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Pourquoi l'adolescent n'évalue pas bien les risques qu'il prend

Publié par Laurent Vercueil, le 4 mai 2019   580

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Le Risque n'est pas (non plus) un gros mot. De fait, vivre, exister, faire des choses, c'est se risquer. Au premier pied que l'on pose au sol en se levant le matin, on prend des risques, jusqu'au moment où, bien en sécurité sous la couette, on étend la veilleuse au soir.  Et encore...

Mais ce sont des risques que l'on dit "calculés". Si je prends la voiture pour me rendre à mon travail, je sais bien que je conduit un engin mortel, auquel j'expose la vie des autres et la mienne propre. Pourtant je prends quotidiennement ce risque, sans forcément en avoir conscience, parce que j'estime que "le jeu en vaut la chandelle". C'est tout le calcul, et c'est précisément un calcul, même s'il est non conscient. 

Jeu et Chandelle : L'exposition au risque et le retour sur investissement. Alors oui, parfois l'exposition est importante, pour un retour incertain. 

C'est une question qui préoccupe les parents, les pouvoirs publics, les établissements de santé, les assureurs, mais pas les adolescents : Pourquoi courir des risques aussi élevés, au prix d'accidents, de séjours hospitaliers, d'invalides et de décès prématurés ?

(Dans ce qui va suivre, je parlerai surtout de l'adolescent, c'est à dire de l'adolescent masculin. L'adolescente peut évidemment s'exposer à des risques inconsidérés, mais statistiquement, l'accidentologie concerne majoritairement l'adolescent masculin. Dans un rapport qui date de 1999, visible ici, il est fait mention du fait que "Pour l’ensemble des sports, les garçons sont plus exposés que les filles en raison d’une pratique sportive plus fréquente, un choix d’activités plus dangereuses et une prise de risque plus importante." (page 12). L'accidentologie, élevée à 25% des décès et 33% de blessés graves pour une population qui ne représente que 15% de la population générale, est distribuée asymétriquement entre garçons et filles (83/17 selon Jean Pascal Assailly, psychologue à l'INRETS)

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Pourquoi, à cet âge de la vie (l'adolescence), s'expose-t-on  à des risques aussi élevés ? des risques qu'on dit "inconsidérés" ?

Il est intéressant de s'arrêter un peu sur la notion de risque, et les différents facteurs qui contribuent au niveau de risque : Si l'on prend l'exemple du joueur qui risque une certaine somme d'argent sur un tirage au sort, par exemple, il est assez facile d'identifier le niveau de risque pris à partir de deux composantes essentielles : 1) la quantité qui est risquée (1000 euros est davantage que 100 euros, par exemple) et 2) la probabilité de perte (un tirage de dé est moins risqué, s'il mise sur un numéro sortant (1/6), que pour une roulette de 37 numéros, là où la bille s'arrête : 1/37). 

On appelle alors une matrice du risque, la relation entre ces deux niveaux, quantifiables (en théorie) : La quantité risquée varie entre 0 (en cas d'échec, rien ne sera perdu) et une valeur maximale (mettons 1, par exemple: ma vie + celles des autres), et la probabilité de perte varie entre 0 (aucun risque de perte) et 1 (risque certain de perte).

On voit que le risque s'établit sur une relation entre ce qui est risqué (la quantité risquée) et la probabilité de perte. 

Mais il manque encore deux ingrédients dans ce calcul de risque. Des ingrédients qui jouent des rôles décisifs, notamment dans la décision de l'adolescent de s'exposer à un risque. 

3- D'une part, il y a la sensation de maîtrise. C'est bien d'une sensation dont il s'agit, c'est à dire une estimation subjective, et non de la maîtrise elle-même qui pourrait, elle, être objectivée (par exemple avec des tests, comme pour la conduite automobile). C'est à dire que devant une action, une tâche, un évènement, une personne peut estimer qu'elle est mesure de contrôler le déroulement à venir. Par exemple : c'est le champion du monde de saut à ski et il va s'élancer sur le tremplin de 90 mètres. Alors que si c'est moi qui suis en haut du tremplin, non, j'y vais pas. Je sais que ma maîtrise est nulle. 

Il existe évidemment un lien entre la maîtrise et le pourcentage de perte auquel on va s'exposer. Pour reprendre l'exemple du champion du monde de saut à ski, sa sensation de maîtrise, élevée, est fondée (sa sensation de maîtrise = sa maîtrise réelle). Le pourcentage de perte auquel il va s'exposer est faible, même si la mise (la quantité risquée) est importante.

Mais si l'on parle de sensation de maîtrise, la relation entre la maîtrise et le pourcentage de perte n'est pas aussi évidente : le sentiment du contrôle qu'on est en mesure d'exercer n'est pas forcément le contrôle lui-même. Les experts sont dans un contrôle optimal, mais la plupart du temps, nous ne sommes pas des experts. La sensation de maîtrise du risque est donc une vague estimation, à quoi contribuent les expériences passées, le degré de confiance en soi, etc...

4- Enfin, il y a la motivation à courir le risque. Si la motivation est élevée, un risque plus important sera toléré. Inversement, si la récompense attendue est jugée faible, un risque même mineur ne sera pas accepté. La motivation de l'adulte est souvent pécuniaire. Celle de l'adolescent est plus complexe, mais de nombreux travaux s'accordent pour reconnaitre qu'elle est déterminée par sa place dans son groupe de pairs, et que le regard des pairs y joue un rôle primordial.

A ce point, voici nos 4 contributeurs : La Quantité risquée QR (sauter du haut de cette chaise compromet potentiellement moins mon intégrité physique que du haut d'une falaise), la probabilité de la perte % (Cette probabilité peut s'exprimer en "micromort", qui représente 1 mort pour 1 000 000 d'évènement. Par exemple, courir un marathon représente 7 micromorts, mais grimper l'Everest près de 40000 micromorts (1)), la sensation de maîtrise SM rapportée à la maîtrise réelle et, en face de ce risque, la motivation à le courir. 

L'équation du risque prendrait en compte les facteurs QR et %, qui évoluent dans le même sens (la quantité risquée QR et la probabilité de perte  % augmentant avec le risque), ainsi que la sensation de maîtrise SM (que l'on peut décorréler de la maîtrise réelle, dont on a vu qu'elle influençait le %). Le risque est plus élevé lorsque le QR et le % sont élevés, et que la SM est grande. La motivation vient déterminer la décision de courir le risque, après évaluation de celui-ci. Sauter du balcon de l’hôtel dans la piscine 10 mètres plus bas ? Ba, pourquoi pas, ça fera rigoler les copains !


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Alors, quels sont les facteurs qui peuvent rendre compte d'une exposition exagérée de l'adolescent au risque ? 

De fait, les erreurs peuvent concerner chacun des quatre contributeurs :

1- une sous-estimation de la quantité risquée (N-> 0). C'est à dire que la valeur attribuée à ce qui est risqué dans l'activité est réduite. Ma santé dans le futur ? pfuit...Je peux me casser une jambe ? et alors ?  etc... La quantité risquée est démonétisée : elle n'a pas grande valeur.  

2- une sous-estimation de la probabilité de la perte (P->0). C'est à dire que l'évaluation du risque encouru est erronée. A cet égard, on peut relever qu'il a été montré, chez l'adulte, qu'un risque faible a tendance à être surévalué (2). Cette surévaluation d'une probabilité faible, voire très faible peut inciter à des comportements de prudence exagérée, y compris par procuration (que l'on songe aux recommandations insistantes que les parents font aux enfants !). Il serait possible que cette exagération soit l'effet d'une maturation de certaines facultés, et ne soit pas encore opérante chez l'adolescent. Elle ne le serait pas davantage chez l'enfant, mais celui-ci est soumis à la surveillance des parents et n'a pas l'accès aux situations à risque comme l'adolescent. En somme pour l'adolescent, un hiatus s'ouvre entre les situations potentiellement rencontrées, et la persistance d'une évaluation non exagérée de la probabilité de perte. Ce hiatus ne se refermant qu'une fois adulte. 

3- une sur-estimation de la sensation de maitrise. Pour traduire simplement : un excès de confiance. Il semble paradoxal qu'à l'âge où l'on se découvre un corps d'adulte, une confiance exagérée puisse émerger. La maladresse légendaire de l'adolescent "poussé trop vite" est pourtant une réalité qui devrait ramener notre jeune homme à plus de précautions... La confiance peut être affichée (voir la partie sur la motivation exagérée) ou constituer une forme de pari sur "ce que peut le corps", ce nouveau corps de l'ado, dont l'horizon des possibles semble repoussé..à l'infini. 

4- Enfin, il existe bien une motivation exagérée à courir le risque. Le psychologue de l'INRETS, JP Assailly, distinguait, en 2003, 5 gains potentiels de la prise de risque : la prestance, la catharsis, le pratique, l'autonomie et la stimulation (voir dans ce document, par exemple à la page 6). La prestance, comme toute modalité d'affichage,  est pilotée par le regard des pairs, regard aujourd'hui ultra-médiatisé via les réseaux sociaux : l'adolescent est plus ou moins en permanence sous le regard de ses amis. C'est que ce regard lui importe plus que tout. 

Ainsi, l'une des théories les plus argumentées du développement du cerveau à l'adolescence (voir les articles en note 3) postule un écart qui se crée entre la maturation accélérée des structures limbiques (les amygdales, le cortex cingulaire antérieur, l'insula) à l'origine d'une sensibilité accrue aux signaux émotionnels, en particulier sociaux, et celle du cortex préfrontal, dont l’évolution vers la maturité serait plus lente et donc, décalée (4). L'adolescent développe précocement une hypersensibilité aux signaux émotionnels et sociaux, et ne bénéficie pas encore d'un système de régulation émotionnelle efficace (il faudra pour ça attendre l'âge de 25 ans, soit une adolescence qui pour certains auteurs va durer environ 15 ans, soit de 10 ans à 24 ans...).  D'où l'effet de groupe, qu'il soit présentiel ou virtuel (via les réseaux) (5).  

Le film de Michel Gondry "The We and The I" (2012) exhibe jusqu'à l'outrance cette sensibilité au groupe et ses effets négatifs. Mais au fur et à mesure que le bus se vide des collégiens du Bronx rentrés chez eux, les individualités se révèlent, avec leurs ressources insoupçonnées...

Les ados, filles et garçons, s'exposent à un risque qui leur donne une existence sociale. De façon paradoxale, ils sous-estiment la valeur qu'ils s'accordent (facteur 1) mais sur-estiment celle que leur prêtent leurs pairs (facteur 4). Ils sont trop optimistes (facteur 2) et accordent une confiance exagérée dans un corps qui leur est encore inconnu (facteur 3). 


NOTES

(1) Le "micromort" a été proposé comme mesure du risque par Ronald Howard en 1980. Ces chiffres sont tirés de la page wikipedia consacré au sujet 

(2) C'est un biais très intéressant par ce qu'il explique notamment l'abus du "principe de précaution", qui consiste à considérer que la présence d'un risque (fut-il excessivement faible) ne permet pas de prendre une décision d'action.  En matière de santé, par exemple, le développement des outils d'épidémiologie parvient à mettre en évidence l'existence de risques infinitésimaux. Pour prendre un exemple, on oublie que les principaux facteurs cancérigènes sont le tabac et l'alcool, très très  loin devant les polluants environnementaux (ce qui n'enlève rien au fait qu'il faut lutter contre la pollution). 

(3) Sur le cerveau de l'adolescent : Giedd JN, Blumenthal J, Jeffries NO, et al. Brain development during childhood and adolescence: a longitudinal MRI study. Nat Neurosci. 1999;2(10):861–863; Sisk CL, Foster DL. The neural basis of puberty and adolescence. Nat Neurosci. 2004;7(10):1040–1047; Casey BJ et al. THe adolescent Brain; Ann NY Acad Sci 2008; 1124:111-126

(4) très bien expliqué dans l'encadré page 36 "Emotion vs Control", de cet article de Scientific American (2015) : https://gadgetfoundry.com/mosm...

(5) je n'ai pas ici la place et le temps de développer les aspects hormonaux de l'adolescence, évidemment cruciaux.