Gaston Bachelard, 1941 : Essai sur l’imagination de la matière

Publié par Xavier Hiron, le 8 mars 2026   61

Pour ceux qui souhaiteraient dépasser l’esprit superficiel et matérialiste des choses, dans le but de tenter d’accéder à leur profondeur, aucun meilleur conseil que de se rapprocher de la source première de notre imaginaire. Ce que tente d’analyser l’essai de Gaston Bachelard, dont je n’ai donné que le sous-titre. Car en tentant d’accorder une matérialité à L’eau et (aux) rêves, le philosophe nous révèle une épaisseur caractéristique de notre nature humaine, à la fois synthétique et poétique.

J’ai été personnellement porté à découvrir cette démarche dans le prolongement de plusieurs de mes productions poétiques précoces (L’eau, 1980-86 ; Souvenir de la mer, 1992 ; Tel un parfum d'une île lente, 2002) ; mais il est possible d’y trouver aussi, d’Héraclite à Léonard de Vinci (voir particulièrement les conclusions qu'en tire René Huyghe), un éclairage magistral de démarches créatrices longtemps restées un mystère. Qu’on en juge à travers ces extraits choisis, tirés de la présentation introductive qu’en a fourni l’auteur.

« Quand nous aurons compris que toute combinaison des éléments matériels est, pour l’inconscient, un mariage, nous pourrons rendre compte du caractère presque toujours féminin attribué à l’eau par l’imagination naïve et par l’imagination poétique. Nous verrons aussi la profonde maternité des eaux. L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources. L’eau est une matière qu’on voit partout naître et croître. La source est une naissance irrésistible, une naissance continue. De si grandes images marquent à jamais l’inconscient qui les aime. Elles suscitent des rêveries sans fin. (…)

Une imagination qui s’attache entièrement à une matière particulière est facilement valorisante. L’eau est l’objet d’une des grandes valorisation de la pensée humaine : la valorisation de la pureté. Que serait l’idée de pureté sans l’image d’une eau limpide et claire, sans ce beau pléonasme qui nous parle d’une eau pure ? (…) Nous avons là (dans ce symbolisme) un exemple d’une sorte de morale naturelle enseignée par la méditation d’une substance fondamentale.

En liaison avec ce problème de pureté ontologique, on peut comprendre la suprématie que tous les mythologues ont reconnue à l’eau douce sur l’eau des mers. (…) On ne comprendra bien la doctrine de l’imagination matérielle que lorsqu’on aura rétabli l’équilibre entre les expériences et les spectacles. Les rares livres d’esthétique qui envisagent la beauté concrète, la beauté des substances, ne font souvent qu’effleurer le problème effectif de l’imagination matérielle. »

Sur la question particulière de la dualité de l’élément liquide : « Notre dernier chapitre abordera le problème de la psychologie de l’eau (…). Ce chapitre est intitulé l’eau violente.

D’abord, dans sa violence, l’eau prend une colère spécifique ou, autrement dit, l’eau reçoit facilement tous les caractères psychologiques d’un type de colère. (…) Aussi, l’eau violente est bientôt l’eau qu’on violente. Un duel de méchanceté commence entre l’homme et les flots. L’eau prend une rancune, elle change de sexe. En devenant méchante, elle devient masculine. Voilà, sur un mode nouveau, la conquête d’une dualité inscrite dans l’élément, nouveau signe de la valeur originelle d’un élément de l’imagination matérielle. »

Enfin, en guise de conclusion, sur la question de l’eau comme source du langage : « Nous consacrerons presque exclusivement cette conclusion au plus extrême des paradoxes. Il consistera à prouver que les voix de l’eau sont à peine métaphoriques, que le langage des eaux est une réalité poétique directe, que les ruisseaux et les fleuves sonorisent avec une étrange fidélité les paysages muets, que les eaux bruissantes apprennent aux oiseaux et aux hommes à chanter, à parler, à redire, et qu’il y a en somme continuité entre la parole de l’eau et la parole humaine. Inversement, nous insisterons sur le fait trop peu remarqué qu’organiquement le langage humain a une liquidité, un débit dans l’ensemble, une eau dans les consonnances (…).

Ainsi l’eau nous apparaîtra comme un être total : elle a un corps, une âme, une voix. Plus qu’aucun autre élément peut-être, l’eau est une réalité poétique complète. »

Gaston Bachelard fut aussi l'un des premiers philosophes contemporains à esquisser un rapport entre l'art et la science.