L' uberisation  de l'économie, un débat clivant aux cafés sciences et citoyens !

Publié par Gilles Grand, le 10 février 2016   1.8k

Des doigts qui se lèvent précipitamment dès la fin des introductions, deux personnes qui partent furieuses contre les intervenants, deux autres qui interviennent de manière véhémente sans micro, pas mal de jeunes dans l'assemblée ... il y avait longtemps que l'on avait pas vu cela aux cafés sciences et citoyens ! … et entre nous, ça fait du bien !


Pourtant les deux intervenants Virginie Monvoisin et David Vallat (Cédric Pelissier, malade, n'a pas pu venir), modérés par l'excellent Jacques Talbot, furent pour moi, assez remarquables. Une grande clarté, pas de simplisme dans les analyses, un retour sur les bases de l'économie et une grande complémentarité, pour comprendre ce tournant probablement majeur qu'amorce l'économie collaborative basée sur le web. Certes sur ce sujet SHS (Sciences Humaines et Sociales) extrêmement nouveau, les avis des intervenants sont nécessairement subjectifs, et donc critiquables. Certains ont reproché par exemple pour l'un des intervenants un mélange entre économie collaborative et économie de partage … et pourtant ce « mélange » peut se défendre car dans le cas d'Uber comme dans celui de wikipedia, il s'agit de travail collaboratif basé sur l'utilisation du web, hors des cadres traditionnels de l'économie capitalistes : dans les deux cas, un changement de paradigme important en découle.


C'est peut-être parce que ce changement est profond, radical, et imprévu, que la réaction négative manifeste d'une partie du public d'un certain âge était si forte. Heureusement le sujet avait attiré nettement plus de jeunes que d'habitude, ce qui nous a permis d'entendre des points de vue positifs, sans être pour autant naïfs ou dithyrambiques. Le clivage était donc essentiellement générationnel : les gens nés avec internet sont complètement dans la réalité de cette économie de partage et sont dans l'optique d'en profiter, en « faisant » (la dynamique des makers des fablab est comparable), de la gérer au mieux avec ce qu'elle apporte de positif, alors que ceux qui ont « pris le train en marche » sont dans la crainte voire le refus, légitimes mais peut-être déjà dépassées par le reste de la société.


On aura bien compris que l'économie collaborative, sous couvert de partage, d'organisation écologique (frugalité, lutte contre le gaspillage) pose aujourd'hui des problèmes importants de droit du travail et de fiscalité. Même si, rajoutent les intervenants, le travail au noir a toujours existé et le recours aux compléments de revenus et au travail indépendant non salarié font florès en temps de crise. Même si, de fait, une nouvelle réglementation est en train de structurer l'activité, avec notamment le rapport « Terrasse » sorti la veille.


Ce que j'aurai compris avec ce café, c'est que ce nouveau type d'économie ne peut pas fonctionner sur les piliers anciens de l'économie capitaliste qui sont : la production, le marché, les salariés, le profit, et l'Etat. En effet Blablacar, AirBnB ou Uber les font voler en éclat : pas de production, pas ou peu de salariés, Etat encore peu présent d'autant qu'on a souvent affaire à des plate-formes internationales, quand au profit et au marché, ils sont bien présents mais diffus. En fait, contrairement à l'économie capitaliste de production, l 'économie collaborative est centrée sur l'utilisateur ! Cette simple réalité bouleverse les raisonnements habituels des économistes, en ne basant pas le profit sur une production mais sur une participation d'utilisateurs, en cassant la traditionnelle échelle de la valeur, cette valeur étant essentiellement constituée par la mise en commun d'avis d'utilisateurs sur une plate-forme web. L'économie collaborative ne serait-elle pas au fond le signal de la fin d'une économie capitaliste déviante et à bout de souffle, minée par l'accentuation des inégalités entre salariés et actionnaires, ainsi que les paradis fiscaux de l'économie mondialisée ?


Alors finalement à qui profite l'uberisation de l'économie ? Assurément à leurs utilisateurs ! Pour ce qui concerne les salariés et l'économie en général, c'est beaucoup plus complexe, voire dangereux si on ne renforce pas les processus de régulation (droit du travail et fiscalité) et ce café sciences et citoyens nous aura amené, une fois encore, à nous poser les bonnes questions plutôt qu'à nous forger une opinion définitive.