L’artiste Hicham Berrada utilise la chimie pour créer un monde merveilleux

Publié par Joel Chevrier, le 15 juin 2023   1.1k

Couleurs, formes et réactions chimiques composent une oeuvre unique et changeante. Hicham Berrada, Présage (2018), Installation vidéo avec vidéoprojecteurs synchronisés. Hicham Berrada / Collection Pinault ©Photo: Laurent Lecat

Hicham Berrada présente actuellement son œuvre « Présage » (2018) à la Bourse du Commerce (collection Pinault), à Paris, dans le cadre de l’exposition « Avant l’orage ». Sur un écran géant incurvé, dans une pièce plongée dans le noir, on est immergé dans des paysages composés à partir de minéraux plongés dans une solution aqueuse : mouvements liquides, formes étranges en croissance, couleurs qui se déploient. Des transformations toujours surprenantes et variées observées au travers d’un bécher ou d’un aquarium.

J’ai eu envie, dans un premier temps, de me laisser porter et de rêver en déambulant devant ces mouvements fluides, ces croissances, ces bulles, cette profusion de formes changeantes. Mais bien sûr, j’ai fini par chercher à comprendre, avec mes lunettes scientifiques, comment l’artiste avait conçu cette œuvre.

Ce n’est « que » de la chimie

Pourtant cette œuvre n’est « que » le résultat d’une chimie que l’on est tenté de qualifier de banale. Le bécher, indispensable dans un laboratoire de chimie, simple récipient en verre, contient la scène filmée qui se déploie. Le choix des produits immergés dans l’eau détermine les réactions chimiques, les couleurs produites, le type de formes qui vont apparaître. Les caractéristiques des réactions, la température, la pression, les concentrations vont déterminer les vitesses de réaction. On parle de « cinétiques de réaction ».

Hicham Berrada connaît bien tout cela, probablement mieux que moi, physicien à la chimie bien rouillée. Il en joue, et on peut essayer de discerner avec lui, au-delà même de la mise en œuvre de la chimie, les questions invisibles mais bien présentes dans ce jeu, qui à mes yeux sont des éléments clés de cette œuvre d’art. Ce sont aussi des questions scientifiques fondamentales.

Le premier de ces éléments fondamentaux est la couleur. La profusion des couleurs, est une constante dans le travail de Berrada : l’artiste contrôle toute une palette à partir des réactifs initiaux. Il rejoint ici une longue histoire des pigments en peinture, et des techniques qui permettent de les utiliser. On parle de certains peintres comme de grands coloristes – Matisse vient à l’esprit, bien d’autres aussi. Chez les chimistes, l’analyse des couleurs a été et reste primordiale. Aujourd’hui avec les différentes spectroscopies, elle est quotidienne.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »

Le deuxième aspect repose sur la chimie elle-même, science des transformations visibles à notre échelle mais qui se produisent en fait à l’échelle atomique ou moléculaire. La réaction chimique élémentaire est décrite par une équation chimique, laquelle équation ne contient pas de signe égal, et pour cause. La combustion du méthane dans l’air, par exemple, est une réaction chimique. Au départ, du méthane et de l’oxygène. A l’arrivée, du dioxyde de carbone et de l’eau. Équipés que nous sommes avec les atomes, les molécules et les liaisons chimiques, cette réaction ne paraît pas bien mystérieuse.

Mais plus prosaïquement il faut se rappeler que quand il brûle, le méthane devient de l’eau. Et c’est toujours aussi époustouflant : les propriétés du méthane et de l’eau n’ont rien en commun qui saute aux yeux. C’est bien entendu Lavoisier qui a énoncé au XVIIIe siècle cette vérité : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » !

On peut même comprendre les alchimistes. Imaginez : vous ne connaissez pas les atomes, pas les molécules, pas le concept d’énergie. Vous faites tout de même l’expérience empirique de la chaleur, du poids, de l’état liquide, solide ou vapeur et vous voyez que tout se transforme autour de vous, que des matières disparaissent pour en faire apparaître d’autres. C’est même la routine du monde, le fondement de la cuisine !

Alors… pourquoi pas du plomb en or ? Le XXe siècle aura apporté la réponse : oui, on peut ! Mais le plomb et l’or étant des éléments du tableau de Mendeleïev, cette transformation ne passe pas par la modification des nuages électroniques autour des noyaux atomiques, par des échanges d’électrons entre atomes, ce qui est le cœur de la chimie, mais par la modification des noyaux des atomes eux-mêmes. C’est alors de la chimie nucléaire. Pour la concevoir, il aura fallu les travaux de Henri Becquerel, Marie et Pierre Curie, Ernest Rutherford et de bien d’autres. Les accélérateurs de particules ont ajouté les éléments instables les plus lourds jamais observés. Cet impossible rêve d’alchimiste, la chimie et la physique l’ont réalisé !

Hicham Berrada travaille donc au cœur de la chimie, à cette apparition d’une nouvelle matière solide, liquide ou gazeuse, qui surgit dans représentation audiovisuelle, avec une apparence et des propriétés qu’il est très difficile de prédire simplement à partir de celles des réactifs. Ce surgissement d’une nouvelle matière qui se nourrit de celles introduites dans les réactifs est au cœur de toute l’activité biologique sur la planète Terre, de toute sa diversité, de toutes ses émergences.

Le temps de dessiner un paysage

Le troisième élément est le temps. On parle de cinétique chimique, c’est-à-dire le temps que prennent ces transformations. Ce temps peut être très variable. Les feux d’artifice ont en commun avec le travail de Hicham Berrada les réactions chimiques et le surgissement des couleurs. Mais l’artificier joue avec le feu et produit une explosion dans un temps extrêmement court. Les réactions chimiques et en général les transformations de la matière peuvent se produire sur des temps très courts comme les explosions, ou infiniment longs. L’érosion des roches par un cours d’eau implique des effets dits mécano-chimiques, qui érodent en permanence, sur des durées immenses et travaillent les paysages, leurs couleurs, et leurs formes.

Les paysages de nos vies évoluent selon des échelles de temps qui oscillent entre la semaine, le mois, la saison, ou les années. Hicham Berrada installe ses réactions chimiques pour qu’il se passe quelque chose de visible dans le temps de l’exposition, de notre méditation devant son œuvre – qui dure en moyenne quelques minutes. C’est le temps de nos vies quotidiennes, celui pendant lequel une multitude de réactions chimiques ont lieu dans nos corps, en transformation permanente.

Le hasard fait bien les choses

Le dernier élément est le hasard. Certainement au moins aussi important ici que le surgissement de la matière transformée. Sort-on de terminale sans avoir en tête pour toujours « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » ? En physique ou en chimie, on parlera d’effets aléatoires ou de bruit. Hicham Berrada contrôle précisément ce qui se passe dans le bécher. Mais jusqu’à un certain point seulement. Il installe une scène et choisit les couleurs, les quantités, les durées, les formes caractéristiques qui vont apparaître, des boules, des fils, des concrétions, mais pas le détail de ces éléments permanents et prévisibles. Et je suis convaincu qu’il ne souhaiterait pas étendre son contrôle à ce niveau de détail s’il le pouvait. En pratique, la question ne se pose pas : c’est impossible. Son œuvre intitulée « Les augures mathématiques », produites à partir d’algorithmes numériques de morphogenèse, montre pour moi qu’il en est bien conscient.

J’ai adoré travailler dans un laboratoire de croissance cristalline du CNRS à Marseille au XXe siècle, pour explorer la rugosité cinétique. C’est longtemps après que j’ai découvert l’« Élevage de poussières » de Marcel Duchamp et de Man Ray. La poussière tombe au hasard sur une surface et les grains de poussières s’accrochent entre eux pour former des structures aérées à l’arrangement issu du hasard.

Dans le cadre de ce travail, nous simulions sur ordinateur les croissances cristallines par ajout d’atomes virtuels, à haute ou à basse température, en petite quantité ou grande quantité, avec des liaisons chimiques fortes ou faibles, etc.

Cela permettait d’explorer, en intégrant le hasard, les formes de croissance, l’immense variété des formes produites. On pense aux flocons de neige bien sûr, et aux formes qui apparaissent dans les œuvres de Hicham Berrada. Mais il reste impossible expérimentalement de contrôler l’agrégation d’atomes et de molécules à ce niveau de détail et simultanément en quantité macroscopique, même si les progrès de ce contrôle ont été fulgurants. Avec les mêmes réactifs, dans les mêmes conditions, Hicham Berrada obtiendra les mêmes couleurs c’est vrai, les mêmes formes génériques, des fils ou des amas par exemple, mais la longueur exacte des fils, la forme précise des amas, le nombre même des fils ou des amas sont laissés au hasard. Tout vider, nettoyer, recommencer, et c’est un autre paysage qui apparaît. Il a bien sûr un fort air de famille avec le précédent mais en détail il est toujours nouveau et imprédictible.

Le petit monde de Hicham Berrada

Hicham Berrada est donc aussi un spectateur patient de ses propres œuvres, il découvre comme nous comment le hasard vient collaborer en temps réel avec lui. Pour tenter d’étudier analytiquement les paysages générés « pour de vrai » par la croissance cristalline ou dans des simulations numériques, les équations intègrent un petit « h(x,t) », celui que l’on nomme « bruit blanc ». Il est la manifestation du hasard dans l’équation qui décrit la croissance atome par atome.

Ce petit bruit blanc « h(x,t) » manifeste l’apparition du hasard dans une équation qui tente simultanément d’intégrer l’émergence de formes changeantes et uniques mais aussi leurs propriétés permanentes. Hicham Berrada choisit les propriétés permanentes, les couleurs, les formes génériques, les durées, il installe ainsi un petit monde par la chimie. Ensuite, il démarre l’enregistrement vidéo, remue de temps à autre, ajoute si besoin, mais surtout il attend de voir l’œuvre naître dans sa singularité, aussi œuvre du hasard.

Bien sûr, cette œuvre ne prend son sens que sur un écran, une fois le bécher oublié, et avec un facteur d’échelle bien choisi. En montrant les réactions sur un très grand écran, l’artiste nous immerge dans son petit monde.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.