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L'enfant et le Mentaculus

Publié par Laurent Vercueil, le 11 avril 2019   420

Xl seuls les enfants savent lire  1

Dans un opuscule formidable, paru une première fois en 2009 et que les éditions des Belles Lettres publient à nouveau en 2019 avec une postface de l'auteur, Michel Zink (1), le spécialiste de la littérature du moyen-âge, ancien Professeur au Collège de France, se penche sur ses lectures d'enfant (la comtesse de Ségur, les contes d'Henri Pourrat, Mark Twain...).  

Le titre de ce petit livre est "Seuls les enfants savent lire" (2). Et c'est indéniablement un bon titre. 

Pour être précis, Michel Zink se penche sur la façon qu'il avait de lire, entre 6 et 8 ans, des livres. Façon de lire sur laquelle il se garde d'avoir le regard du savant qu'il est devenu (et même de l'adolescent ou jeune adulte pédant qu'il reconnait avoir été). De fait, il tente, avec bonheur, de retrouver la sensation même du jeune lecteur, et d'éviter de chausser ses lunettes de lecteur adulte. 

Il en arrive  à une conclusion, paradoxalement présentée dans le prémisse de son essai, qui m'a plongé dans un ravissement dont je ne me remets toujours pas. 

Cette conclusion est exprimée dans la phrase suivante : 

"Ce qu'il ne comprend pas, il le comprend mieux que lorsqu'il le comprendra"

N'est-ce pas ?

Je précise  : ce que l'enfant ne comprend pas de sa lecture, il le comprend toutefois mieux que lorsqu'il parviendra à en faire une lecture informée, voire savante. 

Et les exemples qu'il fournit sont convaincants. La lecture plus tardive des textes de son enfance, celle qu'il fit comme adolescent par exemple, était pleine d'une distance appauvrissante, d'un recul narquois,  ou de rapprochements comparatistes, dont Zink considère qu'ils retiraient de la chair au texte. A rebours de ce que l'intuition du jeune lecteur lui permet de deviner, sans nécessairement le formuler : ce qu'il ne comprend pas, il le ressent. Ce qu'il ressent, il le comprend. Et de cette façon, il le comprend mieux que lorsqu'il pourra échafauder  de laborieuses théories de sa propre lecture...

Voilà qui est une réminiscence forte de ce que j'avais appelé, dans un autre article publié sur Atout Cerveau, l'effet de sens du Mentaculus (c'était ici). 

Le Mentaculus est l'édification graphique et verbale du frère de Larry Gopnik, le héros du film "A Serious Man" (2009) des frères Coen. Il s'agit d'un texte illustré, totalement abscons, mais d'où peut émerger l'impression esthétique d'un sens

L'enfant qui découvre la lecture peut rencontrer des Mentaculi au cours de ses lectures : Des choses qui sont incompréhensibles, parce que trop complexes, trop référencées, ou des passages qui font appel à des connaissances qu'il n'a pas encore, qui renvoient à d'autres textes, qui mobilisent un vocabulaire rare, comportent des tournures inhabituelles, poétiques et inventives. Il ne va pas s'y arrêter nécessairement, comme devant un obstacle insurmontable, parce que l'enfant est accoutumé à rencontrer l'inconnu dans ce monde qu'il découvre. Il avance, il découvre, il ne comprend rien...et en même temps, il comprend. 

Il accepte le Mentaculus comme ayant un sens. Même incompréhensible. 

Et ce sens produit des effets, sans qu'il lui soit possible de les formuler. 

En revisitant ses premières lectures, Michel Zink retrouve ces effets, ce sens obscur, tout en se départant de son regard d'adulte. Il réalise leur justesse, leur vérité, au travers de la naïveté dont ils témoignent.  

Oui, la lecture juste  des enfants est une lecture sans filtre qui accède au cœur du texte.  Ce cœur dont les effets se font longtemps sentir.


Notes

(1) Michel Zink a été élu en 2018 au fauteuil 37 de l'Académie Française

(2) Michel Zink. Seuls les enfants savent lire. Les Belles Lettres, 2019