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Prendre un peu de recul pour mieux penser l’environnement

Publié par Joanne Vonlanthen, le 20 décembre 2018   630

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Lundi 10 décembre 2018, Émilie-Anne Pépy, historienne à l’Université Savoie Mont Blanc, s’installe à la MSH de Grenoble le temps de quelques heures pour parler histoire environnementale en France. Elle explique le recul nécessaire que doivent prendre nos sociétés  sur le temps long pour mieux saisir les enjeux environnementaux et pour éviter les écueils d’une pensée qui serait trop « présentiste ». 

Cette dernière intervention du séminaire Sciences, société, communication est l’occasion de faire un point sur ce qu’est la discipline historienne et de saisir les apports de l’histoire pour comprendre l'environnement.

Les sociétés et leurs environnements au-delà du présentisme

Pour Émilie-Anne Pépy, introduire l’idée de présentisme dans la question environnementale invite à penser une histoire sur le temps long, voire très long, en tout cas bien au-delà des cinquante dernières années. À cause de phénomènes médiatiques, l’apport de l’historien a souvent tendance à être oublié. Climatologues, météorologues, océanologues, économistes, politiques s’arrachent la parole pour apporter leur éclairage et prescriptions, mais les historiens sont quand à eux très peu sollicités dès qu’il s’agit de parler de l’environnement.

Si le Sommet de la Terre à Rio en 1972 a permis d’intégrer officiellement les impératifs du changement climatique dans nos fonctionnements et mentalités, la prise de conscience de la question environnementale est pourtant bien plus ancienne. La révolution industrielle dès 1750 mais aussi la colonisation du monde américain et les grands défrichements du Moyen-Âge participent pleinement à la complexité des enjeux environnementaux. 

Faire de l'histoire environnementale en France

Les environmental studies se sont développées aux États-Unis dans les années 1960 et sont directement liées à l’écologie politique. La prise en charge de ces études par des mouvements militants traduit une ébullition intellectuelle et un intérêt pour le concept de wilderness dans les milieux anglo-saxons.

En France, les études environnementales s’affirment plus tardivement portées cette fois par un volontarisme politique qui pousse les recherches académiques et universitaires dans ce sens, notamment au CNRS.

Faire de l’histoire environnementale en France, c’est participer à une communauté relativement jeune (beaucoup d’étudiants en master et doctorat) et très active, bien à l’encontre de l’image du vieil historien moustachu véhiculée dans les médias. Les chercheurs travaillent en réseau, comme le RUCHE, et, au risque de détruire des mythes, ne sont pas isolés dans des bibliothèques poussiéreuses.

L’approche historienne de l’environnement utilise les méthodes traditionnelles de la discipline (archives, réflexion sur le temps long). L’environnement n’est pas posé comme extérieur à l’humain  (selon une logique binaire nature/société) mais s’inscrit au sein même des interactions sociétales. L’archive permet de décrypter les sociétés : des traités économiques peuvent par exemple être étudiés pour comprendre comment est socialement conçue l’idée de richesse a un moment donné ; ou encore, des cartographies issues de diverses régions montrent comment le monde est vécu par un groupe donné et traduisent les représentations géographiques d’une société.

Décloisonner les regards

Pour penser les défis environnementaux, Émilie-Anne Pépy souligne la nécessité de faire évoluer son regard sur la discipline historienne. En effet, les enjeux sociétaux actuels dépassent la catégorisation très institutionnelle et franco-française de l’histoire en quatre périodes distinctes (ancienne, médiévale, moderne, contemporaine). Il s’agit de travailler avec des ouvertures temporelles mais aussi disciplinaires vers les autres sciences : techniques, humaines et sociales. L’histoire environnementale permet un renouvellement des problématiques dans des champs préexistants comme les sciences, la santé, l’urbain, etc. 

L’histoire environnementale vise à penser notre insertion dans un système, non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Cette conscience d’écosystème n’existait pas dans les sociétés anciennes : ces sociétés avaient bien conscience de liens entre l’activité humaine et l’environnement, mais n’avaient pas saisi qu’en touchant un élément de l’écosystème, l’ensemble s’en trouve perturbé.

Par la prédominance du temps long, l’histoire répond directement aux raccourcis intellectuels qui conduisent à la méconnaissance de certains enjeux. Quand Émilie-Anne Pépy lit dans un rapport rédigé par des urbanistes que l’idée d’une ville verte viendrait solutionner le manque d’espèces végétales et animales caractéristique des villes du passé, elle réalise que nos représentations biaisées sur la question environnementale risquent de diminuer l’ampleur des enjeux. Car c’est une erreur d’affirmer que les villes du passé ont manqué de végétaux et d’animaux : l’agriculture dans les villes antiques et médiévales, la circulation du bétail dans les rues, etc. Il s’agit de ne pas oublier que la morphologie urbaine des villes anciennes a été en partie façonnée par la nourriture et sa circulation (agriculture,  transport, commerce et marchés alimentaires, gestion des déchets, etc.) La nature en ville n’a pas attendu l’arrivée des parcs et des jardins pour naître. 

Voilà un exemple parmi d’autres qui amène à s’interroger : si on se trompe sur notre propre histoire, comment disposer correctement des clés pour répondre aux enjeux environnementaux actuels ?