Rencontre avec l’équipe du LIG : de la robotique de service à la robotique sociale

Publié par Marguerite Pometko, le 10 mai 2016   3k

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Au cours de nos recherches pour l’exposition Monstru’eux, nous sommes allés à la rencontre de nombreux chercheurs en robotique locaux. Certaines rencontres marquent plus que d’autres et Véronique Aubergé nous aura laissé une grande impression de par son engagement pour une robotique plus humaine et l’importance qu’elle accorde au collectif dans la recherche. Véronique travaille au sein du LIG (Laboratoire Informatique de Grenoble) de l’Université Grenoble-Alpes où nous l’avons rencontrée avec toute son équipe début mars. Nous entrions alors en plein cœur du sujet de notre exposition : les relations sociales que nous entretenons avec les robots.

Un robot dans votre salon ?


Comme le fait remarquer Cynthia Breazel, chercheuse en robotique sociale au MIT, nous sommes familiers avec les robots industriels, mais moins avec les robots domestiques : « Si l’on observe le champ de la robotique aujourd’hui, les robots ont été dans les océans les plus profonds, sur Mars... vous voyez ce que je veux dire? Ils ont été partout, et ils ne font que commencer à entrer dans votre salon. Votre salon est la frontière finale pour les robots. » Même si aujourd’hui plus de 9 Millions d’aspirateurs Roomba se promènent dans les appartements de particuliers, nous semblons moins enclins à laisser les robots entrer dans nos salons. Quels en sont les obstacles ? Comment rendre les robots plus acceptables pour qu’ils cohabitent avec nous tout en nous rendant service ? C’est les questions que se pose le LIG qui plaide pour une robotique plus centrée sur les personnes.

Quand robotique flirte avec psychologie

La robotique est une technologie naissante, et nos rapports à cette technologie restent encore à définir. Comme l’explique Véronique, la moindre affection que nous portons aux animaux d’élevage est due à une inhibition culturelle, car nous devrions ressentir naturellement une empathie égale envers tous les animaux. A l’inverse, n’existant pas encore de « codes » culturels guidant notre empathie envers les robots, nous projetons sur eux des sentiments semblables à ceux que l’on ressent envers nos semblables. Pour Véronique, le robot peut donc potentiellement abîmer nos relations inter-humaines si on n’y prête pas attention, mais également les reconstruire si l’on pense une robotique plus sociale. Mais comment ?

Comment cohabiter avec les robots ? Les rendre plus acceptables ?

Pour répondre à ces questions le LIG mène des expériences au sein du living lab Domus qui reconstitue un environnement domestique à l’identique (il y a même de l’eau chaude !). L’équipe observe comment des personnes interagissent avec des robots de service via des caméras cachées dans l’appartement factice, puis mènent des entretiens avec les participants. Nous avons fait la connaissance du robot Emox utilisé dans les expériences : « petite boîte » avec une tête, ce robot majordome gère les commandes de la maison en allumant sur demande l’eau, la lumière, les volets, la radio, la bouilloire... Il assiste essentiellement les personnes âgées isolées qui souhaitent rester à domicile.

Depuis la fameuse théorie de la vallée dérangeante de Masahiro Mori dans les années 1970, les roboticiens s’interrogent sur la forme à donner aux robots pour les rendre plus acceptables à nos yeux. L’équipe travaille par exemple sur le code couleur, car certaines couleurs sont connotées culturellement (le rouge avec l’agressivité par exemple). Ils travaillent également sur les sons émis par les robots, qui affectent la sympathie qu’on leur porte. Ainsi, l’équipe a mis en évidence que les malentendants n’arrivaient pas à s’attacher à Emox. A l’inverse, les autres participants sont très réceptifs à ses petits bruits qu’ils qualifient de « mignons » et communiquent avec lui en retour. Le fait d’attribuer une voix enfantine à Emox a permis de contourner une relation dominant-dominé et de développer une envie de « protéger » le robot qui avait tout sauf un air menaçant. Le robot rit, mais répète également ce que l’on dit pour avoir une confirmation de notre part : « Éteindre la lumière ? », « Comme ça ? »... car il est prouvé que répéter ce que nous dit notre interlocuteur le met très en confiance et s’avère plus efficace que des formules de politesse.

De la robotique de service à la robotique sociale

Ces robots domestiques sont avant tout là pour nous rendre service. Le robot Emox apporte par exemple davantage d’autonomie pour les personnes âgées isolées qui préfèrent rester à domicile plutôt que d’entrer en EHPAD. Au cours de ses recherches, Véronique a démontré que là n’est pas la seule fonction des robots, qui peuvent devenir de véritables compagnons et catalyseurs de relations sociales. Elle nous explique que les personnes âgées en situation d’isolement ont parfois du mal à discuter « normalement » après un long moment de solitude. Lorsque leur assistance leur rend visite, ils ont du mal à se remettre dans le bain de la communication (paroles brusques, refus de parler). Communiquer avec leur robot en amont leur permet de maintenir leur fonction « langage » et ainsi de mieux se préparer aux interactions sociales. De façon identique, dans les maisons de retraite, beaucoup de personnes sont en isolement sans même s’en rendre compte car ils restent entourés physiquement. Le robot a alors une fonction de « glue sociale » en mettant les personnes en contact en leur proposant des activités communes.

Ainsi observe-t-on un glissement d’une robotique de service à une robotique sociale, lorsque la fonction seconde (sociale) devient tout aussi importante que sa fonction initiale. A l’heure où l’entrée des robots socio-thérapeutiques en établissements médicaux fait débat, Véronique prouve que le robot peut prendre toute sa place dans le tissu social sans se substituer à l’humain.

Photos prises par La Casemate lors d’une visite au LIG
Vous pouvez écouter les petits sons d’Emox à cette adresse : https://soundcloud.com/18h39
Site du LIG : https://www.liglab.fr/