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Que peuvent les neurosciences pour la philosophie ?

Publié par Laurent Vercueil, le 18 janvier 2018   1.4k

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Dans un ouvrage d'entretiens publié récemment (1), le philosophe Clément Rosset tance vertement une professeure de philosophie coupable à ses yeux d'avoir tenté de faire valider les idées de Kant enseignées à ses élèves par les dernières découvertes des neurosciences : "Celle-là, au tarif des sottises et de la confusion mentale, on peut lui donner un 20/20" (2)

Diable ! Voilà une sentence bien définitive. Un postulat philosophique ne sera jamais donc contesté par une connaissance scientifique ? Les neurosciences ne peuvent décidément rien pour la philosophie ? 

La question de savoir si les neurosciences peuvent venir en aide à la réflexion philosophique mérite pourtant d'être posée. Après tout, les philosophes, de tout temps, se sont saisi du cerveau comme objet de réflexion. La situation du "cerveau dans la cuve" qui hallucine la réalité à la façon des personnages de Matrix, est l'expérience de pensée du philosophe américain Hilary Putnam (1926-2016) qui, dans la ligne du Platonisme, interroge les relations entre la représentation mentale et la réalité.

(Vidéo prise par l'auteur visitant l'exposition Caro-Jeunet à la Halle Saint Pierre, à Paris)

Cependant, traiter du cerveau du point de vue philosophique (3), ou traiter de la connaissance du cerveau (connaissances que produisent les neurosciences) de manière philosophique (4), ne signifie pas que les neurosciences soient utiles à la philosophie pour élaborer sa réflexion, si l'on suit Clément Rosset sur ce point. 

En somme, le fonctionnement du cerveau est utile à la production de la philosophie (nous ne connaissons pas la philosophie du coléoptère ou celle de l'orchidée) mais la connaissance du fonctionnement du cerveau, non. 

Je simplifie exagérément. Dans deux ouvrages célèbres, Antonio Damasio, se basant sur ses travaux chez des patients cérébrolésés, ne donne-t-il pas tort à Descartes (5) et raison à Spinoza (6) ? Voilà bien une façon de trouver matière, dans les neurosciences, pour valider ou infirmer des conceptions philosophiques !

Parce que Philosophie et Sciences (incluant les neurosciences) se rejoignent sur un projet : il s'agit de comprendre le Monde (et le cerveau fait partie du Monde). 

Il se trouve que l'objectif général de "comprendre le Monde" peut s'entendre de deux façons à la fois différentes et complémentaires. C'est là  l'une des ruses du langage, que de formuler identiquement deux projets hétérogènes :  

  • D'abord, on peut comprendre le Monde en le connaissant, ce à quoi s'emploient les sciences. Dans ce cas, connaître le monde revient à en dresser un modèle qui permette une approximation la plus fidèle possible (et donc avec une bonne prédictibilité) de la réalité matérielle. Comprendre le cerveau, c'est comprendre une partie du Monde. Et c'est l'objet des neurosciences. En accumulant des connaissances, les neurosciences bâtissent un modèle du cerveau qui s'approche, le plus près possible, du cerveau réel (7). 
  • D'un autre côté, on peut comprendre le Monde à la façon d'y trouver un sens. Saisir le sens du Monde, à quoi s'emploie la philosophie. Je comprend le sens d'une action lorsqu'une morale sous-jacente m'apparait. Je ne comprend le sens d'une phrase que lorsque ses motifs me sont clairs. Dans ce sens, nous pouvons comprendre ce que nous pouvons éprouver. Nous ne sommes plus dans la connaissance mais dans l'expérience. Quant au sens de notre présence, au fait qu'il y ai quelque chose plutôt que rien, c'est l'affaire de la métaphysique et des religions. 

Dès lors, on devine que le "comment" est du côté des sciences, le "pourquoi" de celui de la philosophie (ou des religions). "Comment c'est fabriqué ?", "Comment ça fonctionne ?", "A quoi ça sert ?" sont des questions scientifiques. "Pourquoi ça existe ?"(8), "Que dois-je faire de cette connaissance dans ma vie quotidienne ?", des questions philosophiques. 

Et c'est pourquoi la connaissance du cerveau constitue un objet d'intérêt pour la philosophie. C'est pourquoi aussi, le sens des choses n'intéresse pas les neurosciences. 


NOTES

  1. Clément Rosset "esquisse biographique". entretiens avec Santiago Espinosa. Les Belles Lettres, 2017
  2. L'extrait complet : Santiago Espinosa décrit sa collègue de philosophie qui "expliquait, assez confusément d'ailleurs, l'idéalité du temps et de l'espace, et même question à la fin du cours. Les élèves demandent : "Madame, est-ce que c'est vrai ?", et je me souviendrai toujours de la réponse de ma collègue : "Les recherches en neurologie contemporaine le confirment"! Voilà une classe de terminale littéraire abîmée pour toujours." - ici vient la réponse citée de Clément Rosset (pages 110-111)
  3. Par exemple, le décevant  "Pourquoi nous ne sommes pas notre cerveau" de Marcus Gabriel. JC Lattès, 2017
  4. Par exemple, l'excellent  "Lost ego" de François De Smet. PUF 2017
  5. Damasio A. L'erreur de Descartes. Odile Jacob 1995
  6. Damasio A. Spinoza avait raison. Odile Jacob 2003 ( Le titre français ne traduit pas l'original, qui est Looking for Spinoza: Joy, Sorrow, and the Feeling Brain.)
  7. Oui, la science a un postulat de base, qui peut lui être contesté par les religions et la philosophie : il existe une réalité physique, matérielle, indépendante des représentations que l'on s'en fait
  8. On peut jouer sur les mots : "Pourquoi c'est faire ?" est une question scientifique, "Comment c'est possible que je sois là ?" une question philosophique.