Climat et ressources en eau

Publié par Encyclopédie Environnement, le 9 juin 2022   580

Au mois de Mai 2022, la moyenne des températures journalières sur l’ensemble de la France a dépassé chaque jour les valeurs obtenues pendant la période 1981-2010, avec des pointes atteignant 35°C dans certaines zones. Cette situation alarmante amène à revenir sur cette conclusion du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) formulée dans le rapport « Le changement climatique et l’eau », juin2008 [1] : « les sources d’eau douce auront à souffrir gravement du changement climatique, avec de grandes répercussions sur les sociétés humaines et sur les écosystèmes ».

1. Où en sommes-nous ?

Toutes les simulations des modèles climatiques conduisent à suggérer qu’au milieu de ce siècle les zones de bases et moyennes latitudes, notamment Europe et Bassin Méditerranéen, devraient être soumises à un double processus hydrologique : d’une part une augmentation des épisodes de fortes précipitations avec des précipitations intenses en hiver, voire de fortes crues, et d’autre part des épisodes croissants de sécheresses estivales (lire Risquons-nous d'avoir une pénurie d'eau ?].

L’anomalie de température observée en Mai 2022 - supérieure à 3°C - classe ce mois comme le plus chaud depuis 1950. En outre, depuis Janvier 2022 l’absence de pluie dans le Sud-Ouest génère des déficits supérieurs à 20% par rapport aux moyennes sur 1981-2000. Le dernier bulletin de l’Office Mondial de Météorologie (OMM-Mai 2022[1]) montre qu’avec une probabilité de 93% la température de la période 2022-2026 devrait être supérieure à celle des 5 dernières années et le régime des précipitations bien plus faible pour le Sud-Ouest de l’Europe.

2. Quelles seront les conséquences ?

Les manifestations visibles des risques induits par ces températures élevées sont la sècheresse des sols (Figure 2), la diminution du débit des rivières, la fonte des glaciers, ainsi qu’un effet encore plus important et trop souvent sous-estimé qu’est l’abaissement du niveau des nappes souterraines. Cet abaissement représente en France une réserve de 2000 Milliards de m3 et près de la moitié des prélèvements, dont 70% pour l’agriculture. Une partie seulement de ces nappes sont réalimentées par la pluie, le complément provenant des eaux fossiles non renouvelables.

Figure 2. Formation de terres désertiques et raréfaction de la couverture végétale [d’après Risquons-nous d'avoir une pénurie d'eau ?]

De ce fait il est inéluctable que, sans modifications profondes des pratiques agricoles, on devrait s’attendre à un épuisement de la ressource en eau accompagné d’un accroissement des conflits d’usage (des guerres de l’eau ?) concernant la gestion de ces ressources au niveau des Bassins : quelle quantité garder pour l’irrigation – donc quel type de culture plus sobre en termes de besoin en eau développer

  • pour maintenir les débits réservés des cours d’eau et les zones humides, donc pour préserver les écosystèmes, la biodiversité, et répondre aux demandes des Fédérations de pécheurs,
  • pour couvrir les besoins de l’industrie , en particulier le refroidissement des centrales nucléaires
  • et, bien entendu, pour répondre aux besoins des particuliers, comme la consommation domestique voisine de 250 litres par jour et par personne, l’entretien des jardins, des piscines, etc… (lire Besoin en eau des plantes : comment les satisfaire ?)

La toute récente carte de territoire de la Figure 3 montre le risque de sécheresse pour cette année 2022 publiée par le Ministère de la transition écologique.

Figure 3 - Carte de territoire en risque de sécheresse, été 2022  [La carte des territoires exposés au risque de sécheresse d'ici la fin de l'été 2022,  Gouvernement]

3. Les besoins en eau virtuelle

Au-delà de ces aspects visibles concernant ce que l’on peut qualifier d’impact sur le bilan des ressources mesurables, une autre conséquence socio-économique importante des risques de sécheresse concerne les transferts par eau virtuelle. Cette expression s’oppose à eau bleue, expression désignant l’eau qui tombe puis s’écoule dans les rivières et les nappes (32%). Chaque produit, qu’il soit alimentaire, un bien de consommation (par exemple le textile) ou un bien industriel (par exemple l’acier), nécessite pour sa production une certaine quantité d’eau, cachée au consommateur, désignée comme eau virtuelle et calculée sur l’ensemble du cycle de vie du produit. L’exemple le plus connu est celui de la viande de bœuf : 1 kg de steak correspond à environ 15.000 litres d’eau, cette valeur incluant l’eau nécessaire à l’élaboration du fourrage, à l’abreuvage, au nettoyage des étables, des machines de traite et des abattoirs… Il résulte de ce concept que l’importation en masse de certains produits, notamment des céréales ou des fruits, peut conduire à un épuisement des réserves en eau des pays producteurs lorsque ceux-ci sont soumis à des sécheresses importantes.

Figure 4. Irrigation à grande échelle de parcelles de maïs consommatrices de grandes quantités d’eau en plein été [d’après Risquons-nous d'avoir une pénurie d'eau ?]

Un cas d’école est la production d’amandes, l’un des fruits les plus demandeurs d’eau (il faut environ 5 litres d’eau pour produire une amande !), qui met en évidence le conflit entre volet économique et impact environnemental de l’exportation massive de ce fruit depuis la Californie. Cet État est chroniquement soumis à des périodes de sécheresses de plus en plus intenses (aucune pluie de Décembre 2011 à Mars 2016 dans la vallée centrale), mais pour des raisons de profit à court terme la culture d’amandes est devenue très largement majoritaire, avec une production annuelle de 1,3 Milliards de tonnes de fruits, dont une exportation très lucrative de 615 Millions de tonnes. Ceci s’est fait au détriment d’importation d’eau par le canal Aquaduc alimenté depuis les montagnes de Sierra Nevada, au prix de pompages intensifs. Le résultat fut une diminution du niveau piézométrique d’environ 0,6 m par an accompagnée d’effets secondaires de subsidence des sols de plusieurs mètres dans certains endroits. Comme la production d’un kilo d’amandes nécessite 8 m3 d’eau, on retiendra qu’environ 5 Milliards de m3 d’eau sont exportés chaque année par cet État en régime de sécheresse.

La situation est pire pour les pays en voie de développement des zones intertropicales qui disposent de très peu de ressources en eau mais exportent vers les pays développés des fruits ou des céréales qui sont de grands consommateurs d’eau : soja (1,5 m3/ kg), avocats (8 m3/ kg), oranges ou ananas (1 m3/ kg), la production agricole la plus consommatrice du semis au produit fini étant le coton, avec 10 m3 pour 1 kg de tissus ! (Mekkonen-Yoekstra-2011[2])

4. Quelles perspectives ?

Suite à ce constat, il est clair que la gestion des ressources en eau se trouve maintenant confrontée à un paradigme important, puisque les méthodes utilisées dans le passé ne peuvent plus être utilisées du fait des impacts résultant des nouvelles conditions climatiques. De nouvelles stratégies doivent donc être développées, tant du côté de la demande, notamment agricole ou écologique, que de l’offre - par exemple réutilisation des eaux usées en agriculture - en parallèle avec toutes les mesures susceptibles de conduire à une limitation du réchauffement climatique, en particulier via la transition énergétique.

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Ce texte s’appuie sur les sources citées en références, notamment sur l’article Risquons-nous d'avoir une pénurie d'eau ? de Ghislain de Marsily, Professeur émérite à Sorbonne Universités (Paris VI-Pierre-et-Marie-Curie) et à l’École des Mines de Paris, membre de l’Académies des Sciences, de l’Académie des Technologies, de l’Académie d’Agriculture de France et membre étranger de l’US Academy of Engineering, publié dans encyclopedie-environnement.org.


Ce travail a été réalisé grâce au soutien financier d' UGA Éditions dans le cadre du programme "Investissement d'avenir", et de la Région Auvergne Rhône-Alpes.

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[1] Bates B.C, Z.W. Kundzewicz, S.Wu et J.P. Palutikof, 2008-, Le changement climatique et l’eau, Document Technique VI, Secrétariat GIEC, Genève, 236p . https://www.ipcc.ch › assets › climate-change-water-fr

[2] WMO- Climate Update 2022+2026, UK Met office- May2022 https://public.wmo.int › media › press-release › wmo-upd...

[3] Mekkonen M.M, A.Y-Yoekstra-2011, The green, blue and grey water footprint of crops, Hydrol. Earth Syst. Sci, 15, 1577-1600…