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L'homme qui n'avait qu'un seul cerveau

Publié par Laurent Vercueil, le 27 février 2017   980

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Dans le dernier numéro de la revue Science & Pseudosciences (disponible en kiosque ou sur le site de l'AFIS, le sommaire en document), deux articles sont consacrés aux neurosalades ambiantes. En m'y attaquant aux caricatures de l'asymétrie cérébrale ("Cerveau gauche et cerveau droit : la neurologie face au mythe"), je ne pensais pas me faire rattraper par l'actualité scientifique la plus imminente !

En effet, l'article "Split brain: divided perception but undivided consciousness" signé de Yair Pinto et collaborateurs, est sous presse dans la revue Brain. Il s'agit d'un article qui fait un retour sur ce qui constitue, pour une grande part, la base des travaux sur la différenciation inter-hémisphérique, c'est-à-dire sur le fait que chaque hémisphère peut prendre connaissance, censément, indépendamment l'un de l'autre, d'une information (visuelle ou tactile pour l'essentiel) et se trouve en mesure d'y appliquer un traitement qui lui sera spécifique.

Comme si notre cerveau n'était qu'un assemblage, parfois disjoint, de deux demi-cerveaux dont les fonctions, les objectifs, les facultés, les désirs et les motivations, pouvaient parfois ne pas coïncider...

Ce n'est pas un argument unique, heureusement. D'autres données, issues de l'imagerie anatomique, fonctionnelle, de la neurophysiologie de surface (EEG) ou intracrânienne, ont apporté une eau considérable au moulin de l'asymétrie cérébrale, qui défend la spécificité du traitement hémisphérique. Aujourd'hui, un consensus scientifique existe autour du principe d'une asymétrie des deux hémisphères, tant anatomique d'ailleurs, que fonctionnelle.

Le problème a été tout ce qui a pu être élaboré, à coup de raccourcis, extrapolations abusives, interprétations grotesques, et au final, caricatures, autour de l'idée que les deux hémisphères pouvaient être vus comme deux rivaux chez un même individu, ou pourquoi pas, entre individus. Genre : "en entreprise, il est bon de faire travailler un hémisphère gauche et un hémisphère droit ensemble", ou "le cerveau gauche est masculin, le cerveau droit est féminin", ou, "apprenez à dessiner avec votre cerveau droit", ou, "les cultures orientales viennent du cerveau droit, les cultures occidentales du gauche" (sous-entendu, l'intuition contre le cartésianisme...), etc.

L'une des racines, donc, et pas la moindre, de cette vision dichotomique du cerveau, est issue des études des personnes au "cerveau divisé" ("split brain"), menées dans les années 50 et 60 par Gazzaniga et Sperry (et dont seul Sperry fut crédité d'un Prix Nobel). Ces patients souffrant d'une épilepsie réfractaire, subissait une section neurochirurgicale du corps calleux, le pont de fibre connectant chacune des moitiés du cerveau à l'autre. Cette opération devait éviter la propagation des crises (c'est-à-dire la propagation de la décharge épileptique au sein d'un réseau étendu de neurones) et donc, leurs conséquences, en particulier les plus invalidantes d'entre elles : pertes de connaissance, chutes et traumatismes.

Le premier neurologue à avoir examiné ces patients, à partir de la fin des années quarante, avait rapporté une absence d'impact de l'intervention sur les facultés intellectuelles, la cognition et le comportement. Mais en perfectionnant les modalités de l'examen neuropsychologique des sujets au cerveau divisé, et notamment en s'assurant que l'information délivrée ne parvenait qu'à une moitié du cerveau, et non à l'autre (par exemple, en effectuant des présentations visuelles "tachyscopiques", c'est à dire ne permettant pas au sujet d'explorer l'image en effectuant des mouvements oculaires de balayage de l'écran, une information présentée dans un hémichamp visuel n'étant "vue" que par l'hémisphère controlatéral), Gazzaniga et Sperry montrèrent qu'il était possible de distinguer différent type de traitement de l'information par chacun des hémisphères. A la suite de ces travaux, ces auteurs furent en mesure de démontrer l'existence de traitements spécifiques relevant de chaque hémisphère et pouvant laisser l'autre dans l'ignorance.

Cette notion de deux cerveaux en collaboration étroite a eu également une influence sur l'édification de théories de l'unité de la conscience. Pour Julian Jaynes, en 1976, l'apparition de la conscience a accompagné l'instauration d'une influence prédominante de l'hémisphère gauche sur le droit, le réduisant, en quelque sorte, au silence. Plus récemment, dans les modèles de la conscience de Dehaene et Changeux (Global Workspace Theory) ou de Giulio Tononi (Information Integration Theory), la séparation des deux hémisphères conduit, nécessairement, à l'apparition de deux consciences séparées, chez un même individu.

L'équipe internationale (hollandaise, italienne et néo-zélandaise) qui a étudié de façon minutieuse deux patients présentant une section complète du corps calleux (et pour l'un d'entre eux, en plus, de la commissure antérieure), a trouvé que si leurs expériences montraient qu'en effet, l'information visuelle qui atteignait un hémisphère n'était pas partagée avec l'autre (figure 3 de l'article), en revanche, lorsque les réponses comportementales étaient analysées, qu'elles soient produites verbalement, par la main droite (commandée par l'hémisphère gauche) ou par la main gauche (commandée par l'hémisphère droit), elles témoignaient que l'ensemble du cerveau tenait compte de l'information délivrée à un seul hémisphère.


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Dans le schéma explicatif qui illustre l'article, les auteurs montrent comment les réponses obtenues par les trois canaux (verbal, main droite, main gauche, sur les deux colonnes de droite) concordaient en dépit de l'absence de comparaison directe possible des informations perceptives (colonne de gauche).

Plusieurs points peuvent nuancer ces résultats, que les auteurs ne discutent pas : à la phase aiguë des déconnexions hémisphériques, un phénomène clinique remarquable a été rapporté, qui peut témoigner d'une certaine "divergence de vue" entre les deux hémisphères, le phénomène de la "main étrangère" (1). Au cours de ce qu'on appelle aussi une "dyspraxie diagonistique", les deux mains vont s'opposer lors de l'exécution de tâches de la vie quotidienne, au lieu de collaborer à bon escient. Je me souviens d'un patient présenté par Michel Poncet, le neurologue Marseillais, qui jetait au loin, de la main gauche, la cuillère que la main droite tentait de porter à la bouche au cours du repas. Dans ces observations, il est difficile de ne pas voir deux volontés s'affronter, partant, deux consciences.

Je suis aussi étonné que les auteurs ne citent pas les travaux de Justine Sergent. Par exemple, en 1987, dans la même revue Brain (2), Justine Sergent (3) avait montré qu'en projetant, simultanément, dans chaque hémichamp visuel deux informations incomplètes mais complémentaires l'une de l'autre, les sujets "split brain" parvenaient à réussir les tests qui nécessitaient une recomposition (donc, un partage) de l'information.

Au total, si nous avons deux hémisphères, nous n'avons bien qu'un seul cerveau. Tous pour un et un pour tous.


>> Notes

(1) Le terme de "main étrangère", proposée par Brion et Jedynak en 1972, ne décrit pas strictement ce phénomène (il s'agit d'un défaut de reconnaissance de sa propre main gauche, lorsque celle-ci est placée dans le dos, tenue par la main droite), mais sa fortune, notamment dans les pays de langue anglaise, sous le terme de "alien hand", est venue d'une extension de sa compréhension à tous les phénomènes où la "volonté" qui semble animer les mouvements et le comportement de la main n'est pas reconnue comme sienne par le patient.

(2) Sergent, J. (1987). A new look at the humain split-brain. Brain, 110(5), 1375-1392

(3) L'histoire de Justine Sergent (1950-1994) est une histoire dramatique. Jeune psychologue talentueuse, elle est l'auteure de travaux remarquables tout au long des années 80 et début des années 90, publiés dans les plus grandes revues, qui firent d'elles, une chercheuse internationalement reconnue. En 1992, une lettre anonyme l'accuse de mauvaise conduite éthique au cours d'un travail utilisant le PETscan chez des pianistes. Bien que l'enquête ne fit pas la démonstration de manquement grave à l'éthique, elle vécu difficilement la période qui suivit, se plaignit d'un harcèlement, et se suicida, avec son époux, en avril 1994 (on peut en lire plus ici)