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Lobotomie & Compagnie

Publié par Laurent Vercueil, le 28 mai 2016   6.9k

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Le destin tragique de Rosemary Kennedy (1) témoigne d'une page noire de la psychiatrie américaine. Moins touchée par une pratique qui s'est généralisée là-bas comme une traînée de poudre, la France a néanmoins connu cette opération qui consiste à déconnecter les faisceaux de substance blanche qui relient le lobe préfrontal au reste du fonctionnement cérébral.

Est paru, en avril 2016, un court livre du psychiatre Carlos Parada, intitulé "Toucher le cerveau, changer l'esprit", aux PUF. Dans un travail historique, l'auteur se penche sur une période française étonnante, à la sortie de la dernière guerre et jusqu'au début des années 50, où la lobotomie fit florès. Le prix Nobel d'Egaz Moniz (1949), triste inventeur de la méthode, et la vogue extraordinaire de la procédure aux Etats-Unis, ont contribué à l'enthousiasme des psychiatres et chirurgiens français de l'époque. L'insuffisance des connaissances ne limitait pas l'esprit d'entreprise des thuriféraires de la lobotomie, qui voyaient alors des indications partout et ont eu le scalpel bien leste.

Il n'a fallu que quelques années pour que plusieurs équipes ne s'engagent dans la voie du traitement d'affections psychiatriques très diverses, à coup de lobotomies, leucotomies ou topectomies. Différents moyens d'interférer avec le fonctionnement d'un cerveau jugé pathologique. L'absence de contrôle sur les lésions induites (l'imagerie du cerveau n'existant pas, les chirurgiens et psychiatres ne pouvaient que supposer que leur geste créait une lésion), le flou total dans les indications retenues, et l'absence de mesure rigoureuse des effets (positifs, si tant est qu'il en soit, ou négatifs, assurés) faisaient malheureusement partie du contexte d'une époque qui ne disposait pas encore de protocoles d'évaluation des études cliniques (et pas de comité d'éthique non plus). Il est difficile de se départir d'un besoin de juger un temps qui ne nous appartient plus. Admettons tout de même qu'il était assuré que rien de bon ne pouvait venir de cette façon de procéder, tant sur le plan moral que scientifique. On est pour le moins surpris de retrouver des psychanalystes parmi les plus ardents promoteurs de la technique (Serge Lebovici , qui devint par la suite le chef de file de la pédopsychanalyse, est l'un d'eux, qui rapportait avec ces collègues la pratique d'une lobotomie chez un jeune délinquant sur l'insistance de sa mère !). L' époque était aux thérapies de choc (choc insulinique, électrochocs, etc...), dans l'idée qu'une "remise à zéro" pouvait permettre au sujet de se reconstruire par la suite. Il est possible que l'acceptation de ces interventions, qui précédaient historiquement l'introduction des premiers médicaments neuroleptiques, ait été facilité par ces conceptions un peu radicales du traitement psychiatrique de l'époque.

Dans la même veine, mais en moins irrémédiable, la seconde partie de l'ouvrage est consacrée aux essais de psychothérapie sous hallucinogènes (notamment LSD). Le recours à ces drogues donne l'illusion aux psychiatres qu'ils sont en mesure d'accéder à une certaine "vérité" du sujet. Des essais de "narco-analyse" sont pratiqués, où il est supposé que les substances ingérées permettent de "lever" un barrage qui nuit à la communication au thérapeute des nœuds essentiels au patient. Là aussi, une vogue intense, un engouement enthousiaste, avant que ne retombe le soufflet, aussi brutalement qu'il est monté.

Les sources utilisées par l'auteur sont exclusivement constituées par les publications dans les revues françaises de psychiatrie, en particulier les Annales Médico-Psychologiques. Cette revue fait suivre les articles publiés par un paragraphe de discussion qui donne l'apparence d'un débat. On assiste donc à l'engouement rapide pour la technique, en dépit de quelques réserves initiales, et de l'opposition déterminée de certains psychiatres (Baruk, notamment), parfois pour des raisons qui ne sont pas celles auxquelles nous penserions aujourd'hui. Sur le plan anatomique, le caractère aléatoire des lésions qui étaient réalisées, leur irréversibilité, et surtout le flou complet physiopathologique, qui conduisait les auteurs à renverser la démarche de la recherche clinique : puisque ça marche, on va essayer de comprendre pourquoi. En fait, ça ne marchait pas si bien que ça, et il est rapidement apparu que les résultats étaient inconstants, non prédictibles, transitoires, voire nuls ou contraires. Il aurait été intéressant que l'auteur utilise d'autres sources d'information, notamment les échos dans la presse, les débats suscités, l'impact dans la culture, et puisse interroger quelques témoins de l'époque. Les témoins directs sont certainement rares, mais certains élèves de ces psychiatres et chirurgiens pouvaient avoir une vingtaine d'année à l'époque et être encore des nôtres.


>> Notes :

(1) Photo de titre : Rosemary Kennedy (1918-2005) était la fille aînée du clan Kennedy, sœur de JFK, le président des Etats-Unis. A partir de l'adolescence, elle manifesta un esprit rebelle et indépendant, se révolte contre les contraintes, et représenta un réel souci pour la respectabilité de ses parents. Son père, averti d'une nouvelle opération pour traiter les troubles mentaux, fit pratiquer sur elle, en novembre 1941 (elle a 23 ans), une lobotomie frontale. A l'époque, seulement 80 opérations avaient été pratiquées (surtout sur des femmes) et la procédure était rudimentaire. Tandis que Watts, le neurochirurgien, introduisait le leucotome dans le lobe frontal et commençait à lui imprimer des mouvements erratiques afin de créer la lésion, Freeman, le psychiatre, interrogeait Rosemary. Lorsqu'elle devient incohérente dans ses réponses, l'opération s'arrête. Mais c'est trop tard : elle ne parlera plus jamais. Rosemary va demeurer invalide, avec l'intelligence d'un enfant de deux ans et une hémiplégie droite, cachée par sa famille dans une institution spécialisée, jusqu'à son décès 57 ans plus tard.

(2) Carlos Parada, Toucher le cerveau, changer l'esprit. PUF 2016