Octavio Paz : une approche critique du langage et de la création

Publié par Xavier Hiron, le 14 juin 2026

visuel d'en-tête : frontispice de la revue de poésie et de littérature La Délirante qui fut fondée et dirigée par Fouad El-Etr.

compte-rendu de lecture par Xavier Hiron

Contexte : ce mercredi 10 juin, j’ai eu le plaisir d’assister à une conférence d'exception de l’UGA donnée par la philosophe Barbara Cassin, de l'Académie française. Barbara Cassin explore les mots qui échappent à toute traduction parfaite, phénomène qui offre une magnifique porte d’entrée pour nous révéler la singularité des langues et des cultures.

A cette occasion, fidèle à ma quête personnelle de la substance intime de la création, j’en ai profité pour me replonger dans l’univers de l’écrivain Octavio Paz, prix Nobel de littérature en 1990. Poète éblouissant, il fut aussi un essayiste de talent, et un témoin attentif de la fécondité des échanges culturels entre les civilisations.

En témoigne son petit essai Lecture et contemplation (1982), d’une cinquantaine de pages à peine, mais d’une grande richesse d’observation et densité de pensée. Dans les grandes lignes, il investigue comment les différentes cultures se sont assimilées les unes aux autres, à travers les difficultés de maniements de concepts que cela a pu durablement engendrer. Ce qui recouvre entre autres la notion d’intraduisibles évoquée par les travaux de Barbara Cassin. Donnons-en quelques aspects.

Dès l’entame de l’essai (traduction de Jean-Claude Masson dans la revue La Délirante), Octavio Paz énonce : « Tôt ou tard, toutes les sociétés découvrent qu’il existe d’autres groupes parlant des langages différents. Le fait de constater que, pour d’autres hommes, les sons qui nous servent à désigner telle ou telle chose (…) nomment d’autres objets ou ne désignent rien et ne sont que du bruit, a dû constituer une expérience surprenante. Comment des sons différents peuvent-ils produire les mêmes signifiés ? La diversité des langues rompt le lien entre son et sens ; elle représente donc une atteinte à l’unité de l’esprit.

On avait toujours cru que la relation entre le son et le sens appartenait non seulement à l’ordre naturel, mais au surnaturel ; ils étaient inséparables et le nœud qui les liait (…) était indissoluble. (…) L’histoire de Babel fut la réponse à la perplexité que suscite, chez tous les hommes, l’existence de nombreuses langues. »

Dans son observation, Octavio Paz en vient à constater que les langues sont autant des ponts que des précipices entre les cultures. Et que l’incompréhension émerge inévitablement du manque de bagage commun dans la transmission de concepts. Dans la raison occidentale, guidée depuis la Renaissance par le dogme de la théologie, ce fait suscita de profonds débats philosophiques. Voici un exemple des distorsions constatées :

« Les problèmes posés par la traduction de la parole éternelle (c’est-à-dire issue de la Bible) dans une (autre) langue humaine étaient multiples et déconcertaient les théologiens. (…) Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, on lit continuellement des allusions à la vigne. Rien d’étrange à cela : il s’agit d’une religion née dans le monde méditerranéen. La métaphore centrale du christianisme est liée à la culture de la vigne et à son produit : le vin. Le mystère de l’eucharistie, la transsubstantiation, consiste dans la transformation du vin en sang divin et du blé en chair de Dieu. Les missionnaires éprouvèrent d’immenses difficultés à expliquer ce mystère à des peuples qui ne connaissaient ni le vin ni le pain de blé. Pour tous ces peuples, il n’y avait rien de bien neuf dans les concepts religieux de métamorphose et de mutation – ce sont les axes qui font tourner les mythologies de toutes sociétés – mais, par contre, il leur était difficile d’accepter la parole chrétienne sans connaître ses référents : le pain et le vin. Au Mexique, il y avait des réalités semblables à celles de Castille – le pulpe ressemble au vin et le maïs au blé – mais leurs fonctions étaient différentes. Même s’il existait des rites fondés sur l’union du maïs et du sang, leur ressemblance avec l’hostie s’avérait très lointaine. Quant au pulpe, ce n’était pas l’agent magique d’une transsubstantiation comme le vin.

Les Indiens du Mexique (rappelons qu’Octavio Paz est mexicain de souche) connaissaient des mystères religieux analogues à ceux de l’eucharistie et de la communion. Mais les rites où se manifestaient ces mystères scandalisèrent et horrifièrent les missionnaires. En effet, les agents de la mutation miraculeuse n’étaient ni le blé ni le produit de la vigne mais, dans un cas, la chair et le sang des sacrifiés dans le temple et, dans l’autre, les champignons qu’on appelle aujourd’hui hallucinogènes. »

De tout un chapelet de situations de ce genre, et en s’appuyant in fine sur l'approche singulière de Benjamin Lee Whorf (1897-1941), linguiste américain à la pensée intuitive, Octavio Paz en arrive à critiquer la notion même de signification. Il conclue :

« La critique de la signification – qui est la critique de l’Occident moderne, depuis la Renaissance – s’effectue à travers la critique du langage. Mais cette critique ne s’est faite (…) qu’à partir des langues occidentales. C’est une autocritique… (…) Ce ne sont pas les signifiés, mais les combinaisons entre les éléments linguistiques qui produisent un sens au-delà du sens. Un sens que nous pouvons voir et entendre, mais non traduire, sauf à travers l’art et la poésie – eux-mêmes intraduisibles. »

Cœur de sa thématique, qui le rassemble avec Barbara Cassin.

« La querelle entre l’Un et le Multiple, entre l’esprit et la lettre, a été résolue de différentes manières. La recherche d’une langue originelle et première se résout (…) dans la question sur le sens de la signification. Mais le sens se disperse dans la pluralité de signifiés (…). La dissolution des signes culmine dans l’apparition d’une présence ou d’une vacuité qui sont, toutes deux, indicibles et impensables.

Le silence ne dit pas, ou plutôt (…), le silence dépend du mot, c’est une dimension ultime de la parole. Si tout ce que nous touchons et nommons se remplit de sens, et si tous ces sens – provisoires, différents, contradictoires – perdent instantanément leur signification, que nous reste-t-il ? Il nous reste à recommencer. Il nous reste à écouter, dans ce que nous disons, cela même que nous taisons. Il nous reste la contemplation. »

En quoi consiste, vous en conviendrez avec moi, une nouvelle approche critique de l’expérience individuelle de la création.

                                                                                                                                  Xavier Hiron, juin 2026

Une des deux couvertures du fascicule original (un tirage existe aussi en vert amande).