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Le cerveau d'Einstein est-il génial ?

Publié par Laurent Vercueil, le 8 mars 2016   6.4k

Xl albert einstein

Ou bien, serait-ce Albert Einstein, lui-même ?

Épineuse question, n'est-ce pas, et que les neuropathologistes ont tenté de résoudre en débitant la matière grise de l'illustre physicien en tranches fines, exposées sous l’œil inquisiteur du microscope.

On connait l'histoire rocambolesque de l'illustre organe, dérobé par le pathologiste (le Dr Harvey), qui, alors que les dernières volontés d'Albert Einstein sont d'être incinéré, soustrait son cerveau à la crémation et le cache pendant 30 ans. Dans un article paru en 2014 dans Brain & Cognition, Terence Hines (1) analyse, avec un sens critique affûté, les résultats des travaux qui se sont attachés à dénicher le génie dans ce cerveau, et qui ont égayé les gazettes de 1985 à 2012 (date de la dernière publication, lorsque Hines fait son travail de revue). On peut dire que jamais cerveau n'aura tant permis de publier ! Ce n'est plus "publish or perish", mais "perish for publish" !

Et donc, qu'a-t-on trouvé, en examinant le génial cerveau ?

1) Trop de glie, peu de neurones. L'un des premiers résultats observés par les pathologistes a été la constatation d'un excès du rapport glie/neurone, dans une région singulière du cerveau d'Einstein (2). Trop de glie ! Et si l'intelligence n'était pas dans le neurone, mais dans le tissu environnant (3) ? Ce ratio glie/neurone dépassait significativement celui d'une population de sujet témoin, décédée d'une cause non neurologique. T. Hines relève trois problèmes relativisant la conclusion de cette étude inaugurale : 1) La population témoin est plus jeune en moyenne qu'Einstein au moment de son décès, et si celui-ci n'était pas lié à une cause neurologique, rien ne disait qu'ils ne souffraient pas d'une affection du système nerveux, 2) L'analyse de ce ratio glie/neurones portait sur de nombreuses régions du cerveau (28) et une différence significative n'apparait que dans l'une parmi toutes. Or, on sait bien que plus on effectue des comparaisons, plus on a de chance de trouver une différence, y compris de façon fortuite. Les corrections pour les comparaisons multiples n'ont pas été réalisées par les auteurs, ce qui ne permet pas de conclure sur la validité de leur découverte. 3) l'examen des pièces anatomiques n'était pas fait en aveugle. Les auteurs auraient pu être influencé, même sans s'en rendre compte, par la connaissance qu'ils avaient de l'origine du cerveau qui était sur leurs lames.

2) Un cortex préfrontal droit à haute densité neuronale. Dix ans après la première étude, Harvey et un autre collaborateur publient la découverte d'une région du cortex préfrontal, à droite, présentant une densité neuronale inhabituelle (4). Pour ces auteurs, cette forte densité neuronale permettait à Einstein une meilleure efficience de la pensée. Le problème, soulevé par des commentateurs ultérieurs, dont Hines, est que les données concernant la densité neuronale dans le reste du cortex d'Einstein sont à peu près inexistantes (le gyrus temporal supérieur aurait une densité similaire à celle de témoins) et qu'il est impossible d'en connaitre la signification. Une anomalie de densité neuronale aurait, par exemple, été mise en évidence dans le cortex de sujets schizophrènes.

3, 4 et 5) Une malformation unique du gyrus supramarginal, dépourvu de sillon. Il s'agit d'un aspect anatomique inhabituel, non retrouvé par les auteurs à l'examen de 91 autres cerveaux (5). Mais les critiques ne tardent pas : l'anatomie décrite serait même, au contraire, d'une banalité affligeante pour d'autres neuro-anatomistes, qui ne voient pas de différence entre le cerveau d'Einstein et les illustrations académiques les plus éculées. Ces débats témoignent surtout du fait que l'anatomie des circonvolutions cérébrales, des sillons et de ce qu'on individualise en lobes et lobules, est sujette à interprétation. Une publication suivante (6) relève que le cerveau d'Einstein, contrairement à ce qui avait été rapporté auparavant (5) n'est ni particulièrement sphérique, ni spécialement symétrique. En revanche, pour ces auteurs, les aires sensorimotrices primaires gauche sont particulièrement développées (6), ce qui ne serait pas sans rappeler certaines affirmations d'Einstein, décrivant les processus de sa pensée comme "musculaires" autant que "visuels" (une bien mystérieuse affirmation, mais qu'on peut rapprocher de l'expérience proprioceptive de Glenn Gould, racontée ici). Encore plus récemment, un corps calleux anormalement épais caractériserait le cerveau d'Einstein, et serait un excellent indice de son génie. On le voit : toute description d'un aspect un peu inhabituel est aussitôt chargé de l'évidence d'une génie, illustrant le procédé de la justification a posteriori. Aucune étude ne pose une hypothèse initiale et la soumet à l'épreuve de la vérification des faits : ici, il s'agit de chercher un fait, et de l'administrer à titre de preuve, à l'appui d'une hypothèse confirmatoire, élaborée dans la foulée. Et le tour est joué !

La conclusion de Terence Hines est limpide : "In spite of claims to the contrary, when examined carefully, studies of both the cellular structure of Einstein’s brain and its external morphology have demonstrated nothing that distinguishes it from brains of more intellectually average individuals or reflects his particular intellectual abilities."(1).

Pas de différence, donc, entre le cerveau d'Einstein et le vôtre, ou le mien.

Enfin, surtout le mien.


>> Notes :

  1. Hines T. Neuromythology of Einstein's Brain. Brain and Cognition 88 (2014) 21–25
  2. Diamond, M. C., Scheibel, A. B., Murphy, G. M., & Harvey, T. (1985). On the brain of a scientist: Albert Einstein. Experimental Neurology, 88, 198–204.
  3. Pour le continent peu exploré de la glie, partie immergée du cerveau et qui pourrait constituer une "glioscience" rivale des neurosciences, voir le billet sur la dark microglia.
  4. Anderson, B., & Harvey, T. (1996). Alterations in cortical thickness and neuronal density in the frontal cortex of Albert Einstein. Neuroscience Letters, 210, 161–164.
  5. Witelson, S. F., Kigar, D. L., & Harvey, T. (1999). The exceptional brain of Albert Einstein. The Lancet, 353, 2149–2153.
  6. Falk, D., Lepore, F. E., & Noe, A. (2012). The cerebral cortex of Albert Einstein: A description and preliminary analysis of unpublished photographs. Brain, 136, 1304–1327.