Recherche, industrie, informatique : L’évolution technico-sociale de l'entreprise ARaymond 2/2 (10/12 - année 2021)

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 30 septembre 2021   320

Xl industrilisation araymond icono 0

Détail de la couverture de "La belle histoire" par Alain Raymond, Glénat, 2005.



Témoignage d'Alain Raymond, ancien cogérant de la SCS ARaymond,

mis en forme par Xavier Hiron (ACONIT)


I- LE PATRIMOINE MATÉRIEL DE L’ENTREPRISE ARaymond

L’entreprise ARaymond a été créée en 1865, soit vingt ans avant que l’électricité ne commence à s’introduire dans les ateliers et dans les foyers de la région grenobloise, première région française à en avoir été équipée.

L’entreprise artisanale du début était une manufacture. Les boutons métalliques à coudre estampés à la marque du client étaient découpés, emboutis, estampés sur des presses mécaniques à balancier à bras, sur des bandes de cuivre ou de laiton.

Les poinçons et matrices utilisés pour la production étaient ajustés à la lime et toile abrasive par approximations successives. En hiver, les lampes à pétrole assuraient l’éclairage des ateliers.


La comptabilité était tenue sur un cahier d’écolier avec, au jour le jour, les entrées et sorties. Toutes les dépenses et recettes étaient indifférenciées, y compris la nourriture, la boisson, les produits chimiques pour le traitement de surface, les matières premières, etc.

Les traitements de surface étaient assurés dans des pots en grès éventuellement chauffés sur un fourneau à bois ou à charbon. Néanmoins, la qualité du produit livré était toujours impeccable. Le prix unitaire du bouton était évidemment très élevé. Il ne pouvait convenir qu’à un marché de luxe.

A partir de ce point de départ artisanal, sur une période de 150 ans, l’entreprise a dû, pour survivre, affronter plusieurs révolutions de savoir-faire. Nous allons en suivre les grandes étapes, tant sur le plan des avancées technologiques que sur celui de l’organisation du travail.

L'atelier mécanique, avec transmission de la force aux machines par courroies, en 1900.

1885 – L’apparition de l’électricité est une vraie révolution qui apporte simultanément le moteur électrique, l’éclairage, le tour à décolleter (crochet à hélice).

1900 – Diversification progressive de l’outillage : presse à arcade, outil à suivre pour le découpage emboutissage, l’amenage à chariot (dit à la Grenobloise) pour la bande de métal. Compte tenu de la qualité du matériel, la précision recherchée est de l’ordre du dixième de millimètre. Machines outil (tours, fraiseuses, rectifieuses, perceuses, etc…). Le téléphone fait son apparition dans les bureaux.

1920 – Développement des premières machines spécialisée : machines d’assemblage mécanique (Sylbe Pondorf – fabricant de machines spéciales à Schmölln, en Thuringe, Allemagne) avec distribution automatique des pièces élémentaires. Cette machine a été adaptée en collaboration avec un ingénieur de la société ARaymond pour la fabrication des ressorts du bouton pression, pour une cadence de soixante pièces à la minute.

Cuves rotatives pour le traitement de surface (nickelage, cuivrage, laitonisation, bronzage, etc…), par une méthode directement issue de la maîtrise conjointe de l’électricité et de la chimie : électrolyse. Introduction de l’acier doux en bande, pour la fabrication des boutons pression.

1925 – Appropriation de la technologie métallurgique de la trempe et revenu des aciers trempant.

L’utilisation de machines à écrire avec duplication au papier carbone dans les bureaux améliore la gestion administrative et le suivi de production. L'horloge pointeuse gère de manière plus rigoureuse les temps de travail.

1930 – Presse GAILLARD (à coulisseaux multiples) pour le découpage et l’assemblage de deux pièces élémentaires (ancêtre des presses transfert). En effet, l’ingéniosité de cette machine maison est d’allier des mouvements verticaux de presse à des mouvements horizontaux aboutissant au sertissage.

1933 – Introduction du principe de comptabilité en partie double. Ouverture d’un premier bureau de dessins à Grenoble pour la normalisation des dessins industriels.

1941 – Appropriation de la technologie de l’emboutissage profond pour la fabrication des tubes de dentifrice à partir de pastilles en aluminium.

1948 – Appropriation de la technologie de l’injection de ZAMAC (alliage de zinc et d’aluminium, majoritairement) pour la fabrication des curseurs de fermeture.

1957 – Appropriation de la technologie de l’injection plastique pour la fabrication des fermetures RIRI.

1958 – Appropriation de la technologie de l’injection plastique pour la fabrication des premières agrafes à Grenoble et à Lörrach, le site de production allemand créé dès 1898 (machine EKERT-ZIEGLER). L’injection plastique devient progressivement incontournable pour l’industrie automobile et débouchera dans le courant des années 1990 sur les techniques d’injections bi-matière. Ouverture d’un bureau d’études (Grenoble et Lörrach).

1960 – Machine à coulisseau multiple type BIHLER ou MAYER-ROTH-PASTOR. Four de trempe avec alimentation en continu. Chaîne de traitement de surface (zingage). Gestion de stocks informatisée, paye informatisée.

1963 – Gestion de production informatisée. Mise en place d’une comptabilité analytique. Calcul du prix de revient.

1967 – Achat d’un ordinateur câblé GAMMA 10 de BULL. Etablissement d’un compte de résultat trimestriel. La révolution informatique est en marche (voir le détail au chapitre suivant). Le service des achats devient centralisé.

1970 – Premières machines outil et contrôle de la production, tous deux assistées par ordinateur (CAO, DAO). Recherche de précision (centième de millimètre). Augmentation des vitesses de production (presses 200 à 800 coups / minute). Recours aux premiers capteurs et à l'automatisme.

1980 – Révolution logistique avec le « Juste à temps » imposé par les clients de l’automobile, commandes « ouvertes », prévisionnels révisables, maîtrise digitale de toute la situation instantanée. Premier compte de résultat prévisionnel pour l’année 1981.

1985 – Révolution qualité avec le ZERO DEFAUT imposé par les constructeurs automobiles, les AUDITS qualité, l’ingérence dans les ateliers et les bureaux, les « AWARDS QUALITE ». Généralisation des capteurs, de la production contrôlée par ordinateurs. Généralisation de la précision et de la préparation du travail. Amélioration considérable de la qualité et de la productivité.

1990 – Progiciel de gestion GOJON-RAYMOND en langage COBOL couvrant toute l’activité, de la commande client au règlement de la facture en temps réel.

2000 – Passage sur SAP (progiciel de gestion intégré), puis intégration progressive du réseau ARAYMOND en Europe, en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, sur une période de 20 ans.

Mise en place de la production en salle grise des raccords pour une augmentation maximale de la qualité. Liaison mondiale en temps réel, à coût très réduit (service global intégré, maintenance comprise, sur les chaînes opératoires clients).

2010 – Engagement dans l’industrie de la santé avec production en salle blanche, selon des critères qualité très spécialisés.

1905 : introduction d'un nouveau moteur électrique pour transmission de la force aux machines.

II- LE PATRIMOINE IMMATÉRIEL DE L’ENTREPRISE ARaymond

Si Albert-Pierre RAYMOND, le fondateur, a fixé les grandes lignes de la vocation de l’entreprise, il en a également fixé l’esprit. Les témoignages concordant de ceux qui l’entouraient dans l’atelier, dans les bureaux, auprès des clients, des autorités locales, font valoir qu’il avait consacré sa vie à l’entreprise jusqu’au dernier jour, sans en tirer la moindre vanité personnelle, et qu’il considérait que chaque acteur, quelle que soit sa position sociale, est une personne qui mérite, a priori, respect et intérêt, et à qui il convient de faire crédit de bienveillance.

Sa formation de mécanicien ajusteur lui donnait accès direct à l’atelier, mais sa manière de faire lui ouvrait également tous les autres accès, y compris les plus prestigieux (grandes écoles, sphère financière, ministère...). Cette attitude ouvre le chemin de la confiance qui s’est établie entre les hommes et les femmes qui animent cette entreprise. C’est la clef qui permet de comprendre l’état d’esprit qui a porté cette entreprise patrimoniale depuis plus de 150 ans.

A partir d’une relation exemplaire peut s’établir en retour et de proche en proche ce type de relation dans le tissu de toute l’entreprise, fortifiée par le succès économique. Ce précieux rapport entre les personnes existe encore aujourd’hui. Les grandes épreuves du temps, du marxisme à l’internationalisation, ont jusqu’à maintenant été surmontées. L’esprit est intact, il caractérise cette entreprise. La confiance est le cœur de cette entreprise.


- L’épreuve du temps

A l’origine, la société de fait établie entre trois compagnons est évidemment une association basée sur la confiance.

Au fur et à mesure des embauches (de 3 personnes en 1865 à 850 personnes dont 600 à Grenoble et 250 à Lörrach (RFA) en 1968), la relation entre les personnes a été paternaliste selon une logique qui veut que le père sache mettre en place l’organisation et que les enfants se mobilisent pour la réaliser. En contrepartie de cette soumission, le père protège, éduque, conduit.

A partir de Mai 1968, le paternalisme est mort en France. Commence alors une lutte d’influence entre la hiérarchie classique et le pouvoir syndical, qui intervient à tous les niveaux et à l’issue de laquelle la relation de confiance a prévalu.

La formation scolaire, les progrès extraordinaires de la sécurité sanitaire et matérielle dus à l’économie de marché et à la liberté d’entreprendre, les moyens de communication accessibles au plus grand nombre, ont anéanti la soumission des « humbles » aux « élites ». Le désir de comprendre, de participer et peut-être de prendre une part de risque s’est établi partout. Il s’applique au travail et à la rémunération.

Les personnes qui composent l’entreprise sont autant que possible des collaborateurs qui participent au projet de l’entreprise et collaborent à sa construction permanente. A partir de l’année 2000, Antoine RAYMOND développe la pratique du « Servant Leadership », modèle alternatif basé sur cette confiance retrouvée.

Vue du bureau d'étude en R&D de Grenoble vers 1975.

- De la socialisation de l’entreprise au Marxisme militant

Dès le 22 octobre 1895 a été créé dans l’entreprise, qui employait près de 300 personnes à Grenoble, une société de secours mutuels qui apportait une ressource en cas de maladie entraînant un arrêt de travail supérieur à 7 jours. La caisse est financée à 50 % par l’entreprise (50 ans avant l’instauration de la Sécurité Sociale du 4/10/1945).


Entre 1936 et 1945, l’entreprise s’est pliée avec plus ou moins de bonne grâce, aux dispositions réglementaires relatives aux congés payés, à la durée du travail, à la mise en place de la Sécurité Sociale, des Comités d’entreprise, des délégués du personnel. La relation paternaliste qui caractérisait les rapports entre les salariés et la direction n’a pas évolué en apparence.

En mai 1968, l’entreprise ARaymond subit elle aussi une grève avec occupation de l’usine pendant près de trois semaines, avec mise en place d’un comité de grève qui prend la direction de l’usine française (600 personnes). Apparition d’une cellule du parti communiste, début de la montée de la toute puissance de la CGT.

La direction organise un passage de génération, Albert RAYMOND se retirant au profit de son fils Alain RAYMOND au sein de la Gérance de la SCS (société en commandite simple). A cette époque ont lieu des accords de Grenelle.

Ouverture d’une période de quinze ans de tensions sociales (grèves avec ou sans occupation). On observe une incompatibilité entre l’affrontement permanent induit par la pratique de la lutte des classes et la relation de confiance entre les personnes, telle que pratiquée depuis la création de l’entreprise.


Le temps de la bienveillance est mort. Commence alors une lutte d’influence entre la hiérarchie classique et le pouvoir syndical qui intervient désormais à tous les niveaux et se fraye un accès nouveau à l’information objective, y compris financière. Parallèlement, le succès économique de l’entreprise, à partir des années 1980, permet, en France, une amélioration significative du niveau des salaires et des conditions de travail.

Le paternalisme est alors progressivement remplacé par une alliance participative basée sur la confiance qui s’installe à Grenoble puis, sans difficulté, à Lörrach.


- La phase d’internationalisation

1985 – 2015. La relation participative de confiance est élargie aux établissements Catalans, Italiens, Nord-Américains, Chinois, Sud-Américains, Japonais, Tchèques, Russes, Indiens, etc… (en 2018, ARaymond Group est composé de 35 sociétés réparties dans 21 pays situés sur 4 continents : Amérique, Europe, Asie et Afrique du Nord, et employant au total 7 000 personnes).

Très curieusement, il apparaît clairement que ce type de relations dans l’entreprise est compris dans le monde entier. Il suppose évidemment, pour pouvoir durer, une grande honnêteté relationnelle, transparence et bienveillance dans l’exerce de l’activité quotidienne et une détermination sans faiblesse. C’est un équilibre très fragile.

En 2010, Antoine RAYMOND instaure la pratique du « Servant Leadership » qui s’applique à un groupe mondial de 7 000 personnes, soit 16 implantations industrielles qui embrassent plus de 20 langues et cultures différentes. L’avenir dira si ce type de relation peut s’appliquer durablement à une multinationale patrimoniale.