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Placebo, OUI. Enfumage, NON

Publié par Laurent Vercueil, le 10 juillet 2018   940

Xl p6020008

L'effet placebo n'est pas une insulte. 

Il décrit le simple fait que l'attente créée par le recours à un soin influence le jugement qui est porté sur son efficacité. 

Cette attente repose sur des facteurs qui sont très nombreux. Les plus évidents constituent des déclinaisons diverses d'un présupposé qui accompagne toute consultation : "la personne que je rencontre va me faire du bien".   A un point où, dès l'instant que nous effectuons le premier pas qui nous amènera devant un praticien (quelqu'il soit), l'effet placebo s'exerce déjà. 

On peut même dire que s'il n'y a aucune attente, il n'y aura aucune consultation. Pourquoi se rendre chez un praticien dont nous n'attendons strictement rien ? Le placebo débute lorsque l'idée de consulter émerge. Parce que cette idée anticipe le bénéfice qui pourra en être retiré. 

Mais ce présupposé qui relie la consultation à un bénéfice, mobilise lui-même des croyances très partagées, dont voici quelques exemples : "une personne plus âgée est plus compétente que quelqu'un de jeune" (effet "barbe blanche"), "une personne qui porte un uniforme est plus qualifiée que quelqu'un qui n'est pas habillé de façon spéciale" (effet "blouse blanche"), "un produit qui est administré par une voie spéciale est plus efficace qu'un produit pris de façon classique" (effet "injection"), "une personne qui est difficile d'accès est plus efficace qu'une personne rapidement disponible" (effet "VIP"), "un soin très coûteux est plus efficace qu'un soin bon marché" (effet "rien sans rien"), etc...

De sorte qu'une personne âgée, en blouse blanche, manipulant un appareillage complexe destiné à soigné, et qu'il n'est possible de rencontrer qu'en traversant le pays, après avoir bataillé pour obtenir l'honneur d'une visite, mobilisera plus d'attente qu'un consultant rapidement disponible, jeune, proposant un traitement banal (ou pas de traitement du tout, lorsque ce n'est pas indispensable). C'est à la fois bien compréhensible, et en même temps, totalement absurde

Ce que ces croyances font à l'attente, c'est qu'elles influencent de façon positive le jugement qui sera porté sur l'efficacité du traitement. L'effet placebo reflète les croyances et leur diffusion dans la société (à l'heure où les croyances sont très rapidement diffusées, voilà peut-être une explication au fait qu'il gagne du terrain).

Une autre source de l'effet placebo est le degré d'adhésion au traitement. Cette adhésion repose en partie sur les croyances déjà évoquées, mais il peut exister également une posture militante. Dans ce cas, il est crucial, pour des raisons idéologiques (pas nécessairement formulées en tant que telles), que ce traitement marche.

Quoiqu'il en soit, l'effet placebo est inhérent à toute démarche thérapeutique, et il serait illusoire de croire pouvoir en être indemne. Tout prescripteur est attentif à recueillir, au delà de l'assentiment du malade qui va prendre le médicament, une certaine bienveillance de sa part à l'égard de celui-ci. Ce faisant, le prescripteur escompte, au delà des effets biologiques propres au principe actif, une attitude positive qui puisse contribuer au résultat final - tel qu'évalué par le patient, et mesuré par les outils cliniques. 

En somme, tout soignant opère -aussi- avec l'effet placebo, et il aurait tort de s'en priver. Tant de la première composante (les effets du contexte du soin et les croyances qui s'y rapportent) que de la seconde (adhésion militante au soin). Même la médecine scientifique peut induire une adhésion militante, par exemple chez une personne convaincue que l'approche scientifique de la réalité constitue une voie privilégiée de compréhension du monde et d'action sur celui-ci (incluant les maladies). 

Mais il y a un mais. 

Plus saillant encore depuis la polémique des "fake-médecines". (la tribune)

Si l'on dit que l'efficacité de l'homéopathie repose sur l'effet placebo, on décrit simplement le résultat des études reproduites en nombre au cours des dernières décennies. 

En soi, et comme dit en introduction, cela n'a rien d'insultant. 

Le problème, toutefois, c'est que, dans ce cas (comme dans d'autres formes de thérapies reposant sur un dogme principal), cette partie-là de l'effet placebo repose sur de l'enfumage. Et ça, c'est un problème. 

Un problème déontologique. 

La déontologie voudrait qu'on ne puisse pas raconter n'importe quoi sous prétexte que cela facilitera l'effet placebo. Les approches non scientifiques du soin élaborent une théorie de la maladie, une théorie du malade et une théorie de la guérison.  Ces théories sont propres à chacune des pratiques, et ce sont elles qui fondent souvent leurs appellations : fasciathérapie, ostéopathie, apithérapie, auriculothérapie, homéopathie, acupuncture, reflexologie, médecine quantique, etc...

Or ces théories sont problématiques. Elles tiennent toutes seules, sans rien qui les supporte. La théorie que Samuel Hahnemann fonde au XVIIIème siècle est toujours la base théorique de l'homéopathie. Il n'y a aucune raison qu'elle évolue, sans quoi elle ne sera plus l'homéopathie. Il en est ainsi de toutes ces "médecines révélées", où une intuition simplificatrice éclaire le champ pathologique global. 

Mais revenons à l'effet placebo. 

Puisqu'il repose sur la manipulation de l'attente par le contexte de la prescription, il offre l'opportunité d'une optimisation de cette attente par l'enrichissement du contexte du soin. Si un rituel complexe, impénétrable, "pseudo-profond", entoure le soin, il augmente la probabilité de l'obtention d'une adhésion sans réserve à sa réussite. En prenant ses aises avec une déontologie qui exige que l'on ne trompe pas un patient. 

En somme, à ce point, il n'est plus possible d'hésiter : ça marche, parce que ça ne peut pas ne pas marcher. Le piège se referme. IL n'est plus possible de douter de l'efficacité du soin sans devoir remettre en cause l'ensemble d'une théorie à laquelle nous paraissons tenir. Hors de prix. 

Le nom de ce piège s'appelle l'enfumage. 

L'enfumage par les sornettes et le baratin pseudo-profond (pour savoir ce qu'est le baratin pseudo-profond, c'est par là)

C'est la raison pour laquelle il n'y a qu'un pas des pseudo-sciences aux pratiques sectaires. 


Sur le sujet des pseudo-sciences, on peut écouter avec grand intérêt cet entretien :