Loi anti-Huawei : une balle dans le pied de notre 5G nationale ?

Publié par Yannick Chatelain, le 14 février 2021   880

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Sans jamais être cité dans le texte constitutionnel, il a été décidé qu’Huawei – qui est techniquement parmi les leaders mondiaux sur la 5G – ne dominera pas le marché français de la 5G.

Par Yannick Chatelain, Sylvain Colombero, Pierre Dal Zotto et Federico Pigni.

Les débats sont toujours passionnés autour du déploiement de la 5G, ses enjeux sont multiples et questionnent : possibles impacts sur la santé, sur la vie privée, etc. Nonobstant tous ses apports potentiels avérés elle offre :

  • La possibilité de disposer de connexions à la fiabilité inégalée et au temps de réponse extrêmement rapide. Ce qui permettra par exemple l’essor de la télémédecine avancée (comme la chirurgie à distance).
  • Un débit aussi rapide et stable qu’une connexion fibre, mais sur un appareil mobile, même en mouvement à grande vitesse (plusieurs centaines de km/h). C’est là que se situe la potentialité mise en avant pour les consommateurs, cela ne représente finalement qu’un tiers du potentiel de la 5G.
  • L’interconnectivité de près d’un million d’objets par km2, objets qui, en plus d’interagir avec les humains, communiqueront entre eux pour s’autoréguler (comme la voiture autonome ou les transports intelligents).

C’est sur le terrain géopolitique que la 5G se retrouve en France sur l’avant-scène en brandissant une question de sécurité nationale.

Huawei, coupable de… soupçons

Sans jamais être cité dans le texte constitutionnel, il a ainsi été décidé qu’Huawei – qui est techniquement parmi les leaders mondiaux sur la 5G – ne dominera pas le marché français de la 5G.

Dans le collimateur de nombreux pays dont les États-unis et l’Angleterre – les législateurs anglais affirment qu’existent « des preuves claires de collusion » entre Huawei et « l’appareil du Parti communiste chinois ». La France s’inscrit depuis plusieurs années dans le même mouvement de défiance.

Le Conseil constitutionnel a ainsi validé le vendredi 5 février les dispositifs figurant dans une loi du 1er août 2019, ciblant sans ambages le géant chinois des télécoms au grand dam des opérateurs télécoms français SFR et Bouygues Telecom, clients traditionnels de la firme. Ces derniers avaient déposé des questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) au regard des conséquences sur leur activité. Ils ont été déboutés.

Si la notion de sécurité nationale est invoquée, notons que les risques que représente Huawei sont les mêmes que pour n’importe quel acteur privé : celui qui contrôle une partie de l’infrastructure technologique au niveau du réseau peut accéder à des éléments critiques en lien avec les télécommunications, lesquels se doivent d’être protégés.

Ajoutons que de nombreux pays tendent à favoriser leurs propres acteurs économiques, et que le passé nous a appris que des usages dévoyés des technologies ne sont pas l’apanage de la Chine et n’ont pas attendu la 5G.

Une loi anti-Huawei et des conséquences

Pour la France cette loi ne sera pas sans conséquence. Il est difficile d’avancer qu’elle soutient nos opérateurs phares. Comme le soulignait la fédération française des télécoms :

Si demain, Huawei était amené à être interdit sur tout ou partie du territoire, il faut bien que chacun ait conscience des retards considérables que nous prendrions dans les déploiements. Ça serait un retard considérable pour les territoires, pour les entreprises françaises, pour la transformation numérique. Cela aurait un coût.

Dès 2019, une étude conduite en avril par la GSMA, l’association des opérateurs et constructeurs de téléphonie mobile, corroborait ce discours et alertait devant la montée en puissance d’une ostracisation fondée sur le soupçon.

Le journal Le Monde qui avait pu accéder à ce document non rendu public indiquait que :

Une exclusion des vendeurs chinois d’équipements télécoms du marché européen augmenterait la facture du déploiement de la 5G d’environ 55 milliards d’euros pour les opérateurs européens.

Dans les faits, et pour l’exemple sur notre territoire, le 28 août 2020 l’opérateur Bouygues Telecom anticipant une évolution défavorable avait annoncé le démantèlement de 3000 de ses antennes en France, soit un septième de ses équipements, d’ici 2028.

Des potentiels leviers de croissance menacés

Si ce texte persiste à placer certains de nos opérateurs dans la difficulté et peut entraîner un ralentissement du déploiement physique de la 5G sur le territoire national, au sens technique de nombreux acteurs privés ou publics, européens (Thalès, Nokia, etc.) ou internationaux (KTSAT ou Huawei) notamment ont déjà investi dans la recherche et développement de la 5G.

Le développement technique étant aujourd’hui arrivé à maturité, l’enjeu se situe désormais au niveau du développement commercial de la 5G. C’est ce dernier qui risque d’être altéré ; le seul frein proviendrait donc des marchés verticaux qui ne voudraient ou ne pourraient pas innover en n’intégrant pas la 5G dans leur business models.

Les potentiels leviers de croissance sont énormes, et cela pour différents secteurs : urbanisme avec les smarts cities, automobile avec la voiture autonome, industrie avec les jumeaux numériques… Avec les retards connus sur la mise aux enchères des fréquences, si la France devait persister dans une défiance outrancière, elle risquerait de cumuler du retard sur le déploiement de la 5G alors même que les recherches sur la 6G ont déjà débuté sur le territoire.

À qui sait attendre, le temps ouvre ses portes – Proverbe chinois

Pour conclure, cette loi, qui ne peut être qualifiée de Huawei-friendly, ne semble pas avoir à ce jour altéré la sérénité de cette dernière. Nulle marche arrière n’a été évoquée quant à l’installation de sa première usine hors de Chine à Brumath, près de Strasbourg.

Cette usine devrait ouvrir en 2023, le géant chinois y produira du matériel pour les réseaux mobiles, notamment 5G. 500 emplois seront créés, et sa vocation sera de desservir toute l’Europe.

Si la firme ne s’est pas rétractée, le porte-parole de l’ambassade de Chine a toutefois laisser entendre le 9 février que :

Si l’équipementier chinois devait faire l’objet de discriminations ou d’une interdiction dans l’Hexagone, Pékin pourrait, en retour, prendre des mesures de rétorsion à l’égard de Nokia et d’Ericsson dans l’Empire du Milieu…

Dans un monde qui se prépare à une crise économique historique, la France se montrera-t-elle demain plus sensible à la diplomatie du carnet de chèques ?

À suivre…

Federico Pigni est Senior Professeur au département Management et Technologie. Dean (GEM).

Sylvain Colombero est Professeur Assistant au département Management et Technologie (GEM)

Pierre Dal Zotto est Professeur Assistant Coordinateur de la Chaire Digital, Organization & Society (GEM)

Yannick Chatelain est Professeur Associé au département Marketing, responsable « GemInsights » (GEM)

L'article original a été publié sur Contrepoints le 11 février 2021