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Mémoires du Futur

Comment se souvenir ?

Publié par Jean Claude Serres, le 6 août 2022   220

Sur France Inter Lionel Naccache a exprimé au micro de Charles Pépin la complexité de la mémoire humaine

"C'est une architecture, un phénomène très complexe. Il faut commencer par respecter sa complexité, ne pas la réduire à des petites historiettes extrêmement simplistes qui collent avec vos attentes, vos modèles. Maintenant, ceci étant dit, on commence à pouvoir identifier quels sont les facteurs qui vont pouvoir présider pour partie à l'irruption d'un souvenir, au rappel d'un souvenir sur la scène du présent, de notre conscience, il y a plein de pistes qu'on peut peut-être explorer. Une des pistes, peut-être la plus importante, c'est qu'il ne faut jamais oublier que quand on se souvient, évidemment, on se souvient au présent, le souvenir est un acte du présent."

"on parle de consolidation mnésique. Ça veut dire en fait que quand vous vous rappelez de quelque chose, vous réactivez une trace mnésique sur la scène de votre conscience." 

"on a découvert une deuxième fonction de l'hippocampe, qui est le fait de cartographier l'endroit où nous sommes exactement." Charles Pépin le dit, c'est "une sorte de GPS mental."

"on s'est rendu compte que par exemple la nuit, les rats mais également les primates et notamment l'homme aussi... En fait, on a des périodes du sommeil profond dans lesquelles on va rejouer les trajectoires spatiales de la veille. Donc c'est comme si notre GPS rejouait les trajectoires de ce que nous avions fait pendant qu'on dort. [...] comme on n'a pas besoin de bouger notre graisse, nos os, etc., ça va même 100 fois plus vite. Donc il faut imaginer un film cérébral accéléré à l'endroit et à l'envers. Et on a découvert que ce qu'on appelle le 'replay nocturne', en fait il a un rôle fondamental, non seulement pour consolider les trajectoires, mais pour consolider les souvenirs de ce que nous avons vécu quand nous étions là où nous étions."

Cet interview qui dure 50 mn est d’excellente qualité. Lionel Naccache ouvre ainsi plusieurs portes de questionnements, intégrant les apports de deux de ses livres : “le Nouvel inconscient” puis “le Cinéma intérieur” (cf Voir article )

Porte 1 : Retour sur les apports de Freud. Ce scientifique du XIX siècle  a apporté le concept d'inconscient, de refoulement et d'interprétation des rêves, fondement de la pratique psychanalytique. Suivant L.N. Freud a essentiellement travaillé sur les processus de conscientisation profonde, analytique, de discernement et de prise de position “méta”, pour le patient comme pour le psychanalyste. Il reste très dubitatif sur le principe du refoulement comme sur celui de l’ouverture à “l'inconscient” 

Porte 2 : le rêve qui se déroule dans le sommeil paradoxal perd de la logique significative en associant des "images” ou “pensées” incohérentes, en particulier par rapport au temps. Ceci est dû à une non activation des zones de contrôles cérébrales (ou métacognitions non conscientes) de contrôle des productions cérébrales. Il est donc probable quand on évoque la notion de “rêve éveillé", que les fonctions de métacognitions restent activées produisant ainsi des rêves cohérents. Les rêves prennent leur source dans le présent vécu ou le passé très récent. Il est ainsi fréquent de s’endormir avec un problème non résolu et de se réveiller en pleine nuit ou au matin en possession d’une solution pertinente.  

Porte 3 : la mémorisation d’un contenu (leçon, poésie, etc.) est grandement facilité par une mémorisation multiple (émotion, lieu, ambiance, séquence).

L'hippocampe noyau de mémorisation (comme de remémoration) mémorise de manière cartographique les espaces et cheminements géographiques. L’une des façons de mémoriser un texte est d’associer à chaque phrase, une étape du déplacement. Ceci est vérifié. Ceci dit, la recherche en neuroscience comporte un biais méthodologique, celui de donner une part prépondérante à la dimension visuelle par rapport aux autres domaines, car c’est un champ d’investigation et de recherche scientifique très accessible. En fait, le cerveau ne mémorise pas le lieu et les déplacements mais seulement la représentation qu’il s’en construit (la carte).  Autrement dit associer un contenu symbolique ou sémantique à une représentation visuelle liée ou non au contenu est très facilitant pour les processus de mémorisation comme de remémoration. La fonction “GPS” est très utile pour le randonneur, la nuit ou par temps de brouillard. Elle peut cependant conduire à des erreurs comme celle de tourner en rond ! 

La mémorisation associée à la production de schémas ou de dessins sans rapports, ou encore à la prise de notes est très pertinente et fréquemment utilisée. Pour le musicien c’est l'association de la mélodie à une description graphique : la partition qui favorise la mémorisation et la remémoration.

Porte 4 : Les processus de mémorisation puis de remémoration (PM&PRM) travaillent dans l’instant présent. Ces processus utilisent les mêmes circuits cérébraux que ce soit pour explorer le passé, le futur, le présent ou l’empathie (la connaissance de l’autre, "théorie de l’esprit”). Dans toutes ces directions, les processus “PM&PRM” sont des processus projectifs qui font appel à “l’imagination”, autre processus cérébral, encore peu étudié. Ce n’est pas pour rien que cette communauté s’intitule "mémoire du futur” !!!

Porte 5 : Le modèle prédominant de fonctionnement de la conscience : l’Espace Global de Travail Conscient s'illustre parfaitement dans le cadre de l’ouvrage Le cinéma intérieur de L. N. Notre cerveau produit un film, une suite d’images ou états de conscience successifs. Chaque état de conscience minimal résulte d’une synchronisation (flux de synchronisation) entre différents processus cérébraux qui “dialoguent entre eux” dans des dimensions singulières, propres à chaque processus. Le facteur primordial et déterminant de ces processus de conscientisation, pour l’espèce humaine est celui de la réentrance d’informations (ou micro décisions), dans le fonctionnement des processus globalement non conscients. Ceci intègre évidemment l'écoute des signaux faibles et de la production intuitive.(voir article)

Porte 6 : questionnement à propos de la démarche “spirituelle”  de recherche de l’état de pleine conscience. La position de L.N. est claire et simple Cet état est un état de pleine lucidité. Au canada on exprime ceci par l'état de “pleine attention à ce qui est”. Cette prise de position méta génère une vigilance et une lucidité accrue, bien éloignée de la notion de vide. Cela est surtout un état de mise en relations, de pensée globale, forme d'intelligence systémique décrite dans l’article précédent : Comment développer une pensée non dualiste ?

Les processus cérébraux de conscientisation intègrent les processus émotionnels, l’élaboration des représentations mentales et les processus attentionnels.

En complément, j' ajouterai l’apport d’un article très récent  paru dans le journal Le Monde du 3 août 22 : La molécule qui trie les bons et les mauvais souvenirs

Une équipe américaine a mis en évidence le rôle de la neurotensine pour construire la mémoire, ouvrant de possibles pistes thérapeutiques. ces perceptions contradictoires (bon souvenir / mauvais souvenirs et souffrances) suivaient deux chemins neuronaux distincts à l’intérieur de l’amygdale, ce petit noyau du cerveau fondamental dans le traitement et la mémorisation de nos émotions.