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Du dualisme dans les neurosciences et de comment s'en débarrasser

Publié par Laurent Vercueil, le 19 février 2016   5.3k

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Descartes a la vie dure. En séparant le corps et l'esprit d'un coup de scalpel fatidique, il a permis à la science d'investir la chair comme objet d'études. Le corps et l'âme ne relevant pas de la même nature, il était convenable de laisser l'âme (ou l'esprit) où elle (il) se trouvait (c'est-à-dire... on ne sait pas très bien où), le corps apparaissant, lui, comme une machine possible, et dont les rouages devenaient désormais accessibles. L'interface, le moyen par lequel l'esprit influençait le cours des choses, se situait au niveau de l'épiphyse, qui présentait le triple intérêt d'être l'une des rares structures uniques du cerveau, d'occuper une position centrale, et de baigner dans le liquide céphalo-rachidien, dont Descartes pensait qu'il assurait la circulation des informations.

Cette coupure était nécessaire à une époque où l'église ne plaisantait pas avec le dogme, mais dès Spinoza (1), elle a été largement reconsidérée. De fait, le dualisme ne peut pas être scientifique. Il sépare de l'existant matériel un inconnaissable définitif sur lequel porte un acte de foi. En revanche, si l'esprit n'est qu'une simple propriété du vivant, il peut faire l'objet d'une étude scientifique au même titre que, par exemple, la couleur du plumage d'un oiseau et/ou d'un dinosaure (le et/ou introduit une ambiguité voulue...(2)). La couleur n'a pas de matérialité propre, elle n'est présente que dans l'oeil de celui qui regarde, mais elle repose sur une pigmentation dont l'étude est possible : c'est une qualité.

Mais voilà, encore au XXème siècle, des Prix Nobel venus tard, comme aimantés, sur le sujet de la conscience dans le cerveau (après la consécration méritée de travaux dont l'objet était plus modeste, mais crucial) ont été les parangons d'un dualisme forcené : Charles Scott Sherrington (1857-1952), John Carew Eccles (1903-1997), et jusqu'à Benjamin Libet (1916-2007)(3), ce qui ne lassera d'étonner, concernant l'homme qui a balayé le libre arbitre dans une expérience célèbre publiée en 1983 dans Brain.

JC Eccles avait présidé en 1964 une semaine de conférences "pontificales", tenue au Vatican, consacrée à la conscience et au cerveau (vous pouvez lire les 892 pages des actes de ce colloque pontifical en ligne) à laquelle Libet avait d'ailleurs contribué. Plus tard, il publiait un livre, clairement intitulé "Comment la conscience contrôle le cerveau", paru en traduction française en 1997.

Pour ces scientifiques, cartésiens malgré eux, la conscience (l'esprit ou l'âme immatérielle), est aux commandes. Selon ce point de vue, le cerveau est un instrument de médiation lui permettant d'intercéder avec la matérialité de cette vallée de larmes.

Il est encore plus surprenant de voir, de nos jours, à quel point il reste délicat de penser cette articulation. L'un des derniers avatars du dualisme est rencontré dans les formulations de l'apparent paradoxe du neurofeedback, de l'hypnose, méditation et de toute technique permettant en quelque sorte à la pensée d'agir sur elle-même.

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Le raccourci de pensée est le suivant : si je suis en mesure de contrôler mon contenu mental (mes représentations, mes émotions, mes attentes...) et que celui-ci a un effet sur la plasticité cérébrale (en modifiant la connectivité fonctionnelle, par exemple), c'est donc qu'il existe une volonté extérieure au cerveau (un "moi externe") qui peut agir dessus. Ce raisonnement analogique conduit à des phrases comme celles-ci, rencontrées dans un ouvrage publié en 2015 (4) : à propos du neurofeedback, "c'est guidée par ce dispositif que la conscience pourra agir sur l'organe et corriger certains dysfonctionnements neurologique" (p157), ou, concernant les psychopathes : "ils ne parviennent pas à activer leur insula à la vue de la détresse d'autrui, ce qui entraine une forme d'insensibilité à la souffrance de l'autre" (p153), ce qui conduit à s'interroger sur la nature du "ils"... et relève, de fait, d'une sorte de réification des images produites par l'IRM fonctionnelle, qui n'est plus un marqueur d'états.

L'une des erreurs les plus communes est de considérer, par exemple, que la subjectivité est une "propriété" de l'esprit (la "principale", p34 de (4)). Or, l'esprit (ou la conscience, ou l'âme, comme on voudra) ne peut être qualifié de "subjectif", car c'est bien la subjectivité elle-même que l'on appelle "l'esprit". En somme la "rougeur" n'est pas une propriété du rouge, parce que le rouge est une qualité auto-suffisante, et qu'elle émane d'un phénomène physique.

Il n'est pas nécessaire de sortir le sujet du cerveau pour étudier les effets de ces techniques d'auto-contrôle sur son fonctionnement. Cela permettra d'ailleurs de garantir le caractère scientifique de ces études. Pour paraphraser le généticien des populations Pierre-Henri Gouyon à propos du néodarwinnisme, n'oublions pas que le cerveau est un artifice inventé par les gènes pour se reproduire. Mais quel talent, ces gènes !

>> Notes :

  1. Le petit livre de Robert MIsrahi est éclairant à cet égard : loin de disqualifier Descartes au profit de Spinoza (comme Damasio le fera dans ses livres des années 90), il montre comment le premier a permis le second
  2. Formidable livre de Ronan Allain, qui date de 2012, mais récemment sorti en poche
  3. Lequel Libet n'a pas été distingué du Nobel, mais d'un prix Nobel "virtuel" de psychologie en 2003, ce qui n'a tout de même pas la même classe
  4. D'ailleurs passionnant : "Les Pouvoirs de l'esprit. Transformer son cerveau, c'est possible". de Michel Le Van Quyen, Flammarion, 2015.