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Mémoires du Futur

Pensées, langues et langages

Publié par Jean Claude Serres, le 29 juillet 2021   700

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Cet article fait suite à mes précédents, tant du coté des pouvoirs du cerveau que du questionnement sur la pratique psychanalytique. Quels sont les pouvoirs des mots dans le fonctionnement cérébral ? Nous connaissons les effets placebo ou nocebo ou encore psychosomatique. Qu’en est il du fonctionnement de notre pensée ou encore de notre « parole intérieure » ? Nous allons nous tourner vers les neurosciences et la psychologie cognitive qui abordent ce questionnement. Là encore nous pourrons trouver des facteurs de proximité ou différentiateurs entre l’intelligence animale, l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle (ou machinique).

Quelles sont les relations entre le langage et la pensée ?

- Est-ce que le langage façonne la pensée ou la structure ?

- A contrario est-ce que la pensée est indépendante du langage ? Les mots ne sont que des étiquettes posées sur des concepts non verbaux et universels ?

Est-ce qu’il existe une continuité évolutive ou une forte rupture entre l’espèce humaine et les autres espèces en matière de langage comme le fait de pouvoir penser ?

Quels sont les processus cérébraux qui supportent pensées, langages, concepts, etc. ? Peut on détecter voire identifier les représentations mentales dans les flux cérébraux mesurables ?

Toutes ces questions sont abordées par Stanislas Dehaene et accessibles dans ses cours au Collège de France (années 2018-2019 et 2020-2021).

Les neurosciences et la psychologie cognitive traitent du fonctionnement et des rapports entre les différents étages des processus cérébraux : récepteurs – synapses – neurones – colonnes corticales – régions et circuits ou noyaux cérébraux – représentations mentales et comportements – culture et éducation. D’un coté il y a le développement et les acquis individuels et collectifs via l’éducation et l’environnement de vie. De l’autre il y a les capacités innées, génétiques, opérationnelles ou potentielles qui résultent de l’évolution des espèces et enfin les adaptations épigénétiques en lien avec l’environnement et les transmissions inter générationnelles. L’espèce humaine possède une très grande capacité de singularisation inter sociétés et pour chaque individu, en comparaison des espèces animales.

L’imagerie s’appuie sur deux technologies L’IRM fonctionnel et le MEG/EEG. L’IRMf a une capacité de mesure spatiale très étendue de 1µm à 20cm. La mesure est la détection de flux sanguin réel ou potentiel consécutif à la décharge de chaque neurone. La détection s’effectue avec un retard de une à deux seconde par rapport au travail du neurone. De ce fait l’IRMf n’est pas adapté pour l’analyse temporelle du fonctionnement. Au contraire, le EEG et surtout le MEG (Electro et Magneto EncephaloGraphie - casque posé sur la tête avec les capteurs) mesure l’activité électrique et magnétique des groupes de neurones (perpendiculaires à la boite crânienne) en temps réel mais avec une faible résolution spatiale.

En conséquence des connaissances acquises avec l’imagerie cérébrale nous aurons à clarifier le concept de langage :

Le langage permet de communiquer au sein d’une espèce comme entre espèces via des signes des postures, des sons, des odeurs et pour les humains, des écrits, des paroles à l’aide de langue maternelle ou autres. Langages non verbaux et langages verbaux utilisant les langues seront considérés comme des langages extérieurs acquis par chaque individu au cours de son développement. Ce sont des langages externes LgEx, indispensables à la survie et à l’adaptation grégaire de chaque espèce.

Nous devons faire la différence avec les langages internes LgIn qui permettent de penser, de compter, de s’orienter, de conceptualiser, de concevoir, de décider, de s’adapter, etc. Ceux là sont propres à chaque individu (fonctionnement cérébral interne).

Chaque espèce dispose d’une capacité génétique et sans doute épigénétique de langages internes et externes qui lui est en partie singulière. Au cours de son développement chaque individu fait interagir langages externes et langages internes. L’espèce humaine a inventé environ 7000 langues depuis la préhistoire et en moins de 100 ans 3500 langages informatiques.

L’imagerie cérébrale permet en particulier de distinguer l’aire de travail mathématique et l’aire de travail linguistique dans chacune des parties droites et gauches du cerveau. Ces aires sont très facilement repérables dans la communauté des mathématiciens mais pas que. Chaque être humain utilise l’espace mathématique, qu’il soit ou non éduqué (bébés, indiens d’Amazonie), au début, sous forme d’un proto langage interne (comptage, orientation, éléments statistiques). Cependant le développement de l’intelligence mathématique (éducation des enfants) impose l’usage de la langue et des mots qui permettent de discerner et d’approfondir : dépasser le nombre « trois », passer de l’approximation à la valeur exacte, etc.

Toutefois, une fois la compétence mathématique acquise, mathématicien (pour concevoir, pour inventer) et tout un chacun dans le quotidien utilise la zone mathématique sans usage de la zone linguistique (capacité de faire de démontrer mais pas de communiquer, d’expliciter. A la différence d’additionner, de soustraire ou de diviser qui se réalise seulement dans l’espace mathématique, pratiquer la rapidement la multiplication (qui a été apprise par cœur) nécessite l’usage de l’aire linguistique.

Les langues ont un effet déterminant dans l’apprentissage. En français l’élève doit apprendre plus de 10 mots pour compter : onze, douze, vingt…En Chinois qui est une langue très facilitant, on exprimera [quatre vingt douze] par [neuf dix et deux], et [vingt] par [deux dix]. Avec ou sans conscience il existe « une mémoire » de travail stable dans le temps. En fait ce sont les moments de mémorisation et de remémoration qui sont détectables. Entre temps la mémoire devenue « silencieuse » a disparue de l’imagerie.

Un autre aspect important à prendre en compte dans le fonctionnement d’un langage est la différence entre un signe = icône, un signe = index et un signe = symbole. Exemple la quantité « 2 » est un concept de mathématique numérique existant chez le bébé sans qu’il ne puisse se le représenter ni le communiquer sous forme d’index ou de symbole. Pour cela il devra acquérir la représentation visuelle « 2 » ou le mot « deux », écrit ou encore « deux » parlé. Les singes peuvent acquérir de nombreux signes visuels abstraits (index reliant le signe à l’objet) mais n’accèdent pas à la représentation symbolique qui implique réversibilité (signifiant – signifié) et combinaison entre signes, faculté propre à l’espèce humaine éduquée.

La formation des catégories (abstraction) ne nécessite pas l’usage d’une langue. Elle est possible chez certains animaux sans pouvoir aller au-delà et accéder au symbole. La spécificité humaine est double : systèmes de liens symboliques réversibles – système combinatoire pouvant produire une infinité de phrases.

Les modèles de représentations symboliques humaines peuvent exister dans différentes modalités – linguistique, géométrique, numérique, musicale, etc. trois grandes formes de représentations mentales cohabitent et interagissent : le code « analogique » (chiffre romain), le code linguistique (parlé ou écrit) et le code visuel (géométrie, nombres arabes). Les modalités communes de fonctionnement des chimpanzés, des tous petits bébés et de l’intelligence artificielle actuelle sont de s’appuyer massivement sur la représentation visuelle (icône / index) sans capacité de conceptualisation et d’accès à la symbolisation.

Pas à pas, les neurosciences nous rapprochent des représentations de l’intelligence suivant Howard Gardner (modèle des 7 intelligences, fort contesté à l’époque) :

Capacités d’intelligences et de langages internes : logique - synthèse - visuelle/globale – musicale – linguistique – intra personnelle – interpersonnelle. Ces fonctions cérébrales sont localisables dans des zones cervicales et entrent en compétition de territoire pour se développer.

Ces apports ouvrent la porte à d’autres questionnements : quid de la conscientisation par rapports aux fonctionnements non conscients, quid de l’intuition et de la capacité à son développement…..

Stanislas Dehaene montre que l’accès à la conscience se réalise par une trajectoire dynamique (embrasement cérébral) qui demande du temps et une succession d’étapes pour atteindre 300 milli secondes. Un travail non conscient suivra une trajectoire analogue mais plus diffuse. Ces résultats son toujours en phase avec son modèle d’accès à la conscience : l’Espace Global de Travail Conscient.

Certaines représentations mentales (comme regarder un film) sont détectable à l’IRMf et même reproductibles par calcul ( IA) à partir des signaux émis par le cerveaux et tracés par l’IRMf. C’est aussi vrai pour la détection des rêves. Ces recherches révèlent aussi la difficulté de fonctionnement quand une personne essaie de faire deux choses en même temps. Par ailleurs, cela ouvre la porte à une meilleure capacité de pilotage de machines en situation de handicap.

Pour répondre à la question de départ, le cerveau se construit un peu comme une maison : il y a les fondations (capacités innées opérationnelles). Le développement des murs (capacités innées potentielles) nécessite des échafaudages que sont les langages externes. Il y a les langues usuelles maternelles ou pas et aussi les métalangues que sont la poésie, la littérature, les différents domaines mathématiques et informatiques, la philosophie et les arts.

Le cours de Stanislas Dehaene, très clair et très accessible, apporte une moisson d’expériences et de questionnements tant pour les processus éducatifs que sur le fonctionnement de notre cerveau.

Stanislas Dehaene Langue et science, langages de pensée 2018

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