Thomas Pesquet dans l’espace où a vécu Story Musgrave

Publié par Joel Chevrier, le 20 avril 2021   190

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Thomas Pesquet restera donc 6 mois dans l'ISS, 6 mois en chute libre, libéré des effets de la gravité sur son corps. Mais à 400km d’altitude, il restera finalement dans la proximité immédiate de la Terre qu’il verra toujours avec beaucoup de détails.  Mais, de l’autre côté, il sera face au vide, à l’infini de l’espace, au noir de cet infini ponctué par les étoiles dont la lumière n’est ni atténuée, ni déviée dans ce vide.  C’est l’environnement que connaîtront les voyageurs vers Mars qui perdront la Terre de vue. Au XXème siècle, l’astronaute américain Story Musgrave s’est tourné résolument vers cet espace infini depuis les navettes spatiales. Il a exploré comment son corps habitait l’espace, l’apesanteur, le noir, l’infini, la lumière. Il a ensuite essayé de nous faire partager ce qu’il a vécu. C’est un véritable défi pour la perception humaine, la sienne et la nôtre. Rien dans notre existence terrestre ne nous prépare à appréhender cet inconnu. Il a tenté cette communion par les mots, en nous parlant. Est-ce seulement possible ?

Le corps humain, produit de la vie sur Terre.

Notre corps, en fait tout notre être, n’est pas fait pour l’espace. Nous nous sommes constitués dans les conditions de vie sur Terre au fil de l’évolution biologique, à travers les générations. Une gravité omniprésente a largement contraint ce que nous sommes devenus aujourd’hui, ainsi que l’alternance des jours et des nuits. Et même, si nous sommes fascinés par la nuit qui nous dévoile les étoiles, notre perception du monde est d’abord celle de la surface verte de la Terre, du bleu du ciel avec nuages, vent et soleil, des couleurs de l’eau et de la présence partout d’une vie multiforme. Sont-ce cette évidence et nos habitudes qui fondent nos comportements désinvoltes, mais insoutenables, dans l'appropriation du monde ?  Story Musgrave vient nous raconter ce court moment de sa vie au cours duquel tout cela a disparu, remplacé par un strict minimum reconstruit dans la navette spatiale pour survivre dans le vide. 

Story Musgrave : astronaute, chirurgien et scientifique.

 Story Musgrave est né en 1935. Il est américain. Il a fait sa dernière mission à l’âge de 61 ans en 1996.  En 6 missions, il est resté pratiquement 2 mois dans l’espace. A l’instar de la française Claudie Haigneré, il fait partie de ces astronautes au parcours universitaire hors du commun. On lui attribue 6 diplômes de l’enseignement supérieur : chirurgien, informaticien, chimiste, …  Dans sa jeunesse, il a fait partie du corps des marines de l’armée américaine, et fut alors technicien sur un porte-avion. 

Story Musgrave : “I am a space person” 

En 2003, dans le film documentaire intitulé Story, de la cinéaste Dana Ranga, Story Musgrave se raconte en homme de l’espace, une réalité au-delà de tous nos repères. Ses propos sont déroutants. Il choisit de se présenter en artiste ou en poète pour créer une expression verbale très réfléchie, mais libérée de tous les cadres. En s’attachant aux perceptions corporelles, il déborde une approche rationnelle que l’on aurait pu penser au contraire un terrain solide pour lui, au vu de la solidité et de la variété de ses connaissances scientifiques. Malgré tout, il cherche à mettre en mots un indicible vécu, à partir de l’observation de son propre corps malmené dans l’espace. Un témoignage littéralement extraterrestre. Au centre du film de Dana Ranga, se trouve donc l’apprentissage du corps en l’absence de gravité dans la navette spatiale en orbite, confronté au noir absolu, à la lumière invisible mais qui remplit l’espace, au vide de matière partout, à l’infini qu’il sait être devant lui. 

S’abandonner à l’espace pour y vivre 

Story Musgrave se dit de la génération de la Conquête Spatiale pour immédiatement souligner cette conquête impossible voire dangereuse quand il s’agit de son corps dans l’espace. Au lieu d’une conquête, il parle au contraire de l’abandon nécessaire d’un corps aux conditions de l’espace, pour s’adapter et vivre. Dans ce film, il tente de décrire les réactions de son corps, comment il est perdu sans repères. Il n’explique rien, c’est impossible. Il découvre “seulement” combien il doit être à l’écoute de son corps et lui donner raison : 

Je trouve absolument merveilleux que mon corps aille dans un sens et mon esprit dans l'autre. Quand mon corps me dit, par exemple au milieu de la nuit, qu'il veut se retourner et que je lui dis : "Hé, mon gars, ça ne te mènera nulle part.  Cela ne te mènera à rien.  Nous sommes en chute libre, nous sommes en gravité zéro. Se retourner dans ce lit, ou où que nous soyons, ne va rien t'apporter et nous n'avons pas besoin de le faire".  Et nous essayons cela pendant un moment, puis mon corps me dit que si je ne me retourne pas, je vais passer une nuit pénible, et je vois que oui, le corps a raison. Alors, je me retourne et les choses vont bien. C'est comme un désaccord avec mon moi physique qui essaie de s'adapter à un environnement pour lequel il n'a pas du tout été conçu. 

Le noir de l’espace infini

Et plus loin dans le film, il décrit ce qu’il voit lorsqu’il regarde par le hublot : 

Dans l'espace, quand vous regardez dehors, bien sûr, il y a cette fantastique obscurité. Et l'obscurité est différente dans la lumière de l’espace, et vous essayez de l’appeler noirceur ou obscurité, mais la langue n'a en fait pas de terme pour cela. Cette obscurité a une texture différente, et c'est si réel que vous avez l'impression de pouvoir la toucher, alors que c’est le vide. Mais en fait, ce n'est pas le vide. C'est le cosmos.  Il est très énergétique et contient beaucoup de messages, de choses. Il est très riche. J'avais le soleil qui venait derrière moi, et il y avait la lumière du soleil qui éclairait l'obscurité devant moi. Pourtant il n'y a rien là. Je suppose qu'il n'y a rien que l'œil puisse percevoir pour que la lumière revienne, mais il doit bien y avoir quelque chose qui renvoie la lumière dans votre direction parce que l'obscurité est différente de jour ou de nuit. Vous savez... Je la décris comme un velours. Elle est infiniment flexible. Elle est infiniment multiple. Et elle ne vous résiste en aucune façon. En fait, si, un peu : elle vous résiste assez pour pouvoir être comme si vous pouviez l'atteindre et la toucher. C'est comme un marshmallow noir. C'est comme... Je sais ce que c'est. C'est comme un voile d'eau. C'est comme une eau très fine, sauf que vous percevez presque qu'elle a une température et qu'elle n'est pas mouillée. Et donc, c'est comme si une sorte de milieu était associé à cette obscurité. C'est comme… Si vous deviez vous déplacer à travers elle, ce serait quelque chose. Ce serait quelque chose avec les mains, vous savez, quelque chose que vous pouvez sentir avec les mains. Quelque chose que vous pouvez sentir couler à travers vous, quelque chose qui pourrait être un peu spongieux.

Pour tenter de mieux comprendre, tant c’est impressionnant, j’ai donc essayé, malgré tout, de transcrire et de traduire ses propos sur le noir, sur l’obscurité dans ces espaces sans limites peuplés de sources de lumière : le soleil, la terre, la lune et tous les corps lumineux de l’espace. Story Musgrave ne peut que regarder par le hublot. Il ne touche rien. Évidemment, car il n’y a rien à toucher. Et pourtant, dans une forme surprenante de synesthésie, il évoque ce qu’il voit à travers des impressions tactiles d’une matière issue de son imaginaire, et qui peuplerait l’espace vide autour de lui. 

L’aide de Mark Rothko pour suivre Story Musgrave 

J’ai alors pensé que Mark Rothko avec le texte Plasticité issu de son livre « La réalité de l’artiste » pourrait m’aider à mieux suivre Story Musgrave dans cette relation à l’espace si surprenante. Mark Rothko y discute la place de la vue et du toucher comme fondements de la représentation en peinture. Il reprend une citation du critique américain Bernhard Berenson (1896) : 

C'est du pouvoir de stimuler la conscience tactile - de l'essentiel, comme j'ai osé l'appeler, dans l'art de la peinture - que Giotto était le maître suprême.

 En opposant les deux critiques, Bernhard Berenson et Edwin Blashfield (1900), en désaccord sur la peinture de Giotto, Mark Rothko souligne que le premier cherche dans la peinture une représentation visuelle de la perception des choses construite à partir de l’impression tactile, et c’est ce qu’il voit avec bonheur chez Giotto, alors que l’autre veut voir ces mêmes choses dans le tableau d’abord comme on les voit réellement, et pense que Giotto, peintre d’avant l’invention de la perspective, n’est pas en mesure de produire cet effet. Story Musgrave connait-il cette référence ? Aucune idée, mais probablement pas. Moi, elle m’aide à dépasser ma surprise, et à peut-être mieux comprendre comment il contourne le mur auquel il se heurte. Etant au cœur de l’espace, il semble le réaliser : il lui est impossible de voir à travers un hublot de la navette, le vide, et l’infini noir, cette obscurité remplie de lumière, pour ce qu’ils sont, plus exactement pour ce qu’on en sait scientifiquement sur Terre. Il s’en remet à nouveau, délibérément, à son corps, à ses yeux. Et c’est là que, le toucher survient. Il est étonnant de l‘observer décrire ce qu’il voit à partir de sensations tactiles qui émergent en lui, en complet décalage, sinon en contradiction, avec ce qu’il sait et qui solliciterait notre vue, bien plus évidemment pour nous, à partir d’une construction géométrique de cet espace infini. Par ce chemin, Story Musgrave fait tout de même de cet espace vide, infini, obscur mais baigné de lumière, une matière changeante et manipulable : du velours, un marshmallow, un voile d’eau ou encore quelque chose de spongieux…      

Le noir, l’infini avec Anish Kapoor.

 Des artistes ont, par leur imaginaire, exploré ces universels que sont l’infini, le noir et l’apesanteur en se détachant de l’expérience terrestre. Mais eux, d’une part ne sont pas allés dans l’espace, et d’autre part, ne le font pas par les mots. Leur gageure est ailleurs : il s’agit, de rééquiper grâce à l’art, par des œuvres ou des spectacles, notre perception de terriens, pour nous faire approcher ainsi, mais en extra-terrestre, l’infini, le noir ou l’apesanteur. 

C’est ce que fait, à mes yeux, Anish Kapoor avec Descente dans les limbes (1992). Le dispositif de cette œuvre est très simple : un trou de 2,5m de profondeur avec un diamètre d’environ 1,5 mètre[1]. Son revêtement, un noir aussi idéal que possible à cette époque, ne réfléchit que très peu la lumière visible, et rend ce trou irréel en égarant la perception. 

 

Image de Descente dans les limbes Anish Kapoor (1992).

 Cette œuvre nous fait percevoir sur Terre, dans la salle d’exposition, un espace hors de la Terre, infiniment noir et aux dimensions indéfinis. Mais qu’est-ce que voir l’infini et le noir, interroge Story Musgrave quand il regarde par le hublot ? 

Story Musgrave dans le film Story de Dana Ranga

La proximité entre l’œuvre de Anish Kapoor et le décor du film de Dana Ranga, est d’ailleurs étonnante. Pour accueillir les propos de Story Musgrave, elle le filme dans un espace étroit, et dans une ambiance qui installe l’obscurité. Presque comme si Story Musgrave se trouvait dans Descente dans les limbes. Le récit de Story Musgrave en « personne de l’espace » devient onirique et mystérieux. On pense à la fin du mythique 2001 Odyssée de l’espace de Kubrick (1968) avec cet homme loin de la Terre, perdu dans l’espace et le temps.  

Un corps qui danse en apesanteur avec Kitsou Dubois

 

© Compagnie KI productions

 La chorégraphe Kitsou Dubois cherche à s’approcher de l’apesanteur comme Story Musgrave. Des danseurs de sa compagnie, depuis 30 ans, s’envolent avec le CNES pour des vols paraboliques. Ils sont en apesanteur pendant une durée trop brève, moins d’une minute par parabole, mais pendant ce temps, leur corps flotte comme celui de Story Musgrave ou de Thomas Pesquet. Dans les vidéos, les danseurs en vol montrent comment ils manipulent la relation au réel d’un corps en mouvement, et comment ils en jouent, ce que décrit aussi Story Musgrave. Le corps libéré du poids, quitte le sol et toute surface. Sans contact, il n’y a plus de friction, plus de point d’appui non plus. Mais les danseurs en s’accrochant à la structure de l’avion, peuvent réintroduire à loisir ces éléments, et varier leur interaction avec les surfaces et les objets. Ils nous le montrent. 

Mais ce que ni Kitsou Dubois, ni Anish Kapoor, ni Story Musgrave, ne peuvent montrer, et ce qu’ils peinent à expliquer, ce sont les sensations internes du corps, le comportement des organes, la pression du sang qui monte à la tête. Comment partager par des mots une expérience qui est seulement perçue par un corps dans l’espace ? La science et la médecine les mesurent ; mais les dire, c’est une autre histoire.. 

Cet article est une version étendue d’un article initialement publié dans TheConversation sous le titre : « C’est comme un marshmallow noir » : décrire l’infini de l’espace, un défi extraterrestre