., Aumeier P., et  Ziegelmann B. 2010. « Biology and control of Varroa destructor », J. Invertebr. Pathol., vol. 103, p. S96‑S119.
  • [6] Franklin, D., et al., 2017. "Invasion dynamics of Asian hornet, Vespa velutina (Hymenoptera: Vespidae): a case study of a commune in south-west France." Applied entomology and zoology 52.2: 221-229.
  • [7] Requier F. et al., 2019. « Predation of the invasive Asian hornet affects foraging activity and survival probability of honey bees in Western Europe », J. Pest Sci., vol. 92, p. 567‑578.
  • [8] « Les abeilles et le bouleversement climatique », Le HuffPost, juin 15, 2015. https://www.huffingtonpost.fr/... (consulté le nov. 28, 2020).