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Lire sur le cerveau : une sélection des parutions 2017

Publié par Laurent Vercueil, le 10 août 2017   720

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La vogue éditoriale des ouvrages consacrés au cerveau ne se dément pas. On trouve aujourd'hui en "tête de gondole" de nombreux livres qui mélangent sans vergogne développement personnel et connaissance du cerveau. Le "Gnothi seauton" à l'entrée du temple de Delphes est devenu "Connais ton cerveau et tu te connaîtras toi-même"...

Mais si l'on met de côté la vogue commerciale des livres pour lesquels le cerveau est moins un sujet qu'un prétexte, quelques ouvrages se singularisent par la rigueur de leur approche, l'originalité de leur propos et la qualité de l'écriture. Voici quelques livres parus en 2017, et dont la lecture peut être conseillée.


Passion Neurologie, Jules et Augusta Dejerine

Par Michel Fardeau chez Odile Jacob, 2017

L'histoire de la neurologie à l'émergence de la discipline, sous l'ère de Charcot, à la fin du XIXème siècle est d'une éblouissante richesse. La neurologie s'y construit au travers de la méthode anatomo-clinique, à une vitesse spectaculaire. En l'espace de quelques décennies, tout ce que l'on connait de maladies neurologiques est décrit avec une précision remarquable. On y croise des personnages hors du commun, parmi lesquelles les premières femmes médecins et neurologues, dont Augusta Klumpke, bientôt Dejerine.

Michel Fardeau a eu accès à des documents de première main, directement auprès de la famille Déjerine, qu'il a connue et fréquentée, du fait de son exercice de neurologue à la Pitié Salpêtrière, dès les années 50. Le récit historique est passionnant, les références précises, le style alerte. Le couple Dejerine est animé d'une extraordinaire soif de connaitre, et on suit les péripéties d'une carrière émaillée de conflits. L'iconographie est magnifique, souvent émouvante.  L'ouvrage se lit avec un intérêt soutenu. On regrette l'abnégation et la réserver d'Augusta qui n'a sans doute pas eu la reconnaissance et la place scientifique qu'elle méritait. 

Une frustration : quel dommage de ne pas s'être davantage étendu sur le conflit avec Pierre Marie au sujet de l'aphasie, qui aurait été l'occasion de détailler les points de vue et d'aborder les connaissances de l'époque sur le langage.

Améliorez votre cerveau

Par Michel Le Van Quyen, chez Flammarion, 2017

A mon sens, le titre nuit au contenu de ce livre. L'injonction "Améliorez" peut susciter la crainte (ça avait été mon cas) d'un livre de recettes, d'exercices, de pratiques méditatives, etc. dont j'avoue que je n'aurais pas poursuivi loin la lecture. Mais il ne s'agit pas du tout de cela. Très bien informé, Michel Le Van Quyen aborde, dans des chapitres courts, à la fois synthétiques et d'une lecture agréable, les techniques de neuro-amélioration qui ont actuellement le vent en poupe. L'auteur est souvent critique, à très bon escient, et au minimum, prudent et mesuré. Comme il s'agit d'un domaine où foisonnent les annonces fracassantes, les scoops et buzzs éphémères, le tri est nécessaire et Michel Le Van Quyen s'en acquitte avec une grande compétence. Un livre très utile, loin des monceaux d'ouvrages de développement personnel qui prennent le cerveau pour un prétexte...

La chirurgie de l'âme

Par Marc Levêque et Sandrine Cabut chez JC Lattès, 2017

La psychochirurgie a eu mauvaise presse et pour cause. Certains de ses faits d'armes sont proprement terrifiants (voir ici). Le développement de la stimulation cérébrale profonde à partir des années 90 a relancé son intérêt dans les troubles psychiatriques graves, pharmacorésistants, pour lesquels les ressources thérapeutiques sont limitées et les souffrances engendrées importantes. L'ouvrage du neurochirurgien Marc Levêque et du médecin et journaliste au Monde Sandrine Cabut aborde le sujet depuis son origine, et la vogue des leucotomies, jusque dans ses plus récents développements. Il s'agit d'un ouvrage d'une lecture agréable, tout à fait accessible et très informatif, grâce à un travail de recherche bibliographique étendu.


Le chant du signe

Par Lionel Naccache chez Odile Jacob, 2017

J'ai déjà évoqué ce livre dans ce billet, où j'ai dit tout le bien que je pensais de lui. Lionel Naccache est un neurologue travaillant à la Pitié Salpêtrière. Il a développé des outils d'évaluation de l'état de conscience dans le coma et il a axé ses recherches sur l'étude des mécanismes de la conscience, ainsi que l'impact des processus non conscients. Dans ce livre, la perspective est renversée : non pas l'influence du traitement cognitif non conscient sur les productions conscientes, mais l'influence non consciente des contenus de conscience. En pratique, comment l'orientation de notre esprit va introduire des biais interprétatifs dans nos perceptions. Un livre lumineux, très agréablement rédigé.

Lost Ego

Par François De Smet chez PUF, 2017

Quelle bonne surprise ! Un ouvrage de philosophie clair, accessible, dépourvu de tout jargon, qui explore le retentissement philosophique des neurosciences, en partant de la formule de Descartes "Je pense, donc je suis".  En discutant les livres de Dehaene, de Gazzaniga, l'expérience de Benjamin Libet, et quelques autres tremblements de terre neuroscientifique, l'auteur interroge la disparition du "je" dans la matière grise du cerveau. Une lecture stimulante, bien argumentée sur le plan scientifique et qui ouvre souvent des horizons nouveaux.



En marge de notre sujet principal, on peut lire aussi :

La grande santé (suivi de l'Intervalle)

Par Frédéric Badré chez Champs Flammarion, 2017

Il s'agit de la réédition en poche d'un livre paru en 2015, mais comme il est augmenté d'un texte inédit, qui complète le récit, l'ouvrage total peut tout à fait relever de notre liste des livres parus cette année. Frédéric Badré est un critique d'art, peintre et écrivain, mort d'une affection neurodégénérative incurable, la Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA ou maladie de Charcot). Il s'agit d'un témoignage d'une grande lucidité sur la maladie. La SLA affecte le contrôle moteur en préservant les facultés intellectuelles. La paralysie prive progressivement la personne atteinte de facultés qu'elle ignorait posséder. S'exprimer distinctement, par exemple, requiert une expertise qui devient vite hors d'atteinte du malade. Badré découvre ce qu'il perd lorsqu'il s'en voit privé. Les ressources qu'il va développer, sans illusions mais avec un grand courage, reposent sur sa profonde connaissance des arts. Comme d'autres avant lui, il mobilise la figure de Gregor Samsa, l'infortuné héros de Kafka.

Les petites victoires

Par Yvon Roy chez Rue de Sèvre, 2017

Yvon Roy est Québécois. C'est le papa d'un petit garçon autiste. Dans une bande dessinée au graphisme très doux, il raconte la découverte de son premier bébé, ses particularités, sa façon d'être au monde et les grandes difficultés qui apparaissent. L'impact sur le couple des parents, sur sa vie personnelle, et, avec une grande délicatesse, comment la rencontre entre ce papa et son fils est finalement possible, à force d'efforts, d'échecs, de découragements et de "petites victoires". Un récit enraciné dans le vécu personnel de l'auteur, utile à tous.


A contrario, des ouvrages que l'on pourra éviter :

La mémoire sans souvenir

Par Antoine Lejeune et Michel Delage, chez Odile Jacob, 2017

Très surpris de lire un ouvrage si confus publié chez Odile Jacob. Le projet est d'aborder la mémoire implicite, celle dont le contenu ne peut être communiqué dans un souvenir, et qui joue un rôle important dans la vie quotidienne. C'est un beau sujet, mais qui méritait un traitement plus sérieux. De nombreuses affirmations ne sont pas étayées ou carrément erronées. L'amalgame qui est fait entre la mémoire déclarative et le langage est abusif : une personne privée de langage peut tout à fait témoigner d'un contenu explicite de mémoire. Par exemple, en montrant du doigt une image qu'il a reconnu à distance d'une première présentation. La notion avancée par les auteurs que la mémoire implicite est une "mémoire animale" m'a surpris. Il y a là une coupure épistémologique entre "humain" et "animal" qui ne va pas de soi et au sujet de laquelle les auteurs n'épiloguent pas. Pour prendre un autre exemple qui a fini par me faire abandonner la lecture, considérer que la mémoire de travail est la mémoire qui nous permet d'organiser notre vie quotidienne : "nous savons que nous avons une liste de course à faire, que nous avons telle ou telle personne à appeler au téléphone..." est faux. Là encore, il s'agit d'une confusion avec ce qu'on appelle la mémoire du futur, qui est la programmation dans le futur d'une série de tâches à réaliser.

Pourquoi nous ne sommes pas notre cerveau

Par Markus Gabriel, chez JC Lattès, 2017

Propos philosophique critiquant une position "neurocentriste", qui fait du cerveau le lieu du "je". J'étais intéressé de lire cet ouvrage, dans la lignée du "Neuroscepticisme" de Denis Forest,  remarquable de précision. Ma déception en a été d'autant plus grande. Si les positions philosophiques sont exposées avec clarté (mais une brièveté parfois lapidaire), les arguments que manient l'auteur sont peu convaincants, voire faibles. Il manie l'analogie, élude certains points, disqualifie des propositions sans les discuter en profondeur. En la matière, le livre du philosophe François De Smet "Lost Ego" (PUF 2017) qui traite du même sujet, avec à la fois davantage de précision et plus de légèreté, est bien au dessus, et mieux informé des neurosciences.