Le Musée du Quai Branly peut-il s’adresser aux publics de la culture scientifique et technique ?

Publié par Joanne Vonlanthen, le 8 novembre 2018   150

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Ce rendez-vous réussi de l’art et de la science.

Albert Bastenier, 2007


Dédié aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, le Musée du Quai Branly ouvre ses portes en juin 2006 à Paris. Des débats aux frontières de l’histoire, de l’art, de l’ethnologie, de la politique et de l’urbanisme ont alimenté la dizaine d’années de gestation de l’institution, notamment sur la dimension postcoloniale du musée. En effet, les civilisations européennes ne sont pas présentes au Quai Branly et les civilisations africaines, asiatiques, océaniennes, amérindiennes sont présentées dans un décor et une muséographie qui évoquent l’état de nature, l’exotisme, le primitif. Le musée est ainsi souvent accusé d’entretenir un rapport de domination et de maintenir une frontière entre l’Occident et le reste du monde en excluant les cultures européennes des arts dits premiers et en instituant les autres civilisations dans l’imaginaire du « sauvage ».

Après la gestation, l’ouverture du musée au public amène à son tour une part nouvelle de controverses. Le Quai Branly partage les publics sur une visée qui serait ou esthétique ou pédagogique et scientifique. Le Quai Branly peut-il trouver sa place au sein de la culture scientifique et technique ? Quel intérêt les publics de la culture scientifique et technique peuvent-ils y trouver ?

Entre art et ethnologie

Dans une perspective scientifique et technique, le Quai Branly permettrait de recueillir ce que des civilisations ont produit et construit comme des témoignages du passé. Des cartels informatifs, des guides audio, des projections vidéos et des bornes interactives outillent le parcours du visiteur qui souhaite apprendre sur les savoirs et les pratiques des civilisations non européennes. Toutefois, le musée met surtout en scène les objets en ayant recours aux techniques du spectacle (exposition, déambulation, décor et architecture), ouvrant grand la voie à l’art et l’esthétique.

Notre regard aujourd’hui se transforme et des objets recueillis comme des documents par des ethnologues des années plus tôt deviennent des œuvres d’art. La distance entre l’objet exposé et son contexte communautaire et social réel crée un effet d’esthétisation, de patrimonialisation. L’objet semble détaché de son parcours ethnographique pour être inséré au sein d’une muséographie de la contemplation : on passe alors dans le domaine de l’art où la science ne semble pas avoir sa place.

Pourtant, peut-on vraiment aborder des objets comme des seuls objets d’art sans penser leur technicité et leur valeur sociale dans leur contexte culturel ? Il s’agit là d’aller au-delà de l’artefact, de considérer les caractéristiques géographiques et ethnographiques de l’objet qui se voit alors crédité d’un intérêt scientifique.

L’éternel débat sur le rapport entre humanités et culture scientifique : comment penser les humanités au sein de la culture scientifique et technique ?

Comprendre le Musée du Quai Branly comme une structure qui permet d’appréhender la notion de postcolonialisme permettrait peut-être de dépasser l’antagonisme stérile art/science. Branly est en effet l’occasion de problématiser le regard européen sur ce qui est « autre ». L’exotisme, le nulle part et le primitif proposés au Quai Branly sont des fictions occidentales (ce qui est exotique ne l’est que selon notre propre regard, puisque pour d’autres personnes nous devenons l’exotisme).

Les cours et conférences, la médiathèque, les outils, le département de recherche, les collections du musée représentent des ressources qui pourraient faire du Quai Branly un lieu d’épistémologie, de sociologie des sciences. L’anthropologie et l’ethnologie questionneraient leur histoire et le contexte culturel et colonial au sein duquel ces disciplines se sont construites. De cette façon, à travers une expertise culturelle et une critique des représentations européennes de « l’autre » (illustrée par les objets exposés), le Quai Branly pourrait définitivement s’inscrire dans une trajectoire de culture scientifique et technique. Il dépasserait alors les clivages entre muséographie scientifique d’objets ethnographiques et approche esthétisante des arts dits premiers, entre ethnologues et chercheurs d’un côté et conservateurs de musée et marchands d’art de l’autre, entre souci de partage des connaissances vers les publics et pratiques des élites.


>> Références

BASTENIER Albert (2007). « Le Quai Branly : un musée postcolonial ? » La revue nouvelle, janvier-février 2007, p.89

DESCOLAS Philippe (2007). « Passages de témoins », Le Débat 2007/5 n°147, p.136-153

MAUZÉ Marie, ROSTKOWSKY Joëlle (2007). « La fin des musée d’ethnographie ? Peuples autochtones et nouvelles perspectives muséales », Le Débat 2007/5 n°147, p.80-90

TAYLOR Anne-Christine (2008). « Au Musée du Quai Branly : la place de l’ethnologie », Ethnologie française 2008/4 vol.38, p.679-684