OPALKA 1965/1 – ∞, comme un memento mori à l’ère du digital

Publié par Joel Chevrier, le 29 janvier 2020   670

Xl roman opalka art numbers image titre

Roman Opalka a écrit les nombres de 1 à 5 607 249. En peignant des chiffres pendant 40 ans, cet artiste a pris le temps à bras le corps. Surprise, il a ainsi rencontré le temps de la science.

En peignant les nombres de 1 à 5 607 249, cet artiste a reconstruit le temps.

Roman Opalka a peint tous les nombres de 1 à 5 607 249. Cela lui a pris plus de 40 ans. Les nombres apparaissent et se suivent en rangs serrés, sur une longue série de tableaux entre 1965 et 2011. En 1965, l’artiste avait 35 ans lorsque ce projet s’est imposé à lui comme une évidence. Il a su immédiatement qu’il se terminerait avec sa mort. OPALKA 1965 / 1 - ∞ Détail 1-35327 est le premier tableau de l’œuvre 1965/1 – ∞. A son décès en 2011, 1965/1 – ∞ compte 233 Détails et s’achève donc avec le nombre 5 607 249.  

Si quelqu’un comptait à partir de sa naissance à raison de un nombre par seconde, nuit et jour, sans aucun arrêt, il parviendrait à un milliard à l’âge de 30 ans environ. Ecrire 5 607 249 nombres, c’est à dire 38 139 612 chiffres, requiert quelque chose comme 80 millions de secondes s’il faut deux secondes pour peindre chaque chiffre. Cela demande deux et trois ans en travaillant chaque seconde de ces années.  Calcul insensé évidemment qui souligne l’ampleur de la tache.

Dans un article intitulé « The seven sevens horizon 7 777 777 », nombre encore humainement accessible en théorie mais qui n’a donc été qu’un horizon pour Roman Opalka, le peintre souligne que entrer dans ce projet l’a d’abord envoyé quelques semaines à l’hôpital, son cœur s’étant mis à présenter des troubles importants du rythme. On ne se demande pas pourquoi : il était atterré par son propre choix qu’il savait être un engagement irréversible de son existence, le cœur de sa vie présente et future. 

« La science manipule les choses et renonce à les habiter » écrit Maurice Merleau Ponty 

Les scientifiques souvent confrontés au temps dans leur recherche évitent ces affres. Ils se sont protégés par une approche finalement impersonnelle et bien plus distanciée, d’une part collective et d’autre part très instrumentalisée. Les performances et l’efficacité de la science et de la technologie très organisées, sont d’ailleurs toujours plus impressionnantes. Ca marche vraiment bien.

Mais ce faisant, dès le milieu du 20ème siècle, elles s’attirent cette dure remarque de Maurice Merleau Ponty  et celle peut être encore plus terrible de Hannah Arendt dans « Qu’est ce que la philosophie de l’existence ? » publié en 1946: 

« Pour le dire comme Kierkegaard, la vérité objective de la science est indifférente dans la mesure où elle est neutre sur la question de l’existence. Et la vérité subjective, la vérité de l’ « existant », est un paradoxe dans la mesure où elle ne peut jamais devenir objective, qu‘elle ne peut jamais être valable universellement. »  Sans surprise, à cette aune, la vie est bien difficile pour les scientifiques, qui comme les climatologues, doivent s’aventurer dans l’ « existant ». D’autant plus difficile que c’est une nécessité absolue. Ils n’ont pas le choix. Cette difficulté est particulièrement apparente dans cet article récent du journal Le Monde intitulé « Climat : pourquoi les scientifiques sont plutôt plus prudents qu’alarmistes ». Naomi Oreskes, historienne des sciences à l’université Harvard et coautrice des études associées à ce constat souligne : « Les scientifiques associent souvent la rationalité avec l’absence d’émotion, et nous avons une tradition culturelle d’opposer les émotions à la raison. Donc, quand ils prennent connaissance d’un résultat qui déclenche une réponse émotionnelle, cela les rend mal à l’aise. C’est quelque chose que nous avons vu et documenté. » Avec les nouvelles générations, Greta Thunberg provoque là un court circuit et vient défier cette séparation décrite par Hannah Arendt, issue des Lumières. Le choc est évidemment violent. 

Sur la question du temps qui nous obsède tous aussi, la quête de Roman Opalka est dans la vérité de l’ « existant »Elle est une exploration solitaire, singulière et subjective au coeur du temps. Devant son effarement au moment d’écrire le 1, premier d’une immense série de chiffres, et qui l’engage irrémédiablement, je pense au texte de Milan Kundera sur le kitsch dans son roman « l’Insoutenable légèreté de l’être » : « Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'essence humaine a d'essentiellement inacceptable. » Ici Roman Opalka c’est l’anti-kitsch. Il fait directement face au temps qui passe irrémédiablement, sans se divertir et engage sa vie. L’artiste joue sa vie pour nous. Il nous percute alors sans ménagement et nous oblige à regarder le soleil directement. C’est bien l’anti-kistch absolu. Pour y parvenir, sa vie reconstruit le temps. Chiffre par chiffre. Nombre par nombre.

« Qu'est-ce donc que le temps ? »

Question sans réponse probablement. « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus.» Cette citation de Saint Augustin dans Les Confessions (Tome II, Livre XI, chapitre XIV) a été mise à toutes les sauces. Bien sûr, une foule de scientifiques, de philosophes, d’historiens, de religieux ont passé beaucoup de temps à s’occuper du temps, l’ont pensé et en ont installé différentes conceptions dans nos vies, au coté de notre perception immédiate du temps qui passe. Avec ses trois concepts du temps, Aïon, Chronos et le petit dieu Kairos si contemporain, la mythologie grecque nourrit notre imaginaire et vient donner un cadre de pensée puissant maintenant fois repris jusqu’à nos jours. Du côté des scientifiques, au 16ème siècle, Galilée utilise les battements de son cœur pour mesurer la période des oscillations d’un lustre à Pise. Le travail de Galilée sur le pendule lance la course à la mesure précise du temps et à la définition d’un temps opérationnel. La description newtonienne de l’espace et du temps va s’installer. C’est l’espace-temps d’avant Einstein, cadre aujourd’hui pratiquement de toute la science et la technologie sur Terre à quelques exceptions notables comme le GPS. Henry Bergson vient contraster cette approche scientifique, objective et inhumaine du temps en travaillant la notion de durée, intervalle de temps humainement perçu. Je me retiens alors d’écrire ici « etc » devant l’énormité et la profondeur des œuvres produites à propos du temps dans l’histoire humaine avec des contributions probablement de la plupart des cultures. Je me retiens aussi car je ne peux évidemment avoir qu’une approche très partielle de ses œuvres mais aussi par respect et admiration. Cette exploration sans fin du temps est une des richesses intellectuelles de l’humanité qui se pense et se cherche. Bien sûr, elle a tout du mythe de Sisyphe : elle reprend tous les matins et finit dans le doute d’Augustin chaque soir. 

 L’œuvre de Roman Opalka est ailleurs.

Roman Opalka connaît évidemment cette histoire du temps, et les concepts importants qui lui sont associés. Mais ce n’est pas, je crois, le fondement immédiat de son propos. Son œuvre n’est pas ancrée dans telle ou telle approche du temps qui permettrait de la situer et de la « comprendre » objectivement. Probablement la marque d’une grande œuvre d’art, elle se situe dans un au delà de ces discours et de ces représentations. En ce sens, elle est bien plus primaire parce qu’elle est un engagement réel, profond, systématique, irrémédiable et sans détour de sa propre vie jusqu’à la mort. Là encore c’est une autre tarte à la crème, mais comment ne pas penser ici à Paul Valéry avec « L’artiste apporte son corps… »[1]

Roman Opalka est donc au delà car il n’inscrit son œuvre dans aucun cadre préexistant du temps pas plus traditionnel, que religieux, que philosophique ou que scientifique. En fait, sa vie elle-même devient une nouvelle exploration humaine du temps. Elle est d’une évidence désarmante. Son existance devient elle-même une construction singulière et complexe du temps. C’est certainement pour cela qu’elle vient nous toucher. Roman Opalka rapporte les remarques ironiques qu’on lui a fait, à propos de son œuvre. N’est-ce pas, pour celui qui émet un jugement expéditif, une manière de ne pas regarder de trop près, de se protéger ? Toujours le kitsch de Milan Kundera. 

Inlassablement Roman Opalka chiffre après chiffre, déstructure les temps de la vie et rencontre les temps de la science.  

C’est frappant, avec cette suite sidérante de 233 tableaux par lesquels il compte inlassablement, Roman Opalka déstructure le temps. Il empile avec le maximum de régularité, contraint par la quantité de peinture sur son pinceau, les nombres absolument ordonnés qu’ils nomment à chaque fois à haute voix. Il lie continument un nombre au suivant pour passer sans rupture de 1 à l’infini. Avec cette œuvre 1965/1 – ∞, l’infini est son horizon bien sûr inaccessible. Surprise, en comptant obstinément, il rejoint le temps de l’informatique et celui de la physique.

Le temps « Roman Opalka » démarre 5 ans avant l’informatique avec son heure UNIX qui par contre n’envisage pas sa fin. Wikipedia : « L'heure Unix ou epoch Posix (aussi appelée Unix timestamp) est une mesure du temps basée sur le nombre de secondes écoulées depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. La gigaseconde Unix désigne l'heure Unix 109, qui représente le 9 septembre 2001. » Prendre en considération la gigaseconde met en évidence un temps qui ordonne les événements et les opérations, sans être lui même structuré. 

Le temps de la physique est aujourd’hui le Temps Atomique International (TAI). Wikipedia : « Le TAI est établi par le Bureau international des poids et mesures (BIPM) à partir d'horloges atomiques réparties dans le monde. En 2016, ces horloges étaient au nombre d'environ 500 dans plus de 70 laboratoires. » 

On représente formellement et universellement ce temps par une droite orientée le plus souvent de gauche à droite. L’origine des temps, voire les temps négatifs, à gauche, les temps positifs à droite. Cet axe du temps sert par exemple à représenter les positions dans l’espace-temps, ou les trajectoires en mécanique. Comme le temps de Roman Opalka, rien ne différencie un point sur cette droite d’un autre. On peut zoomer ou dézoomer à l’infini sur cet axe du temps. Sans conséquence.  

L’orientation de l’axe est d’ailleurs trompeuse. Elle n’introduit pas, à cette étape, la flèche du temps qui représente l’irréversibilité, qui distingue irrémédiablement entre le passé et le futur. Le Miroir à Retournement Temporel au cœur du travail de Mathias Fink n’est pas une idée de la Science Fiction mais bien un outil de recherche et d’innovation. Le retournement temporel des ondes acoustiques repose ici sur l’invariance de l’équation de propagation des ondes par renversement du temps. 

Dans le cas de Roman Opalka, la suite des nombres dans les tableaux n’indique pas immédiatement à elle seule dans quel sens elle doit être considérée. Devant un tableau complété, qu’on considère cette suite de nombres ordonnés du plus petit au plus grand ou du plus grand au plus petit, ne change rien. On y reviendra. Roman Opalka a vu le problème et son œuvre l’aborde avec force et précision. 

Les quatre saisons

Dans ces temps de la science, tant informatique que physique, comme dans le temps «  Roman Opalka », il n’y a pas de secondes, de minutes, d’heures, de semaines, de mois, de saisons et d’années. Ces temps n’incluent pas de structures. Ce n’est pas utile pour avoir un temps opérationnel, qui permet de repérer des événements, des actions et de suivre des mouvements, des déplacements. D’ailleurs, ces temps inhumains n’incluent pas non plus les fuseaux horaires. 

Personne ne dit le 1er mars à minuit: « Au top, donnons-nous rendez-vous précisément dans 7 948 800 secondes. » Sauf erreur, ce sera alors 3 mois plus tard exactement, soit le 31 mai à minuit.  C’est ce que font sans difficulté l’informatique et la physique. C’est aussi ce que fait Roman Opalka au moins dans un premier temps. Et il devient alors un métronome vivant qui égrène sans fin les secondes à la vitesse de son pinceau. Il dit, à haute voix, les nombres en les peignant sans les distinguer sur un tableau qui est aussi un système de mémoire.  

Introduire secondes, minutes, heures, semaines, mois, saisons et années, construit la structure, la granularité, le rythme du temps dans nos vies. Nous gérons les temps et les moments. Certaines évolutions s’apprécient dans la longue durée. Au fil des années. Le temps court (seconde ou minute) n’a pas beaucoup de sens quand il s’agit d’apprécier un apprentissage. Il faut souvent des années de patientes répétitions pour vraiment apprendre à lire, devenir un lecteur. Aucun résultat décisif au temps court. Seule la répétition inlassable de ces instants importe. Patience et longueur de temps… Il suffit de porter attention à sa propre vie pour que saute aux yeux l’importance de cette structuration du temps en poupées russes pour la vie ensemble, pour la mémoire, pour les amis, les réunions de famille, etc… Cette organisation du temps est même le support de l’ennui. 

Quand il peint des chiffres, Roman Opalka sort d’abord délibérément de cette humanisation du temps qui rend la vie possible et en fait l’enrichit. Mais il le sait et complète son œuvre pour construire cette incontournable et essentielle relation à son humanité. 

1, 22, 333, 4444, 55555, 666666, 7777777 mais pas 88888888 ! 

Une vie humaine peut durer environ 3 milliards de secondes, c’est à dire 100 ans. Personne n’exprime le temps d’une vie en milliards de secondes. Cela ne parle à personne et n’a aucun sens. La science a le même problème. Des scientifiques étudient les vibrations des atomes dans un solide. Ils oscillent avec une période de quelques picosecondes. La préoccupation d’autres chercheurs est l’évolution de la Terre sur plusieurs milliards d’années. Les deux commmunautés font rarement des rencontres scientifiques ensemble. Dans une grande variété de situations, pour se situer dans le temps, on introduit une multitude de temps caractéristiques. La demi-vie en est un. C’est le temps au bout duquel une substance a perdu la moitié de son activité. Ainsi la demi-vie du plutonium est-elle de 24000 ans. 

Cette structuration opérationnelle du temps se construit à partir des puissances de 10. C’est très efficace et permet de se situer au moins grossièrement dans le temps. Les durées en seconde : …, 0.0000001, 0.000001, 0.00001, 0.0001, 0.001, 0.001, 0.01, 0.1, 1, 10, 100, 1000, 10000,… s’écrivent ainsi ...10-6 , 10-5 , 10-4 , 10-3 , 10-2 , 10-1 , 100 , 101, 100, 101, 10, 103, 104, … La perception humaine démarre environ à 0,1 sec, soit  10-1 seconde et s’arrête avec la vie humaine après plusieurs milliards de secondes soit environ 109 secondes. 10 ordres de grandeur ou 10 décades tout de même. Pour notre perception et notre mémoire, c’est considérable. La vie s’étale sur ces 10 décades de temps pour notre bonheur sur Terre. Mais par rapport à l’ensemble du réel… Comment vous dire ? La durée de vie du boson de Higgs est 10-22 seconde. L’âge de l’univers déduit notamment des mesures du satellite Planck est 13,787 ± 0,020 milliards d'années, soit entre 1017 et 1018 secondes. Entre les deux extrêmes, 40 ordres de grandeur ou décades. 

Roman Opalka rencontre les décades du temps humain. Mort à 79 ans, il aura vécu 2,5.109 secondes. Lui même ne peut donc se limiter à une suite de nombres ordonnés en particulier quand il met son œuvre en perspective dans son article « The seven sevens horizon 7777777 ». Il invente alors ce système surprenant et parallèle aux puissances de dix des scientifiques basé sur cette suite de nombres :

 

1

22

333

4444

55555

666666

7777777

 Le système Opalka de structuration du temps présenté 

dans l’article « The seven sevens horizon 7777777 »

Roman Opalka, la science et la vie quotidienne

1 est égal à 100, 22 entre 101 et 102, 333 entre 10et 103, 4444 entre 103et 104, 55555 entre 10et 105, 666666 entre 10et 106, et finalement 7777777 bien proche de 107. Je n’avais jamais vu ce système de structuration du temps à travers ces nombres remarquables. Il a été inventé par Roman Opalka je crois. Très chouette. Certes il n’est pas opérationnel et ne permet pas le calcul. Par contre, il permet de se repérer dans le temps de même que les puissances de dix. Sa simplicité et son élégance le rendent assez fascinant. Le peintre vit alors directement l’échelle logarithmique. Dans ce même article, il explique que si son premier tableau (OPALKA 1965 / 1 - ∞ Détail 1-35327)contient 1, 22, 333 et 4444, et le second 55555, il lui a fallu 7 ans pour dépasser 666666, et atteindre 1000000, début de l’immense série des nombres à 7 chiffres. Peindre les nombres de 1 à 666666 est bien plus rapide que de les peindre de 666666 à 1333332, le double de 666666. Impossible dans la durée d’une vie humaine d’aller jusqu’aux nombres à 8 chiffres. 8888888 est inhumain.  

Cette « échelle Opalka » à peu près équivalente aux puissances de dix permet de tenter de mettre en relation cette peinture inlassable des nombres avec les temps de la vie humaine et les temps de la science. 

 

1

  1             

10 - 101

22

 33

100 - 102

333

  886

1000 - 103

4444

 16660

10 000 - 104

55555

 266655

100 000 - 105

666666

   3888871

1000 000 - 106

7777777

   53333308

10 000 000 - 107

88888888

     699999966

100 000 000 - 108

999999999

    8888888845       

1000 000 000 - 109

 

Dans la deuxième pyramide, se trouve le nombre de chiffres à écrire pour atteindre le nombre sur la même ligne dans la première. Dans la troisième pyramide,  la décade caractéristique associée au nombre de chiffres à peindre. 

 

Il lui aura fallu peindre autour de 4 000 000 de chiffres pour dépasser 666666 et aller vers le million. 7 ans ont été nécessaires. Pour rejoindre 7777777, il lui aurait fallu peindre pendant presque 100 ans à ce rythme. Dans tous les cas, 88888888 est donc bien largement au delà de la limite humaine. Des siècles. Bien sûr une telle extension linéaire n’a pas vraiment de sens mais elle permet de prendre la mesure de l’exploit. On reste confondu qu’il ait même atteint 5 607 249. Dans la troisième pyramide, la décade caractéristique associée au nombre de chiffres à peindre : la notation scientifique en regard de celle de Roman Opalka pour dans les 2 cas se promener dans le temps. 

 

1

une minute

10 - 101

22

une demi heure 

100 - 102

333

une journée

1000 - 103

4444

2 semaines

10 000 - 104

55555

6 mois 

100 000 - 105

666666

7 ans

1000 000 - 106

7777777

100 ans

10 000 000 - 107

88888888

1250 ans 

100 000 000 - 108

999999999

16000 ans

1000 000 000 - 109

 A partir des 7 ans mis par Roman Opalka pour peindre tous les chiffres permettant d’aller de 1 à 666666, on peut tenter une estimation, même si elle est très approximative et donc un peu artificielle, des temps nécessaires pour atteindre les autres nombres (colonne centrale).

Je ne fais ici que suivre et développer une présentation faite par l’artiste lui même de son œuvre. La première pyramide est la structuration du temps à l’échelle humaine proposée par Roman Opalka. La seconde présente les temps nécessaires pour peindre ces nombres. Elles sont exprimées à partir des durées de notre quotidien, ce qui est une construction propre à l’humanité. La troisième est la représentation scientifique en puissance de 10 du nombre de chiffres à écrire. On la retrouve dans les temps de l’informatique et de la physique.

Le temps « Roman Opalka », le blanc total et l’irréversibilité.

D’abord Roman Opalka compte inlassablement et parcourt tous les temps. Ensuite avec « The seven sevens horizon 7777777 », il vient structurer ce temps en regard de la granularité que l’humanité a donné aux temps de la vie sur Terre. Finalement, toujours avec pour outils, lui même et sa vie, au fil des jours et des années, il ajoute un élément essentiel à son travail. Dans le fond initialement noir du tableau, il ajoute toujours un peu plus de blanc à chaque nouveau tableau. Un peu plus que dans le tableau précédent. Dans les derniers tableaux, il peint avec un blanc sur un autre blanc. Cet artifice est déterminant. Le tableau s’en va graduellement, et de manière irréversible, vers une apparente homogénéité qui gomme toutes les variations spatiales. On cherche les chiffres dans le blanc. 

OPALKA, 1965, série / 1 -  Détail 993460 - 10178751, Acrylique sur toile

 On enseigne aux étudiants en physique que cette homogénéisation progressive dans l’espace est une conséquence de l’évolution spontanée dans le temps d’un système isolé vers son désordre maximum, son maximum d’entropie. De fait, et c’est étonnant, Roman Opalka introduit ainsi ce que l’on nomme souvent « la flèche du temps », symbole des transformations irréversibles qui brisent la possibilité d’un retournement temporel. Il y a un avant et un après. Au départ, pour compter en peignant, il introduit avec des chiffres en blanc sur un fond noir, un contraste bien visible, une claire inhomogénéité sur la surface. Il efface lui même cette inhomogénéité au fil du temps par ajout progressif de blanc dans le noir. Et ainsi, évidemment sans le chercher, sans le reconnaître et probablement sans le savoir, il rencontre les représentations scientifiques issues de l’étude des évolutions irréversibles.  Etonnant vraiment. 

Le temps « Roman Opalka », les photos et l’irréversibilité et la vie.

L'heure Unix ou epoch Posix compte les secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Aucune raison d’envisager la fin de décompte. En fait elle n’est pas au programme. Si ce compteur ou son évolution futur s’arrête un jour définitivement, un gros problème collectif sera alors à craindre: effondrement des systèmes informatiques, pénurie massive d’énergie... Mais a priori, il n’est pas prévu de fin à ce système inhumain, qui s’il n’est pas dématérialisé, est par contre délocalisé. On peut toujours convertir la gigaseconde Unix, l'heure Unix 109 en 9 septembre 2001, cela ne la lie pas pour autant à la vie et à ses structures. Tout le contraire de Roman Opalka. 

 

Chaque jour Roman Opalka se photographiait et produisait un nouvel auto-portrait. Il cherchait jour après jour, autant que possible, des conditions identiques pour que son vieillissement apparaisse sans être parasité par des changements d’éclairage, de lumière, d’angle de prise de vue.

Les photos prises chaque jour dans les mêmes conditions, viennent lier le temps des nombres peints à la structure du temps des hommes, aux journées qui passent, au lent mais bien réel et inévitable vieillissement continue sur lequel la structuration humaine du temps n’a pas de prise. Il installe ici un lien pratiquement organique entre le temps construit dans ses toiles et celui de sa vie sur lequel il n’a pas non plus de prise. Cette succession de portraits expose aussi la fin annoncée et inéluctable de la vie et donc de l’œuvre, sur laquelle insiste l’artiste notamment en fixant les conditions de l’exposition de son travail après sa mort.  

Roman Opałka by Lothar Wolleh

Conclusion

J’ai récemment rencontré l’œuvre de Roman Opalka grâce à une discussion avec Dominique Lévy. Cet artiste et son travail m’ont immédiatement impressionné. Beaucoup. Probablement parce que j’ai l’impression d’être dans une forme de proximité en pensant son travail en scientifique. Première impression peut être trompeuse. Proximité seulement intellectuelle et bien partielle. Roman Opalka n’a pas adopté une posture lui ouvrant des échanges brillants. Par ses toiles, par ses photos, par son système 7777777, durant des décennies, jusqu’à sa mort, il s’est engagé corps et âmes au risque de lui même pour nous conduire à chaque instant à considérer le temps depuis l’instant jusqu’à la vie entière, donc de cet éphémère apparemment toujours renouvelé à l’identique chaque matin, à la mort inéluctable. 

Comme un memento mori à l’ère du digital.

[1] « L’artiste apporte son corps, recule, place et ôte quelque chose, se comporte de tout son être comme son œil et devient tout entier un organe qui s’accommode, se déforme, cherche le point, le point unique qui appartient virtuellement à l’œuvre profondément cherchée qui n’est pas toujours celle que l’on cherche. » Paul Valéry (Mauvaises pensées et autres, 1942) ;