Machines & personnalités : de la place de la femme, du calcul à l'informatique (10/10 - année 2019)

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 12 décembre 2019   740

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(photo d'en-tête : Grace Hopper et l'ensemble de "l'équipage" du Havard Mark 1 de l'US Navy, posant en 1944 devant le projet de calculateur numérique dont ils devaient assurer la programmation)


Par Xavier Hiron, chargé de mission collections à l'ACONIT

en collaboration avec Philippe Denoyelle, membre du bureau de l'ACONIT


Cet article découle en grande partie de la Journée sur l'Histoire du calcul scientifique, organisée à Grenoble par l'UMS GRICAD, et qui s'est tenue dans les nouveaux bâtiments de l'IMAG le 28 novembre 2019, à l'occasion des 80 ans du CNRS. Il a été complété par des éléments rassemblés par les auteurs.


Terminologie : aux origines, le terme « calculatrice »

Dans son intervention intitulée « Calculatrices : femmes et machines », Bernard Ycart, du laboratoire Jean Kuntzmann (UGA), retrace un parallèle saisissant entre l'évolution de la machine à calcul et la place accordée aux femmes dans l'univers des mathématiques. Il évoque notamment le cas d'Eustachio Manfredi, célèbre éditeur d'éphémérides du début du 18ème siècle. Relatant ce travail ingrat de calculs journaliers dont Manfredi lui-même se plaignait, Bernard le Bouyer de Fontenelle évoque, dans un éloge qu'il fit de son aîné en 1739, que tous ces calculs n'auraient jamais été possibles sans le travail patient et plein d'abnégation de ses deux sœurs, Maddalena et Teresa. A cette occasion, Fontenelle crée de toute pièce le mot Calculatrice, par simple féminisation du terme calculateur, appliqué à l'époque aux hommes férus de calcul.

Cet aveu d'une collaboration dissimulée du vivant de Manfredi consacre le fait que, depuis la fin du 17ème siècle, des femmes nobles, puis bourgeoises, commencent à acquérir suffisamment de savoir pour se voir confier des tâches pour lesquelles il s'avère que leurs qualités sont appréciées

Dans le cours du siècle suivant, on peut remarquer un élan de spécialisation des femmes dans ces métiers du calcul (tables astronomiques ou algébriques, calcul des calendriers,…) qui nécessitent patience, rigueur, méthode, pour exécuter de grandes séries de calculs à forte répétition. La vérification de cette valeur ajoutée tient sa consécration lorsqu'en 1757 l'astronome Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande prédit au mois près, en s'appuyant sur des formules conçues par le mathématicien Alexis Claude Clairaut, la périodicité du passage de la comète de Halley suivant la théorie des trois corps (prévision par calculs des perturbations et déviations engendrées par l'attraction gravitationnelle des planètes Saturne et Jupiter sur la course de cette comète). Pour ce faire, Lalande reconnaît a posteriori que « Mme Lepaute nous fut d'un si grand secours, que nous n'aurions point osé sans elle entreprendre cet énorme travail, où il fallait calculer pour tous les degrés, et pour 150 ans, les distances et les forces de chacune des deux planètes par rapport à la comète. » La réalisation exacte de cette prévision consacrera la méthode mise en œuvre.

Tout cela est très clair. Mais peut-on pousser la démonstration de Bernard Ycart un peu plus loin ?


Illustration n° 1 :  à gauche, Nicole Reine Lepaute, 1723-1788 ; au centre, Mileva Maric, épouse d'Albert Einstein, 1875-1948 ; à droite, Joan Clarke, 1917-1996


Les femmes et l'instruction publique

A l'autre bout de la chaîne du processus lexical, le terme calculatrice appliqué, dans la deuxième moitié du 20ème siècle, à une petite machine à calcul mécanique, résulte essentiellement d'un diminutif du terme calculateur qui, à cette époque, s'utilisait pour une machine à tubes électroniques de très grande taille. Par la suite, il désignera l'assistant portatif électronique de capacité réduite, par rapport aux gros ordinateurs. Il n'est cependant pas exclu de penser que sa diffusion a pu être favorisée par le rôle souvent obscur que l'on confiait aux femmes dans la société des siècles passés, pour la réalisation de calculs que les hommes jugeaient ennuyeux et fastidieux.

Avec la généralisation de l'instruction publique dans le courant du 19ème siècle, les femmes avaient progressivement acquis une reconnaissance et une autonomie notable dans nombre de domaines économiques. Malgré la forte spécialisation persistante de métiers dits « féminins », l'historien de l'informatique Pierre-Alain Mounier-Kuhn (CNRS) remarque, dans une conférence donnée il y a quelques années au Musée des Arts et Métiers, qu'à la fin de l'ère de la mécanographie, c'est-à-dire dans les années 1950-60, les femmes sont présentes à parité dans les métiers innovants du calcul, et ce tout au long de la chaîne opératoire – c'est-à-dire y compris pour des tâches de techniciennes et de programmeuses. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire après l'an 2000, le ratio est descendu en dessous de 20 % de femmes contre 80 % d'hommes. Certes, les métiers ont changé de nature, mais ce constat n'explique pas toute l'ampleur du phénomène observé*.

Pourtant, dans une étape intermédiaire, est apparu un autre phénomène qui montre bien que la question de la place accordée aux femmes dans le cours de l'évolution des sciences est bien une question sociale centrale. Et qu'une vraie spécificité féminine est non seulement perceptible dans le regard que celles-ci portent sur un domaine dont elles ont longtemps été écartées, mais que l'apport de cette spécificité fut fondamental pour l'accomplissement de projets majeurs pour l'évolution de la science contemporaine. Nous appellerions volontiers ce phénomène le « binôme organique ». De quoi s'agit-il ?

Nous avons vu, dans un précédent article posté par l'ACONIT le 8 janvier 2019, le cas d'Ada Augusta Lovelace et son apport particulier à la vision prémonitoire des capacités offertes par la programmation informatique, ainsi que la difficulté que ses admirateurs ont éprouvé à faire reconnaître cette clairvoyance dans un contexte où les machines de Babbage, précurseuses pour leur époque, n'arrivaient pas à atteindre leur finalisation. Elle allia des réalisations concrètes, comme la production d'un algorithme de calcul des nombres de Bernoulli, à une vision plus abstraite, passant par la définition d'une science des opérations symboliques applicables à un calculateur universel, donnant aux tentatives de Babbage la portée d'une préfiguration de la notion d'ordinateur.


Les femmes et la « culture de l'ombre »

Mais fort de cette « culture de l'ombre » (qui n'est en aucun cas synonyme de second rôle), on peut mentionner d'autres cas similaires. Parmi les plus représentatifs :

- Alan Turing est un génie incontestable qui fonde la science informatique. Durant la seconde guerre mondiale, malgré son caractère individualiste et fantasque, ses travaux bénéficient de l'apport d'équipes de savants qui se dédient à développer la cryptanalyse, science nouvelle destinée à percer les codes chiffrés de la machine Enigma. Parmi ceux-ci, il remarque, en 1941, Joan Clarke, brillante mathématicienne avec laquelle il se fiance, alors même qu'il est homosexuel. Calculatrice hors pair, on avait pourtant refusé, en 1937, de lui décerner l'intégralité de son diplôme de mathématique, car le règlement de son école interdisait alors qu'il soit accordé à une femme. Nommée responsable adjointe de programme de cryptanalyse, il est certain que, sans elle, l'application de la méthode que développait alors Alan Turing n'aurait pu voir le jour dans le délai contraint qu'imposait la guerre. D'ailleurs, comme un retour ironique de l'Histoire, le rôle de Joan Clarke fut honoré officiellement par l'Empire britannique dès 1947, alors qu'Alan Turing fut écarté de tout programme scientifique anglais dès 1952 et qu'il fallut attendre soixante ans pour que le rôle crucial joué par Alan Turing dans l'avancée de la science informatique soit réhabilité par la reine Elizabeth II, qui le gracie à titre posthume de son crime d'homosexualité en 2012 seulement !

- Quant à Albert Einsten lui-même, grand visionnaire de la théorie de la relativité, il s'est fortement appuyé, durant ses premières années de physicien, sur la capacité de sa première femme, la mathématicienne et physicienne serbe Mileva Maric, à traiter les calculs nécessaires pour confirmer la recevabilité de sa théorie, ce qu'Einstein n'aurait pas, semble-t-il, été en mesure de mener seul. Ils s'étaient rencontrés à l'École polytechnique fédérale de Zurich, car c'était la seule en Europe, à cette époque, à accepter de délivrer un tel diplôme aux femmes. Or une fois la théorie démontrée, le couple sombre dans une douloureuse affaire de séparation dans laquelle l'attribution de la renommée qui en a découlé n'est pas totalement étrangère. Si Albert Einstein accepte finalement de verser la totalité des subsides qui lui viendront de son prix Nobel à Mileva, c'est (officiellement en tout cas) pour qu'ils soient consacrés à la prise en charge de la schizophrénie de leur second fils Eduar.

Ces exemples montrent combien la convergence de deux sensibilités scientifiques distinctes semble nécessaire à la résolution de problématiques complexes, notamment celles pour lesquelles les nombres prennent une large part. Et combien, socialement parlant, il fut difficile de le faire admettre quand l'une des ses deux entités était une femme.


Illustration n° 2 :  à gauche, Grace Hopper, 1906-1992 ; au centre, Rose Dieng-Kuntz, 1956-2008 ; à droite, Alice Recoque, née en 1929


Vers la reconnaissance d'une « spécificité » féminine en informatique ?

Dans une étape postérieure, correspondant à la deuxième moitié du 20ème siècle, le génie spécifiquement féminin nécessaire au développement harmonieux de la science informatique a pu s'illustrer plus librement. Pour cela, il nous suffit d'aborder successivement les noms de Grace Hopper, Alice Recoque et de Rose Dieng-Kuntz, très représentatifs de carrières réussies dans le domaine de l'informatique.

Grace Hopper reçoit le titre de docteur en mathématique de l'université de Yale en 1934. Elle s'engage volontairement dans la marine américaine en 1943 (elle a alors 37 ans) et, vu son âge et ses compétences, est affectée au Bureau of Ordnance Computation Project. Là, gérant les problèmes de personnalité de son chef de projet Howard Aiken, elle parvient à maintenir la cohésion de l'équipe qui, sous sa houlette, réalise la programmation du Havard Mark 1, le premier grand calculateur numérique construit aux Etats-Unis. A l'issue de la guerre, embauchée par la firme EMCC, elle réalise le premier compilateur pour l'Univac 1, puis, chez IBM, elle développe un langage informatique accessible en anglais, le Flow-Matic, qui sera le précurseur du langage Cobol, de réputation mondiale.

Alice Recoque, pour sa part, obtient le diplôme d'ingénieure de l'École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI) en 1954. Dès la fin de ses études, elle entre à la SEA (Société d'électronique et d'automatisme) pour participer au développement de l'ordinateur CAB 500 et étudier les mémoires à tores. Après l'absorption de la SEA par la CII (Compagnie internationale pour l'informatique), elle développe la recherche de nouvelles architectures d'ordinateurs plus compacts, les mini-ordinateurs, une gamme de machines de taille intermédiaire très adaptée aux besoins industriels naissant, tels que le Mitra 15.

Enfin, Rose Dieng-Kuntz, sénégalaise d'origine, est la première femme africaine à intégrer l'École Polytechnique de Paris, se spécialisant au sein de Télécom-Paris et menant en parallèle un double cursus de DEA en informatique. A partir de 1985, elle travaille à l'INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique) sur la question du partage des connaissances sur le web (modèle de résolution des conflits), ce qui débouchera sur la notion de web sémantique, dont elle pilotera le programme. Cette trajectoire en fait l'une des toutes premières femmes spécialistes de l'intelligence artificielle, malgré son décès prématuré en 2008.


Conclusion :

En conclusion, ce qu'il est intéressant de noter dans cette fresque des talents féminins dédiés à l'informatique, c'est qu'à l'image d'Ada Augusta Lovelace, ces trois femmes contemporaines se sont illustrées préférentiellement dans un domaine qui a pour centre la maîtrise du concept informatique dans son entier (y compris pour Alice Recoque, car la maîtrise de l'architecture des mini-ordinateurs passait par la maîtrise de la composante logiciels, qui explosait à cette époque charnière pour l'histoire de l'informatique), ceux de la pure théorie et de la conception physique des machines étant plus généralement un domaine réservé aux hommes. S'agirait-il d'un paramètre sociologique ou culturel à prendre en considération ?


* témoignage complémentaire de Monique Chabre-Peccoud : en 1972, l'entrée au Département informatique nouvellement créé par Jean Kuntzmann à l'IUT2 de Grenoble reçoit environ 3 000 candidatures pour 160 places seulement, dont plus de la moitié sont des filles. Il est vrai qu'il s'agissait de former du personnel à la gestion par l'ordinateur, et non à l'informatique elle-même.


Pour aller plus loin :

conférence de Bernard Ycart (laboratoire Jean Kuntzmann, UGA) : https://histcalcul2019.sciencesconf.org/data/pages/femcalc.pdf

conférence de Philippe Denoyelle (association ACONIT) :

http://aconit.org/spip/spip.php?article459

Remerciements à Gérard Chouteau pour sa relecture avisée.