ACONIT-PSTC : Jean Kuntzmann (1912-1992) et les débuts de l’informatique à Grenoble

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 31 mai 2022   640

Illustrations d'en-tête : Jean Kuntzmann, une personnalité scientifique majeure doublée d'un enseignant de qualité (à droite : lors d'un cours au tableau noir en amphithéâtre) – sauf mention contraire, provenance photothèque de l'UGA.

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par René Gindre, secrétaire général de l'ACONIT

Dans le prolongement de l'article présentant les travaux infructueux de Louis Couffignal pour développer, après la seconde guerre mondiale, un calculateur d'un type entièrement nouveau, le présent article met en parallèle une approche radicalement différente de la discipline du calcul numérique. Celle-ci, beaucoup plus pragmatique, a été conduite par Jean Kuntzmann à Grenoble, elle aussi dès 1945. Pour sa part, ce mathématicien opiniâtre s'est intéressé en priorité à intégrer ses problématiques de calcul à la programmation de machines proposées par le marché, plutôt que de s'abstraire des systèmes que son époque mettait en place.

En s'inspirant du livre Débuts de l’informatique à Grenoble, publié par l’ACONIT (Association pour un Conservatoire de l’Informatique et de la Télématique) - voir référence en fin d'article -, ce second volet met en évidence le rôle fondamental qu’a joué Jean Kuntzmann pour faciliter l’émergence de cette nouvelle discipline qu’était l’informatique.

Des cours de Mathématiques appliquées en 1945...

L'histoire de l'informatique à Grenoble est inséparable de la personnalité de Jean Kuntzmann. Arrivé dans cette ville en 1945 après cinq années de captivité, Jean Kuntzmann est sollicité par Félix Esclangon, professeur de physique à la Faculté des Sciences de Grenoble et directeur de l’Institut Polytechnique, pour développer un enseignement de mathématiques à l’usage des ingénieurs. Cet enseignement démarre dès la fin de l’année universitaire 1945-46 et sera le point de départ de l'essor des Mathématiques appliquées et du Calcul numérique à Grenoble.

Le cours d’analyse appliquée du professeur Jean Kuntzmann était complété par des travaux pratiques de calcul, sous la direction de Jean Laborde. Ces travaux pratiques de calcul étaient effectués à l’aide de tables numériques et de machines à calculer de bureau, mécaniques ou électriques. Pour cela, Jean Kuntzmann fait acheter trois machines Marchant Figurematic. Ces machines, extrêmement rapides pour l'époque, ont en quelque sorte mis sur les rails l'Institut de Mathématiques Appliquées de Grenoble, devenu Informatique et Mathématiques Appliquées de Grenoble en 1978 (le mot informatique n'existait pas avant 1962). Ces calculatrices Marchant ont en effet préparé l'acquisition par le Laboratoire de calcul de son premier ordinateur  en 1958.

Cette mise en place d’un enseignement des mathématiques destinées aux ingénieurs (discipline novatrice pour laquelle on a eu du mal, à l'époque, à trouver une place académique reconnue) aboutira, quelques années plus tard, à la création du titre d’ingénieur en mathématiques appliquées de Grenoble au sein d'un nouvel institut appelé l'IMAG, l’une des contributions les plus audacieuses et originales de Jean Kuntzmann.

… au Laboratoire de calcul de 1951

Parallèlement à cette activité d'enseignement, Jean Kuntzmann crée un laboratoire de calcul en 1951 pour l’étude de problèmes complexes et de leurs solutions numériques. Une machine à calculer analogique à courant continu, construite par la SEA (société d'électronique et d'informatique dirigée par F-H. Raymond), y est installée en 1952. Cette machine permet la résolution de systèmes d'équations linéaires à coefficients constants, avec des dispositifs auxiliaires intégrant des coefficients variables et des termes non linéaires.

La coopération Industrie-Université, développée au début du XXème siècle après la découverte de la houille blanche et les premières réalisations d’Aristide Bergès, caractérise l’atmosphère de l’Institut Polytechnique. Les industriels du secteur, constructeurs de conduites forcées (les frères Bouchayet), de turbines (Neyrpic), de matériels électriques (Merlin Gerin) ont créé une demande qui a contribué à l’établissement de laboratoires d’essais réalisant des travaux d’expérimentation et de mise au point (laboratoire d’essais électriques, d’essais mécaniques ou électromécaniques, d’essais hydrauliques, etc ... ). Très vite, ces laboratoires industriels, qui ont besoin d’effectuer des études et des calculs complexes, font appel à Jean Kuntzmann : c’est ainsi que naquit le Laboratoire de calcul en 1951. Ainsi, quelques années après son arrivée à Grenoble, Jean Kuntzmann a mis en place ce qu’il désigne comme la triple mission de l’Université : enseignement - recherche - relation avec les entreprises (voir à ce sujet notre article à venir intitulé Histoire du lien entre industrie, recherche et université à Grenoble).

Contribution de Grenoble à la naissance de l’informatique 

Comme le mentionne les actes du premier colloque sur l'Histoire de l'informatique en France (référence en Notes), dès novembre 1956, une intense activité va se développer autour des machines digitales et de leur programmation. En même temps, une section spéciale d’ingénieurs en mathématiques appliquées fonctionne officieusement avec un seul élève, lequel ne se verra attribué son diplôme qu’en 1958, avec la première promotion officielle de 4 étudiants. Cette section spéciale sera suivie par la mise en place d’une section normale en 1960 et par la création d’une grande école d’ingénieurs d’Informatique et de Mathématiques Appliquées : l’ENSIMAG.

Jean Kuntzmann entretient une forte interaction avec ses proches collaborateurs : Louis Bolliet, à gauche (examinant un listing de requête), et portrait de Bernard Vauquois (1929-1985), à droite.

La création de cette section par Jean Kuntzmann s’avèrera extrêmement féconde pour le développement de l’Informatique à Grenoble. Ainsi, quinze ans après son arrivée dans cette ville, ce brillant mathématicien avait réussi à créer une nouvelle école d’ingénieurs au sein même de l'Institut Polytechnique, fief jusqu’alors incontesté des électriciens, électroniciens, hydrauliciens, mécaniciens et chimistes. 

Malgré sa grande aisance pour tout ce qui touchait au calcul et son enthousiasme pour les nouvelles technologies, Jean Kuntzmann butait parfois sur des erreurs de codage ou de manipulation. Devant de telles situations, son calme et son optimisme étaient légendaires ; son humilité et sa patience devant tant de détails matériels souvent rebutants étaient fascinantes.

L’année suivante, la société Neyrpic-Sogreah (turbines, éoliennes, barrages) fait l’acquisition d’une machine IBM 650 à programme pré-enregistré, qui représentait un progrès considérable par rapport au Gamma 3, à programmation par cartes perforées. Un cours de programmation fut organisé à la SOGREAH, et les étudiants pouvaient disposer de la machine les samedis.

Cette même année 1957, Jean Kuntzmann obtint un crédit d’équipement destiné à l’achat d’un calculateur digital pour le Laboratoire de Calcul. Après de nombreuses discussions et des études approfondies avec les trois principaux constructeurs de l'époque, à savoir :

  • la Société d’Électronique et d’Automatisme (SEA), qui construisait les CAB 2000 et 3000
  • la Compagnie IBM France
  • la Compagnie des Machines Bull

il fut décidé d’acquérir un Gamma 3 ET (Extension Tambour), calculateur disposant d’une mémoire rapide de 64 mots, de 48 positions binaires (en plus des 15 mémoires et du tableau de connexions du Gamma 3) et d’une mémoire auxiliaire à tambour magnétique de 8192 mots. Cette machine fut inaugurée en janvier 1958 sous la présidence du philosophe Gaston Berger, directeur de l’Enseignement Supérieur.

Toujours en 1957, Jean Kuntzmann prend deux initiatives d'importance :

  • la création d’une association de spécialistes du calcul : l’Association française de Calcul (AFCAL), dont le premier président fut André Danjon, Directeur de l’Observatoire de Paris, qui s’intitulera successivement AFCALTI, AFIRO, puis AFCET. Le premier congrès de cette association se tiendra à Grenoble en 1960 ;
  • la publication de la revue associative trimestrielle Chiffres, dont il fut le premier rédacteur (N° 1 en mars 1958). Il participe à la préparation de la conférence de l'UNESCO tenue à Paris en juin 1959, qui donnera naissance à l’IFIP (International Federation for Information Processing).

Il devient membre de plusieurs commissions nationales (CNRS, DGRST, COPEP). C’est à cette époque que Jean Kuntzmann favorise le démarrage de l’automatique à Grenoble. René Perret travaillera quelques mois au Laboratoire de Calcul avant de s'en démarquer, en créant le Laboratoire d’Automatique de Grenoble (LAG), dont il deviendra le Directeur. En 1959, Jean Kuntzmann aide efficacement Bernard Vauquois à obtenir du CNRS la création d’un Centre d’Études pour la Traduction Automatique (CETA). 

Un ordinateur de nouvelle génération (pour l'époque) : un IBM 650 (wiki commons), et portrait de René Perret (1924-2003), à droite.

Le rôle de l’AFCAL dans la diffusion de l’informatique en France 

Fondée en 1957, l’Association française de calcul AFCAL est la première association dédiée essentiellement au calcul numérique et à l’emploi des calculateurs électroniques. Sa croissance rapide s’est accompagnée, au cours des années soixante, de fusions avec d’autres sociétés savantes, entraînant des changements dans sa dénomination et la définition de son objet : Association française de calcul et de traitement de l’information (AFCALTI) en 1962, année où le terme Informatique y est inventé et discuté ; Association française d’informatique et de recherche opérationnelle (AFIRO) en 1964 ; Association française pour la cybernétique économique et technique (AFCET) en 1968, quand elle englobera l’Automatique, adoptant paradoxalement le terme Cybernétique qu’elle avait pourtant longtemps rejeté. À titre d’hypothèse, on peut voir ces multiples fusions d’associations scientifiques et ces redéfinitions d’objet comme le symptôme de l’évolution rapide d’un champ académique en voie de constitution. 

Dès le milieu des années 1950, Jean Kuntzmann s’est imposé comme un spécialiste reconnu de cette nouvelle discipline des Mathématiques appliquées, en France comme à l’étranger. Ses doctorants sont accueillis avec bienveillance en stage dans les centres de recherche ou dans les entreprises. Il échange régulièrement cours et publications avec les laboratoires de calcul similaires en Europe et aux États-Unis, ce qui lui permet d’accumuler un trésor documentaire rendant son laboratoire particulièrement attractif pour de jeunes chercheurs. Il connaît l’importance des congrès et des sociétés savantes dans la vitalité et la visibilité d’une discipline comme la sienne. 

1956 semble être pour Jean Kuntzmann l’année d’un coup d’accélérateur décisif dans l’expansion de ses activités, au moment où les premiers ordinateurs installés en France exigent des compétences nouvelles et ouvrent des perspectives inédites de recherches et d’applications. Il obtient de son Ministère de tutelle les crédits pour acheter un ordinateur Bull (45 millions d’anciens francs) qui, estime-t-il, « multipliera sans doute l’importance du laboratoire par 3 ». Il diversifie son offre de cours et invite des ingénieurs parisiens à venir enseigner l’architecture des calculateurs électroniques et leur emploi. Jean Kuntzmann présente au Conseil supérieur de la Recherche l’état et les perspectives du calcul électronique, participant à une action de lobbying pour que l’État consacre des moyens à cette nouvelle discipline. Il se fait élire dans la commission de Mathématiques appliquées du CNRS et obtient bientôt la création à Grenoble d’une des trois chaires d’analyse numérique en France, avec Toulouse et Paris. En termes de sociologie des sciences, il devient un leader dans son domaine. 

Jean Kuntzmann, ayant depuis plusieurs années informé systématiquement tous les grands utilisateurs français de calculs des services que son laboratoire pouvait leur fournir, reçut de leur part plusieurs manifestations d’intérêt et des contrats : il possède alors un carnet d’adresses bien rempli. 

En avril 1956, il commence à contacter d’autres spécialistes français du domaine pour leur proposer de s’associer : « Comme vous, je m’efforce depuis plusieurs années de répandre le plus possible le calcul numérique. J’ai l’impression qu’un moyen puissant pour cela serait de grouper dans une association toutes les personnes que cela intéresse : constructeurs, utilisateurs, universitaires s’occupant de calcul numérique en France. » 

Ses correspondants – des hommes de sa génération ou de jeunes ingénieurs et professeurs nouvellement formés – partagent son projet et répondent favorablement. Ce qui lui permet de solliciter le patronage de personnalités universitaires à fonctions élevées, comme le doyen de la faculté des sciences de Paris et le directeur de l’Institut Henri Poincaré. « Il me semblerait intéressant de grouper en une association scientifique les personnes s’occupant de calcul numérique en France. J’ai écrit en ce sens à diverses personnes pour essayer de former une équipe. Nous serions heureux de pouvoir nous réclamer de votre patronage. », leur indique-t-il. Il ne précise pas dans quel but, mais ses interlocuteurs connaissent l’utilité d’une telle association. 

Dits en termes actuels, le timide Jean Kuntzmann fait un énorme travail relationnel pour promouvoir les théories et les pratiques modernes des mathématiques appliquées, discipline qu'il a fortement contribué à faire émerger. Son action complémentaire s’appuie sur les efforts des entreprises SEA, Bull et IBM pour diffuser leurs machines et leurs applications. Elle répond aux besoins des grands utilisateurs. Ces trois types d’acteurs vont naturellement s'agréger à l’AFCAL et à d’autres sociétés similaires.

Jean Kuntzmann sait qu’un Groupe de calcul numérique existe déjà, qui réunit périodiquement à Paris, en un séminaire informel, une poignée de spécialistes et d’amateurs distingués. Son animateur, Étienne de Lacroix de Lavalette, est plein de bonne volonté, mais n’a ni position institutionnelle ni ambition scientifique forte. Aussi, Jean Kuntzmann lui propose-t-il de s’intégrer à la structure qu'il est en train de créer : 

« Vous avez été averti sans doute, par M. Sestier, de mon projet de créer une société de calculateurs. Je connais trop l’intérêt que vous portez au calcul pour douter de votre adhésion à l’équipe de lancement. Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas de détruire ce qui existait, mais de l’étendre à un cadre plus vaste. »

Autre approche : dans l’éventail des possibles proposés par le contexte de l'époque, pourquoi ne pas s’affilier à une autre communauté, celle des cybernéticiens, qui a bénéficié d’un véritable engouement depuis la parution du livre La cybernétique, Information et régulation dans le vivant et la machine de Norbert Wiener, en 1948, et qui possède ses propres structures associatives ? Si Jean Kuntzmann envoie l’un de ses doctorants au Congrès international de Cybernétique de Namur en 1956 et en commande les actes, il explique, dans une lettre cinglante, pourquoi il refuse d’adhérer à l’Association internationale de Cybernétique :

« J’ai toujours pensé et je continue à penser que le terme ronflant de Cybernétique couvre des matières très diverses. Les unes sont des mathématiques, d’autres de la technique. Malheureusement, il vient s’y ajouter de la philosophie, et même j’en suis certain de la fumisterie. Ou bien la Cybernétique tombera dans l’oubli, ou bien il faudra un jour ou l’autre séparer ce qui est solide de ce qui ne l’est pas. Je réserve mon adhésion (ainsi que ma participation à des congrès) pour le moment où cette décantation sera opérée. » On ne peut pas être plus visionnaire.

Nous savons que ce rejet de la Cybernétique ou de ce qu’elle est devenue au milieu des années cinquante est alors partagé par d’autres pionniers français du calcul électronique, notamment Pierre Naslin, ingénieur au Laboratoire central de l’Armement, et François-Henri Raymond, le directeur de la SEA. La Cybernétique ne peut donc servir d’identité à leur nouvelle profession. 

Une vocation de la future association apparaît dans un échange de lettres avec Maurice Lachin, rédacteur en chef de la revue Automatisme. Les deux hommes ont été mis en relation par Sestier, qui a envoyé à Lachin une présentation des formations offertes par l’IMAG, sans doute pour que l’Automatisme en publie un communiqué. Lachin déplore qu’il manque un journal où les utilisateurs de calculateurs électroniques partageraient leurs expériences. Lui-même demande en vain aux constructeurs, non des articles sur leurs machines, mais des adresses d’utilisateurs qui puissent « exposer les résultats qu’ils ont obtenus, et par là faire naître des vocations en faisant comprendre qu’après tout la machine à calculer n’est pas aussi aride qu’on le prétend. » C’est précisément un tel espace de partage d’expériences que Jean Kuntzmann a voulu ouvrir en créant la revue Chiffres.

Notes pour aller plus loin :

Le lecteur peut aussi se référer à notre article numérique : Jean Kuntzmann (1912-1992), un extraordinaire pionnier (https://www.aconit.org/spip/spip.php?article232)

Jean Kuntzmann, Naissance de l'informatique à Grenoble, 1945-1968, vol.2 p.223-225, in Actes du (premier) Colloque sur l'Histoire de l'Informatique en France, Grenoble 3 au 5 mai 1988.

Notons que Louis Bolliet, d'abord élève puis proche collaborateur de Jean Kuntzmann, a fait partie de l’équipe des créateurs de l’ACONIT en 1985 : il en est vice-président à vie. Grâce à cette relation avec Jean Kuntzmann, il a pu recueillir les propos présentés dans cet article, inspiré du livre mentionné ci-dessous.

Le livre Débuts de l’informatique à Grenoble dont s'inspire cet article, publié par l’ACONIT (Association pour un Conservatoire de l’Informatique et de la Télématique) met en évidence le rôle fondamental qu’a joué Jean Kuntzmann pour faciliter l’émergence de cette nouvelle discipline qu’était l’informatique. Ce livre est en vente à la librairie Arthaud à Grenoble, ou peut être acheté sur Internet en utilisant le lien : https://www.aconit.org/spip/spip.php?article656

Article mis en forme par Xavier Hiron