A propos du point de non-retour (ou, "comment aller trop loin pour en revenir")
Publié par Laurent Vercueil, le 26 octobre 2026 1
Je n’ai pas aimé le collège. Le « faire meute » des collégiens que nous étions m’a fait horreur. J’en ai conservé une aversion pour la foule, le collectif animé dans une direction unique, un dénominateur commun élémentaire, à la fois bête et puissant. Les profs qui ne parvenaient pas à manœuvrer l’assemblée monolithique, par lassitude, manque de cran ou d’envie de se battre pour des gamins qui n’en valaient pas la peine, étaient accablés de brimades stupides, leurs cours vidés de substance, dans un chahut aussi navrant que mémorable.
Mais l’un des plus désagréables aspects de cette meute collégienne était le harcèlement qui visait certains d’entre nous, sans logique ni justification, parfois avec le sentiment d’un hasard mal placé, mais aussi parfois avec une constante qui confinait à l’acharnement. Ceux-ci étaient visés plus que d’autres, sans que les ressorts de cette mécanique absurde et nauséabonde n’apparaissent clairement à tous.
Il se trouva qu’une fois, l’un d’eux se rebella. Comment fit-il pour se retrouver, la tête de son ennemi de toujours enserrée fermement entre ses bras, noués en une clé imparable ? Nul ne sait.

Ce qui était sûr, c’est qu’il le tenait bien, son tortionnaire sempiternel. Il l’avait à sa merci, la tête à moitié étouffée dans ses coudes et, autre chose qui était manifeste à ce moment, c’est qu’il éprouvait une sorte de ravissement incrédule, se sentant presque trop grand pour lui-même.
Cependant, l’autre ne restait pas inactif. En fin connaisseur des pugilats, il se rendit rapidement compte de la vanité de sa lutte. Mais il n’abdiquait pas, il changea seulement de stratégie et se mit à ordonner d’une voix glaciale, étranglée par la clé et la rage contenue :
« Lâche-moi »
Ce n’était même pas un ordre. Ça tenait presque du constat net et froid de la catastrophe qui s’annonçait.

Et dans le regard de sa victime promise, la satisfaction du triomphe inattendu céda la place, à la vitesse de la lumière, à une terreur grandissante.
D'un côté, il ne pouvait se résoudre à relâcher une étreinte garante de sa sécurité.
Mais, dans le même temps, il réalisait que plus la situation durait, plus l’autre répétait « lâche-moi » d’une voix de plus en plus blanche. L’épreuve devenait plus intenable en durant. Non parce qu’il s’épuisait - il avait la force d’un colosse mais répugnait à s’en servir - mais parce qu’il sentait les conséquences s’accumuler goutte après goutte alors qu’un point de non retour avait été franchi depuis déjà trop longtemps.
C’est un motif significatif : je suis allé trop loin pour éviter la catastrophe, mais en même temps, je maîtrise, jusqu’à un certain point, son déclenchement. Je suis à la fois l’architecte, le pyromane et le pompier, celui qui construit la maison, y met le feu et va tenter, désespérément, d’atténuer l’incendie. Bien sûr, je n’y peux rien, je ne fais que me défendre, et je ne peux subir les événements sans jamais réagir. Mais j’ai mis le doigt dans un engrenage de violence. Je suis pris dans une spirale qui me happe vers autre chose. Un inconnu terrifiant.
A dire vrai, je n’ai aucun souvenir des suites de l’altercation. Il est vraisemblable que l’étreinte desserrée, le premier soit parti en prenant les jambes à son cou, le second a ses trousses. Et aussi, que ce dernier l’ait rattrapé et roué de coups (il courait tellement plus vite). Oui, probablement.
Ou alors.
Qu’une fois loin de nous, ils se soient arrêtés, haletant, se soient regardés un instant avant de partir d’un rire exténué : « Ben dis-donc ! Ça c’est un drôle de truc ! »*
La catastrophe n'est pas certaine. Il faut bien desserrer l'étreinte un jour et y faire face.
* Je recommande la vision de "The We and the I" (2012, Michel Gondry), tellement juste sur ce gap entre le "Nous" et la relation subtile qui peut se nouer entre deux personnes que le groupe oppose.
(L'illustration est un gribouillage de l'auteur, faite de souvenir....)
