Comment favoriser le parcours des femmes dans les sciences ? Etat des lieux et recommandations

Publié par Audrey Korczynska, le 12 avril 2021   890

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Vendredi 12 mars 2021, nous avons organisé à La Casemate, ou plutôt sur zoom, le cinquième “Talk de la Casemate”. Des rencontres professionnelles qui permettent d’échanger expériences, expertises et ressources sur des thèmes qui concernent les acteurs de la culture et de la culture scientifique. Dans le cadre de la journée internationale du droit des femmes et de l’éditathon Femmes et Sciences, le thème de ce 12 mars s’est porté sur les pratiques qui favorisent le parcours des femmes dans les sciences.

Petit retour sur les conclusions et des ressources utiles à utiliser sans modération ! 

Un état des lieux dans la recherche scientifique en Europe

Pour commencer, Dr Constanza Rojas Molina, mathématicienne à CY Cergy Paris Université, illustratrice et sensibilisée aux questions d’égalité dans le milieu académique, dresse un état des lieux.

Même si l’égalité est plus ou moins atteinte au niveau du doctorat, les disparités sont grandes entre les disciplines. Les femmes sont surtout présentes dans les domaines comme les langues, la santé ou les sciences naturelles. Les pourcentages de femmes sont faibles dans les domaines scientifiques comme les mathématiques, les sciences physiques, la chimie, ou les sciences de l’ingénieur. 

Puis, plus on avance dans les carrières et plus on observe une diminution de la part des femmes, surtout lorsque l’on s’intéresse aux disciplines scientifiques (sciences de l’ingénieur, mathématiques, sciences et technologies).  On arrive a 24% de femmes professeures dont 15% dans les domaines scientifiques. 

Les chiffres sont aussi bas si on considère les groupes de conseils et de décisions. 

Dans les écoles d’ingénieurs, la proportion des filles était de 27% en 2015.

LeTSGEPs Leading Towards Sustainable Gender Equality Plans in research performing organisations. This project received funding from the European Union’s Horizon 2020 Research and Innovation program under Grant Agreement n° 873072

Grade C : équivalent post-doc ou ingénieur de recherche / Grade B : équivalent maitre de conférence ou chargé de recherche / Grade A : équivalent professeur des Universités ou directeur de recherche. 

Les femmes seraient donc plutôt présentes dans les premières étapes des carrières scientifiques à l’université mais une grande disparité existe selon les domaines. Les femmes étant moins représentées dans les disciplines comme les mathématiques, sciences de l’ingénieur, physique, chimie… 

Puis, au fil de l’avancement d’une carrière, des difficultés, des obstacles se dressent et conduisent de nombreuses femmes à l’abandon. 

Ce constat pointe l’importance d’agir au cœur du système. Des associations comme Femmes et Sciences ou Parité Sciences pour sa version grenobloise agissent en ce sens. Elles œuvrent pour l’égalité des genres directement dans les instituons, contribuant ainsi à faire bouger les lignes du système, même si les progrès sont très lents. 


Intervenir à toutes les étapes de la construction d’une carrière 

Dr Fairouz Malek, Physicienne, directrice de Recherche au cnrs dans le Laboratoire de Physique Subatomique et Cosmologie de Grenoble est membre de Femmes&Sciences et membre fondatrice de Parité Science. Lors du talk, elle a partagé son expérience et les ressources et projets menées par ces organismes. 

En complément de l’action menée au cœur des institutions, difficiles à appréhender pour des structures externes, il est primordial d’agir à toutes les étapes de la construction d’une carrière scientifique. L’association Femmes et Sciences propose ainsi des ateliers pour déconstruire les stéréotypes et idées reçues à l’école, des rencontres avec des scientifiques dans les lycées, des expositions pour le grand public, ou encore du mentorat pour les étudiantes en doctorat et jeunes chercheuses 

Certaines enquêtes comme l’étude Aspire, menée depuis 2015 par l’institut d’éducation de University College London montre qu’il est important d’adresser les enfants dès leur plus jeune âge. 

  • de 0 à 6 ans : c’est l’âge de l’émerveillement, auquel les enfants sont naturellement curieux et expérimentent comme des petits chercheurs 

  • 5 à 7 ans : l’âge moyen à partir duquel les stéréotypes sont construits

  • 10 à 14 ans : l’âge auquel l’opinion sur les sciences et les carrières scientifiques est consruit

  • 16 ans : l’âge à partir duquel se fait le choix d’une carrière

Commencer tôt et mener des projets longs termes permettrait d’obtenir les meilleurs résultats. 


Intéresser les lycéennes aux métiers scientifiques 

A travers Ello’Web, l’association Objectif pour l’Emploi contribue à ouvrir le champ des possibles pour des jeunes femmes qui ne connaissent pas les métiers du numérique. Julie De Araujo, Cheffe de projet Orientation & Egalité a présenté ce programme, qui permet à des lycéennes de participer gratuitement à des stages d’immersion dans des lieux ressources. Pendant une semaine, elles participent en petit groupe à la réalisation d’un projet créatif qui leur permet par des biais détournés de découvrir des outils et pratiques professionnelles et rencontrer des personnes qui représentent ces professions. Pour en savoir plus, je vous invite à consulter l’article suivant.

Cette approche permet de souligner la présence des sciences dans des domaines inattendus par les jeunes femmes et les compétences méconnues que les professions scientifiques et techniques mobilisent comme la créativité, l’utilité sociale ou le travail en équipe. 

Le programme s’aligne avec les principes défendus dans le paragraphe suivant. Au lieu d’immerger les jeunes dans un monde “purement scientifique”, l’association utilise les compétences maîtrisées et les intérêts réels des jeunes femmes pour tisser des liens entre leurs sensibilités et la science. Intégrer les sciences dans l’environnement proche des jeunes est le principe fondamental du capital science.


Une approche généraliste : construire un capital sciences

Le rapport Aspire

Dans sa première phase, le projet Aspire, mené par King’s College London puis University College London a suivi le développement des aspirations pour la science et les carrières scientifiques de jeunes agés de 10 à 14 ans (2009-2013). La seconde phase du projet a continué à suivre les jeunes jusqu’à l’âge de 19 ans, en essayant de comprendre les influences de la famille, de l’école, des identités et inégalités jouant sur les aspirations des jeunes pour les sciences et les carrières scientifiques. La troisième phase est en cours. Elle suivra les jeunes adultes de 20 à 23 ans dans les périodes d’études et de premiers emplois. 

Les conclusions de cette étude révèlent que les sciences ont plutôt une bonne image auprès des jeunes qui les trouvent intéressante. Dans le même temps, seulement 16% souhaitent suivre une carrière scientifique. 

Les conclusions majeures du rapport Aspire : 

  • Les sciences ont plutôt une bonne image auprès des jeunes : là n’est pas le problème

  • Les familles jouent un rôle essentiel dans les stéréotypes, la vision des sciences, les choix de carrières 

  • La plupart des étudiants et leurs familles ne savent pas où les études scientifiques peuvent mener

  • L’image élitiste des sciences décourage beaucoup de jeunes et leurs familles

  • L’image du scientifique, un homme blanc intelligent, freine encore beaucoup, surtout chez les jeunes filles et dans les milieux défavorisés

La méthode du capital science 

De ces conclusions, l’équipe de recherche d’Aspire a défini le concept de capital science. 

Le capital science est défini comme tous les éléments relatifs aux sciences présents dans l’environnement d’une personne. Il s’agit de ses connaissances scientifiques (ce qu’elle sait des sciences), ses activités autour des sciences (ce qu’elle fait), ses opinions des sciences et techniques (ce qu’elle pense) et ses relations sociales autour des sciences (qui elle connaît). L’étude montre que plus le capital science d’une personne est élevé et plus cette personne va potentiellement suivre une carrière scientifique. 

Pour augmenter le capital science des jeunes, Aspire a publié un guide pédagogique et dressé une liste de recommandations : 

  • Changer le discours : passer de “augmenter l’intérêt” à “construire un capital science”

  • Démarrer tôt : à partir de l’école primaire

  • Casser le lien “science=scientifique”

  • Inclure la découverte de métiers scientifiques et techniques dans les programmes scolaires, dans les leçons sur les sciences, dans les actions culturelles autour des sciences

  • Adresser plusieurs inégalités en même temps, intégrant l’idée de justice sociale (femmes, communautés défavorisées...)

  • Combattre l’image élitiste des sciences et techniques et des carrières scientifiques

  • Élargir les options d’orientation après 16 ans

  • Développer le capital science des étudiants et de leurs familles 

La méthode pousse donc à repenser la place des sciences dans l’éducation, que ce soit dans l’éducation formelle et informelle. 

Un autre étude : Rose pousse à contextualiser les sciences

Selon l’étude Rose (2012), les intérêts des filles et des garçons dépenseraient du contexte social et culturel. Les filles seraient à priori plus attirées par des valeur comme l’environnement ou l’Humain. 

Il s’agit, en conclusion de l’étude, de montrer que les sciences font partie du quotidien, une aventure humaine avec des applications dans les domaines de la santé, de l’environnement, un impact sociétal. Cela rejoint le même principe, celui de contextualiser les sciences, les inclure dans nos quotidiens et de montrer comment les sciences contribuent à améliorer la société. 

L’astronomie est la discipline citée par cette étude comme universelle, elle attire autant les garçons que les filles aux âges testés et permet d’aborder tous les domaines : culture, histoire, technologies, environnement, applications dans le quotidien, arts, sciences physiques et naturelles... 


Quelques recommandations générales 

(Tirées de l’étude Aspire) 

  • Commencer aussi jeune que possible : l’esprit critique et l’expérimentation sont naturels chez les enfants de 0 à 5 ans, les stéréotypes sont formés vers 5/7 ans, l’option sur les sciences et les carrières scientifiques vers 10/14 ans, le choix d’une carrière scientifique arrive à plus de 16 ans. 

  • Combattre les stéréotypes dès l’enfance et à tous les niveaux, dénoncer les idées reçues

  • Monter des projets sur le long terme, en collaboration entre acteurs éducatifs, associatifs, institutionnels et culturels

  • Concentrer efforts et ressources sur les communautés défavorisées (dont les femmes font partie) mais développer des actions pour tous

  • Se concentrer pas seulement sur les contenus scientifiques mais aussi sur l’esprit, les valeurs, les applications des sciences, pour intéresser tous les élèves 

  • Présenter de vraies personnes travaillant dans les sciences comme modèle ou mentor en donnant envie sans faire peur (présenter de très belles femmes peut par exemple avoir un impact négatif)

  • Impliquer les parents qui sont souvent une influence dans les choix des enfants 

Conclusions 

De plus en plus de structures et d’associations travaillent à la sensibilisation et l’action sur le sujet de l’égalité hommes-femmes dans les sciences. Chacun a son niveau peut contribuer à faire progresser la cause. Il s’agit d’un combat de tout instant : être attentif aux stéréotypes et aux représentations données. Il s’agit par exemple de nous assurer de l’équilibre de représentation hommes-femmes dans des jurys, sur des photos, sur la présence de femmes scientifiques lorsque l’on nomme une rue ou un lieu et constamment questionner et corriger nos biais à tous comme l’emploi du prénom pour nommer une femme publique alors que l’on utilise le nom de famille pour nommer un homme (Rosalind et Einstein). 

Dans cette lutte contre les stéréotypes et les sous-représentations de femmes scientifiques, il est utile de pouvoir s’appuyer sur des réseaux de femmes impliquées dans la cause pouvant se porter modèle, sans pour autant toujours valoriser les mêmes personnes.


Revoir la vidéo du talk


Un grand merci aux intervenantes du Talk : 

  • Dr Constanza Rojas Molina, mathématicienne, CY Cergy Paris Université.

  • Dr Fairouz Malek, Physicienne, directrice de Recherche au cnrs, Laboratoire de Physique Subatomique et Cosmologie de Grenoble, membre de Femmes&Sciences et de Parité Science.

  • Julie De Araujo, Cheffe de projet Orientation & Egalité, Objectif Pour l’Emploi

Références 

Etude Aspire, depuis 2009, University College London (Royaume-Uni)

Etude Rose , 2012, projet ROSE, Université d’Oslo (Norvège) 

LeTSGEPs Leading Towards Sustainable Gender Equality Plans in research performing organisations. This project received funding from the European Union’s Horizon 2020 Research and Innovation program under Grant Agreement n° 873072

Ressources 

Consulter la page dédiée aux ressources et projets accessibles sur cette fiche ressources.