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L'existence précède les sens

Publié par Laurent Vercueil, le 20 juin 2017   290

Xl michelangelo sistine chapel adam

Encore une preuve du neuro-sartrisme ! Le primat va à ce qui est vécu. L'interprétation vient donc seulement après.

Pour le philosophe Jean-Paul Sartre, dont la fameuse formule "l'existence précède l'essence" a eu son heure de gloire, c'est bien ce que l'on fait, pratiquement, hic et nunc, qui constitue notre nature (ce que l'on est, notre "essence"). L'homme n'est donc pas bon ou méchant par essence, mais il fait des choses bonnes ou méchantes, et peut être jugé là-dessus. Non pas jugé sur l'être flottant, fantasmé, qui se tiendrait derrière lui et dont il serait plus ou moins proche (plus ou moins "authentique"), mais sur celui qui existe, là. La liberté sartrienne se tient toute dans l'agir.

Et voilà que les neurosciences reprennent le message existentialiste, en le paraphrasant en loucedé : "L'essence" devient "les sens". Dans les deux acceptions de ce dernier terme, comme on va le voir plus bas. Et l'existence, notre vie effective, ce qui constitue notre expérience consciente, qui précède, donc.

Mais foin de philosophie (ou prétendue telle)(*), le moment est venu de s'expliquer :

L'ouvrage récent de Lionel Naccache, intitulé avec bonheur "Le chant du signe" (Odile Jacob, 2017) et nourri à la fois de ses travaux en neurosciences et de son expérience personnelle, montre comment l'expérience vécue influence l'inconscient. Et comment, du coup, cela peut déterminer nos interprétations, donc le sens que l'on attribue aux événements, aux signaux que nous détectons. Non pas, l'influence de l'inconscient dans le déroulement de la vie consciente (comme le pensait Freud), mais le rôle de cette vie consciente, dans la détermination inconsciente de nos interprétations. Vous suivez toujours ?

Prenons un exemple trivial, qui n'est pas dans l'ouvrage de Naccache : Admettons que vous sortez de la projection d'un film d'horreur, où d'énormes serpents venimeux envahissent des intérieurs bourgeois pour y poursuivre des personnages auxquels tout le monde peut s'identifier. Le premier tuyau d'arrosage dont la tête dépasse soudainement depuis la palissade d'un jardin potager vous fera frissonner de terreur. Ce que vous venez de vivre a fortement orienté votre interprétation (donc le sens projeté sur une forme : voir ici, par exemple, ou ) des stimulations rencontrées dans l'environnement.

Le sens, c'est-à-dire la signification que le cerveau donne aux choses, est influencé par son expérience propre. Par son existence : "L'existence précède les sens" que l'on donne aux choses, aux événements.

Et si l'on entend maintenant par les sens, les outils de la perception dont la nature nous affuble, ça marche encore : Lorsque l'arbre tombe dans une forêt sans témoin, il ne fait pas de bruit et encore moins le bruit d'un arbre qui tombe. L'air qui se met à vibrer alentour lorsqu'il se fracasse au sol n'est pas du bruit, encore moins du son. Ce qui fait du bruit, ce qui produit le son, c'est le cerveau qui se trouve au bout du tympan, que la vibration de l'air vient taper. Il faut bien l'existence d'un cerveau en bout de chaîne pour que le sens traduise la stimulation physique en information. "L'existence du cerveau précède les sens" : pas de son sans cerveau pour l'écouter.

Le sens que l'on donne des choses vient du cerveau, et non des choses. En cette triste période de post-vérité, se souvenir que notre cerveau est un organe critique, c'est-à-dire qui décide d'une certaine détermination du sens, est utile. A cultiver donc, notre esprit critique : Le sens que l'on donne aux choses, aux événements, est toujours à questionner, jamais à sanctuariser.

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J'aime cette citation de Queneau : "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Au centre, le transcendant. Ainsi : ne pas faire le malin."

Ne pas faire le malin, c'est se tenir à distance du haut et du bas, ainsi que du transcendant, et veiller au sens de tout ça. L'esprit aux aguets. Toujours critique sur le sens qui se projette, comme par magie, sur les choses, et les événements.


(*) Admettons alors qu'il s'agit là d'un Sartre et d'un neuro-sartrisme tout à fait personnel, lointain héritable de la philosophique classe de Terminale, dont je m'accommode et qui fait mon affaire. S'il n'est pas académique, s'il y a du contre-sens dans ce que j'en ai compris, c'est tout à fait possible.