ACONIT-PSTC : Quand Alain Némoz (1938-2019) retraçait l'essor de la Culture scientifique à Grenoble

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 2 mars 2022   940

Xavier Hiron, gestionnaire de collections, ACONIT

A l'occasion de la parution des actes du colloque (journées du 19 octobre 2019) intitulé Naissance et développement de l'intelligence artificielle à Grenoble (Académie Delphinale, Université Grenoble Alpes), un hommage in memoriam a été rendu en préambule à Alain Némoz, dont le parcours professionnel et l'attachement à sa ville d'adoption auront été exemplaires. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Paris, devenu chercheur en physique du solide au Centre de Recherche sur les Très Basses Températures (CNRS), il fut par la suite directeur du Centre interuniversitaire de calcul de Grenoble, puis président de l'Université Joseph Fourier de 1989 à 1994. Mais il se fit aussi remarquer pour son investissement dans un domaine plus confidentiel, pour l'époque : celui de la Culture scientifique et technique, alors en plein essor ; et, par la suite, pour la préservation de son patrimoine associé. Il fut ainsi l’un des premiers présidents de la Maison de la culture de Grenoble, de 1973 à 1977, puis co-fondateur du premier CCST de France, qui devint finalement CCSTI, à la Casemate, institution qu'il présidera de 1980 à 1989. 

Par son action sur le terrain, Alain Némoz fut donc à l'initiative d’une nouvelle définition de la notion de Culture scientifique, tout comme il sera le témoin actif d'une discipline alors émergente, l'Art-science, dont il se plaisait à penser que Grenoble avait favorisé l'intentionnalité, grâce à la mise en place d'un contexte précurseur. C'est la vision qu'il défendra et que reprendra en 2017, avec son accord, l'écrivain Xavier Hiron, dans son essai romancé intitulé A livres croisés, qu’il lui avait dédié. Alain Némoz avait livré lui-même les éléments principaux de cette approche dans un discours d'introduction à l'Académie Delphinale, développant une vision généreuse, dont nous allons rappeler l'historique par les lignes qui vont suivre.

Les données historiques : une politique nationale, une spécificité locale

En 2017, Alain Némoz appuyait la présentation de cette évolution générale par l’évocation d’un élément déterminant : la création du Palais de la Découverte par Jean Perrin en 1937, dans le contexte particulier du Front populaire. Cet événement fondateur marquait les premiers élans de popularisation d’une science en mouvement, en constatant l’essor de l’instrumentation moderne et la structuration progressive du monde de la recherche. Dans ce contexte, introduire la notion de Culture scientifique correspondait à la nécessité d'élever le niveau de connaissance scientifique de la population, car la science était devenue une force essentielle de notre développement économico-social. A l'origine, il n'y avait pas vraiment, dans la mise en place de cette politique, de perspective immédiatement utilitaire ; mais plutôt la volonté de diffuser la science comme un élément supplémentaire de la culture de « l'honnête homme ». Il n'est pas anodin, cependant, de constater que la création du Palais de la Découverte fut l'œuvre de Jean Zay, ministre de l'Instruction publique, qui en confia la direction à Jean Perrin, prix Nobel de physique. Placer à ce poste un scientifique, qui plus était de très haut niveau, avait une portée symbolique immense.

L'engouement que provoqua cette politique volontariste s’inscrivait dans la continuité de l’Histoire. Elle fut très vite suivie, après-guerre, par les premières tentatives d’animations pédagogiques en direction des jeunes. Les années 1960-70, pionnières en la matière, installèrent les ferments de cette discipline naissante de la Culture scientifique. Dans la vision développée par expérience par Alain Némoz, le premier acte de cette nouvelle définition pratique de la Culture scientifique s’est en grande partie jouée à Grenoble, à l’occasion de la préfiguration de sa Maison de la Culture, dès 1967. Pour la première fois en France, s’y est développé un projet cohérent d’intégration de la Culture scientifique à la notion alors dominante de Culture générale (1).

Que cela se soit passé à Grenoble ne lui apparaissait nullement étonnant : cette cité, alors toujours en voie de constitution, avait axé tout son développement autour de l’émergence d’une entité scientifique forte, elle-même marquée par des personnalités intellectuelles de haute volée (Néel, Kuntzmann, Lacaze et Weil, Soutif, Felici, Benabid,...). L’instauration ex-nihilo d’un domaine universitaire construit dès 1961-62 (2) sur le modèle des campus américains est un cas unique en France. Ses activités s’adossaient pour la plupart à celles du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et, dans une moindre mesure, sur l’émergence de nouvelles structures de recherche d’État ou privées, dont le CEA-Grenoble (ex CENG), lequel joua sur la Presqu'île scientifique un rôle moteur.

À cette époque, la demande culturelle de jeunes scientifiques arrivés en nombre était forte. Une association pour l’Action Culturelle par le Théâtre et par les Arts voit ainsi le jour, créée au début des années 1960 par un professeur de la Faculté des Lettres, sur les principes de la culture populaire développés par Jeanne Laurent. La cristallisation de départ autour des arts traditionnels explose pourtant dès 1965, quand l’association décide d’intégrer un projet plus polyvalent inspiré de la politique ambitieuse d’André Malraux, tout en restant attentive à l’ouverture vers de nouveaux publics, comme le souhaitait son Maire socialiste d‘alors, Hubert Dubedout, lui-même scientifique de formation.

Avec la Presqu'île scientifique et le CHU-Grenoble, qui intègre en son sein ses propres laboratoires de recherche, le campus universitaire de Saint Martin d'Hères (ici en construction en 1962) fait partie des trois équipements majeurs de la recherche scientifique de l'agglomération grenobloise, travaillant en lien constant (source : Flickr, licence CC)

Culture, sciences et patrimoine se fédèrent

Côté culturel, dans le prolongement de l’Association pour la création de la Maison de la Culture, c’est-à-dire dès avant son ouverture en 1968, une Commission pour l’Animation, constituée essentiellement d’universitaires issus conjointement de la Faculté des Sciences politiques et de la Faculté des Lettres, voit le jour, dans l’intention de défendre la mise en place d'animations scientifiques en direction des jeunes publics. Elle œuvre pour « faire admettre que les sciences sont un élément constitutif de la culture contemporaine. »

Nous noterons que ce sont des universitaires de formation littéraire qui, les premiers, émettent l’hypothèse d’une « vulgarisation scientifique. » Cette situation tient à une intelligence culturelle locale particulière, toujours en cours de constitution, puisque l’action intervient au début de l’année 1967, alors que la Maison de la Culture tant attendue ne verra le jour qu’à l’occasion des Jeux Olympiques d’hiver, au début de l’année suivante.

Ici prend place une curiosité locale, le rapport Hollard, commandé par la municipalité Dubedout à un enseignant issu de la Faculté des Sciences économiques. Prenant comme modèle le Palais de la Découverte à Paris et d’autres lieux de stature internationale, comme le tout nouveau Exploratorium de San Francisco, mais aussi ceux s’appuyant sur des expériences plus ancrées, telle la Maison de la Culture de Firminy, dans la Loire, il conclut que ces activités devront s’appuyer sur le tissu grenoblois très riche de laboratoires et d’entreprises industrielles, alors en cours de déploiement.

Dans le prolongement de ces préconisations, l’accent est porté sur la nécessaire coordination des moyens. L’idée d’intégrer un coordonnateur fait alors son chemin, dont se dessine rapidement le profil. Ce responsable devait posséder une culture générale et scientifique vaste et solide ; connaître parfaitement les arcanes de l’Université ; et être rompu aux activités d’enseignement de haut niveau. Jacques Blanc aura précédé puis accompagné Alain Némoz dans cette fonction. Au total, jusqu’en 1981, huit enseignants-chercheurs vont se succéder, l’arrêt programmé de cette activité prenant pour cadre la création, deux années auparavant, du premier CCST-I de France, lequel reprendra à son compte la totalité de leurs activités.

Ce fut une belle époque, qui vit la création de plusieurs expositions qui firent date : l’une sur l’Énergie nucléaire ; l’autre sur Le bruit ; la troisième sur l’Archéologie aérienne. Pour Alain Némoz, la plus emblématique restait celle intitulée Image de la Recherche, à égalité avec la tenue du colloque sur La place des sciences dans l’action culturelle (3).

Dès sa création, le CCSTI eut à établir son propre chemin, c'est-à-dire à définir son domaine d'action. Cette personnalisation de ses activités ne fut pas sans générer des conflits avec les scientifiques, notamment avec les physiciens qui avaient été la cheville ouvrière du projet. Ce conflit larvé s'explique par le fait que la maîtrise des projets et des thématiques du CCSTI échappa rapidement aux scientifiques, pour revenir à des professionnels de la culture scientifique et de la médiation. Evolution nécessaire, sans aucun doute ; mais, en se professionnalisant, le CCST perdit de la spontanéité, au profit d'une démarche plus utilitaire.

C'est à ce niveau que commence à émerger le concept d’Art-sciences, même si sa concrétisation fut le fruit d’un long cheminement, issu des premiers contacts entre les sciences et le public. Le public s’élargissant et se diversifiant peu à peu, commence bientôt à se poser la question de la relation entre sciences et société. Il ne s’agissait plus seulement d’envisager les choses sur l’angle unique de la vulgarisation ; mais, pour la communauté scientifique elle-même, de s’interroger sur son propre rôle dans le processus de popularisation de la Science ; et, par voie de conséquence, d’en mesurer les approches possibles, comme cela sera le cas, par exemple, pour la Société Française de Physique qui, en 1973, intitulera son colloque annuel Aix-Pop (raccourci pour Aix-en-Provence - lieu de réunion du colloque - et popularisation, évoquant du même coup les substantifs  populaire et expositions).

Grenoble, de nouveau, ne sera pas en reste. L’année suivante, dans « sa » Maison de la Culture, qui en devient alors l’un des pivots, les animateurs du mouvement Physique dans la rue proposent un colloque ayant pour thème La place des sciences dans l’action culturelle. Y prendront place des débats pour tenter de différencier des notions telles que « vulgarisation et animation » ; ainsi que des réflexions portant sur les « applications et implications de la Science ». Dans le même temps, des livres commencent à fleurir sur le sujet, comme celui de cet enseignant en philosophie des sciences qui intitulera son ouvrage Le partage du savoir : science, culture, vulgarisation.

Nouvelle répartition des rôles et des missions

En cinq années de fonctionnement, la Maison de la culture de Grenoble voit ainsi passer plus de 250 000 visiteurs, qui au total ne suivront pas moins de 85 actions programmées (expositions, expériences ou expérimentations, conférences, films commentés et débats, etc.), pour lesquelles environ 300 scientifiques se seront mobilisés. Mais face à ce véritable engouement, les premières difficultés ne tardent pas à surgir.

Outre des questions de dimensionnement des équipements, de problématiques proprement culturelles et sociétales qui agitent le cercle des organisateurs, de programmations plus ou moins conflictuelles, les activités mêmes d’animation commencent à pâtir d’un lieu conçu essentiellement pour accueillir du spectacle vivant, malgré les affinités formelles que proposent ces deux disciplines. Les bâtiments de la Maison de la culture s’articulent en effet autour d’un théâtre mobile et de divers auditoriums, ce qui marginalise son unique espace d’exposition. Les directeurs successifs de la Maison de la Culture et la municipalité grenobloise elle-même en viendront à cautionner l’idée de la création d’un espace dédié indépendant, mais où artistes et scientifiques pourraient toujours avoir partie liée. Ainsi naît l’Association pour un Centre Culturel et Scientifique, consacrant de facto le concept de Culture scientifique et ouvrant grande la porte à la création du premier Centre de Culture Scientifique et Technique de France (dénommé CCST en abrégé, avant que ne lui soit agrégé, quelques années plus tard, le terme Industrielle) (4).

Une étape fondamentale venait d’être franchie. Car cette période charnière s'attachait en quelque sorte à résorber la fracture qui s’était instaurée au fil du temps entre des scientifiques aux pratiques de plus en plus élaborées et la majorité d’une population à laquelle ces sciences étaient censées s’adresser, in fine. Citons ici le rôle très actif de Catherine Tasca en tant que directrice générale de la Maison de la Culture, en coordination avec Alain Némoz, et qui fut par la suite une sénatrice et une ministre particulièrement remarquée.

Naîtra de cette période un certain éclectisme dans les thématiques abordées par les animateurs qui, par ailleurs, œuvrent ardemment pour la création d’un Centre de Culture scientifique. En même temps, s’essuient les premiers plâtres de la division, notamment entre les tenants de l’engagement militant (par exemple, certains détracteurs de la société informatique) et ceux qui prônent la neutralité de l’animation scientifique. Et, de manière plus sous-jacente encore, se révèlera la forte hétérogénéité des connaissances préalables indispensables – socle que l’on nomme aujourd’hui les « prérequis » - des publics, ainsi que la très grande diversité des attentes qui en découlent. Données qui semblèrent entrer en apparente contradiction avec le succès toujours grandissant des animations proposées.

Deux réponses furent cependant apportées à ces interrogations multiples : l’une consista à multiplier les débats contradictoires sur des sujets d’actualité censés faire le lien entre les différentes couches socioculturelles. La seconde à s’ouvrir avec vigilance à d’autres formes d’organisation sociale. C’est ainsi que le futur CCSTI parviendra à enraciner son action dans la dynamique de la participation citoyenne et de l’innovation sociale propre à notre communauté grenobloise.

Ce CCSTI est conçu en premier lieu comme un centre de production culturelle. Dimensions historiques, sociologiques et économiques font partie intégrante des messages à transmettre aux différents publics qui s’y côtoient. La diversité des supports envisagés permet aux équipes pédagogiques du CCSTI de s’adapter instantanément à leurs multiples attentes. Dans ce contexte bouillonnant où se mêlent allègrement inventivité culturelle et innovation technologique s’épanouira spontanément le concept d’Art-Sciences, notamment à travers ses Ateliers dédiés.

Les CCSTI, et particulièrement leur fer de lance grenoblois, vont tenter d’orienter leurs actions selon trois axes complémentaires :

  • d’abord et préférentiellement, vers la médiation scientifique, dont ils firent leur corps de métier ;
  • ensuite, vers un centre de ressource (par le biais de la fédération de projets) et de réflexion ;
  • enfin, vers la prise en compte de la valorisation du patrimoine scientifique et technique (mais en dehors de toute collection, ce que prendra en compte ultérieurement la mission nationale PATSTEC - patrimoine scientifique et technique contemporain - émanation du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) – voir plus loin.

La Semaine du cerveau est une opération de sensibilisation qui navigue aux confins des deux premiers secteurs, entre médiation scientifique et centre de ressource. Initiée en 2007 par la Société des Neurosciences, elle-même créée en 1999 et dont l’un des épicentres est implanté dans l’enceinte même du Centre Hospitalier Universitaire (ou CHU) de Grenoble, elle a permis de mettre en place aussi bien des expositions d’images (notamment celles produites à partir de clichés de neurones artificiellement activés), aux visées esthétiques indéniables, qu’une animation multimédia spectaculaire, le Cerveaurium, proposant une interface d’immersion dans un cerveau en action, sous la conduite conjointe d’un médiateur et d’un musicien.

Suite à diverses expériences plus ou moins heureuses, dont celles florissantes représentées par l’Association pour la Création et la Recherche sur les Outils d’Expression (ACROE), en lien avec le Laboratoire Informatique et Création Artistique (ICA), des Masters voient le jour dans le cadre de ce qui deviendra bientôt l’Université Grenoble Alpes, notamment en Communication et Culture scientifique ; et, plus récemment encore, en Art-science-technologie, discipline qui franchit un degré supplémentaire vers l’« ingéniérisation » de la création artistique. Tous s’appuient, au moins en partie, sur les travaux et recherches d’enseignants universitaires de renom, ce qui suppose la possibilité d’investir partiellement les divers laboratoires de recherche de notre méga(techno)pole grenobloise.

Jusqu’à la création, en partenariat étroit, de la fameuse Biennale Arts-sciences et du salon Experimenta, lesquels se veulent être une vitrine des savoir-faire et réalisations originales fédérées par l’Atelier Arts-sciences (émanation conjointe du Commissariat à l’Energie Atomique de Grenoble et de la scène nationale de l’Hexagone de Meylan).

Le patrimoine, une place à part, une gestion problématique

C'est aussi dans le contexte des Jeux Olympiques d'hiver de Grenoble en 1968, et sous l'impulsion conjointe d'André Malraux, que le Musée dauphinois, fondé en 1906 par Hippolyte Müller, sera relogé dans l'ancien monastère de Sainte-Marie d'en-Haut. Il initie la prise en compte d'une politique d'identité patrimoniale spécifique, marquée par une dimension territoriale affirmée et par une forte composante ethnographique, puis sociologique. Cette politique sera ensuite placée sous la tutelle du Département de l'Isère et de son service Culture et patrimoine (DCP) en 1992, aux missions spécifiquement dédiées.

Des initiatives parallèles voient le jour pour constituer plus ou moins spontanément un patrimoine contemporain résolument tourné vers la spécificité scientifique et de recherche de l'agglomération grenobloise : aussi bien pour son aspect historique (APHID – histoire industrielle, 1992 -, Académie Delphinale – société savante dont les activités ont été particulièrement réactivées au début des années 1990), qu'universitaire (dont l'ACONIT – informatique, en 1985 -, et le MGSM – patrimoine hospitalier du CHU-Grenoble, en 1992), ou les collections de l'association Tedimage38 (ex-Thomson-CSF, intégrée par le groupe Thales) et celles de l'entreprise ARaymond, pour citer des  initiatives industrielles.

Le calcul universitaire, en effet, a joué un rôle pionnier dans l'essor grenoblois de cette nouvelle discipline des mathématiques appliquées, qui s'est développée à l'initiative de Jean Kuntzmann, laquelle deviendra officiellement l'informatique après 1962 – dès avant 1960, cependant, le centre interuniversitaire de calcul cité en préambule prenait en charge le dépouillement des données que produisait en masse le CERN de Genève -. Sous cette impulsion, des centres de recherche de très grandes firmes internationales se sont installés près des laboratoires universitaires de développement informatique qui formeront l'IMAG : IBM, Hewlett-Packard, Bull – consortium franco-suisse à l'origine -, Xérox, Nvidia, tandis qu'une pléiade d'autres entreprises satellitaires se créeront ou se développeront directement sur place : Thomson-CSF et ses essaimages, Cap Gémini, STMicroélectronics, ainsi que toute la chaîne de l'industrie des nanotechnologies, issue notamment des recherches fédérées par le LETI, du CEA-Grenoble.

Ce contexte, favorisé au plan national par le général de Gaulle lui-même, au titre de l'indépendance française, contribua à créer un mixte culturel inédit et révélateur d’une situation sociologique tout à fait exceptionnelle, consacrant, au coeur de l'agglomération de Grenoble, la fusion de pôles qui pouvaient paraître a priori antagonistes sur le plan national. Cette situation paradoxale s'explique en grande partie par le fait qu'entre 1950 et 1980, 80 % des grands instruments de la recherche scientifique française ont été installés à Grenoble, afin de créer un environnement spécifiquement dédié à la recherche fondamentale, nous rappelle volontiers Gérard Chouteau, ancien physicien du solide (magnétisme), professeur émérite de l’UGA et actuel référent de la délégation territoriale PATSTEC. Situation qui ne fut pas sans répercussion sur le plan national, puisque l'on doit à Daniel Thoulouze (ancien directeur de recherche au CNRS de Grenoble - CRTBT de l'Institut Néel -, puis directeur scientifique du Musée des arts et métiers, CNAM-Paris), la création, en 2002, avec l'appui de Catherine Cuenca (aujourd'hui conservatrice générale du patrimoine au MAM), de la mission nationale PATSTEC – patrimoine scientifique et technique contemporain -, dont la délégation grenoblois (première affiliée, avec l'Université de Toulouse) reste l'une des plus actives et atypiques du réseau.

Conclusion :

De cette époque, Alain Némoz marquera son attachement à défendre la notion de patrimoine contemporain (PSTC), avec une implication forte pour les initiatives associatives citées plus haut, cherchant à orienter, par tous les moyens dont il disposait, les décisions institutionnelles allant dans le sens de la prise en compte d’une véritable Culture scientifique, placée aujourd'hui sous la tutelle conjointe de la Métro et de l'Université Grenoble Alpes (5).

Voici donc brossé à grands traits un panorama relativement complet de l’aventure qu’Alain Némoz a pu suivre et accompagner de près, impliquant des disciplines alors émergeantes. En bon scientifique, ce dernier croyait qu’il est toujours utile, lorsqu’on aborde une notion nouvelle quelle qu’elle soit, d’en connaître l’historique exact, où se lisent en filigrane les tenants et aboutissants de son occurrence. Qu’ici lui soit rendu un hommage appuyé pour cette position qu’il défendit avec ferveur.

Notes :

(1) on doit un autre équipement particulier aux Jeux Olympiques d'hiver de Grenoble : la bibliothèque Yacine Kateb qui, pour la première fois en France, intégrait un service de mise à disposition de produits informatiques – logiciels utilitaires et jeux vidéo -, sous la responsabilité d'un bibliothécaire, informaticien de formation.

(2) voir l'article Echosciences d'Alain Némoz sur les conditions de la création du campus universitaire de Saint Martin d'Hères : 

https://www.echosciences-greno...

(3) Notons qu'il y eut aussi des manifestations de vulgarisation scientifique portées par le CNRS, à travers l'organisation de journées portes ouvertes. Celles-ci débouchèrent sur diverses animations événementielles rassemblées plus tard dans le cadre de la Fête de la science, instituée par Hubert Curien en 1991.

(4) Cette adjonction du I n'est pas neutre. Elle fit l'objet de débats, car elle marquait un changement radical du projet qui, au lieu de poursuivre l'idée d'une culture commune, instaurait une division supplémentaire, en introduisant le concept de « culture industrielle », laquelle n'existe pourtant pas en soi. Il s'agissait, au-delà des mots, d'une réorientation politique : d'où le débat.

(5) voir à ce sujet la lettre adressée en 2013 au Président de l'Université de Grenoble de l'époque, Patrick Lévy, co-signée par Alain Némoz et Daniel Thoulouze – dont le pdf est joint à cet article, en colonne de gauche -. 

Bibliographie :

- Réinventer la ville : regards croisés sur Grenoble, collectif sous la direction de Daniel Bloch, avec une contribution d'Alain Némoz, PUG 2013.

- Catherine Cuenca, Une politique contemporaine du patrimoine des sciences et techniques, L'Harmattan (Patrimoine et société) 2018 – consécutif à une thèse de doctorat de 2014, Paris I Panthéon-Sorbonne.

https://journals.openedition.org/culturemusees/7313

Remerciements : à Gérard Chouteau et Daniel Thoulouze pour leur relecture attentive.