Grenoble 2184 : le « monde d’après » de la biodiversité

Publié par Lucie Bauret, le 21 décembre 2021   6.4k

Photographie : Démontage de remontées mécaniques à Sainte-Eulalie (Ardèche), © Cédric Crocilla/Reporterre.

2021. Article écrit par Lucie BAURET, étudiante M2BEE.

Et si en 2020, notre société s’était tournée vers un état d’urgence d’un autre genre, en faveur de notre environnement et de la biodiversité ? Que deviendrait notre quotidien, en particulier celui de la métropole de Grenoble ?

France, Paris, 14 Mars 2020. C’est l’effervescence à l’Elysée, le premier ministre va bientôt démarrer son allocution. De nombreuses rumeurs courent sur ce qui va être annoncé, notamment quelles activités vont pouvoir continuer, quels produits pourront encore être achetés... La nouvelle tombe, elle est douloureuse mais nécessaire, c’est un nouvel état d’urgence qui se prépare. Par la loi du 23 Mars 2020, l’état d’urgence de la biodiversité est instauré pour une durée initiale de 30 ans. Par consultation citoyenne, les activités et produits définis par la société comme « non essentiels » disparaîtront progressivement. L’état d’urgence sera prolongé une fois, avec le soutien quasi-total de la population.

Socio-écosystème démocratique de France, métropole de Grenoble, 27 décembre 2184. Les conditions d’enneigement sont excellentes cette année, pourtant les stations de ski n’ont pas rouvert. Si la plupart des installations ont été démontées pour recycler les matériaux il y a plus d’un siècle, quelques randonneurs à pied ou à ski tombent encore parfois sur des reliques de ces temps curieux. Le téléphérique de la Bastille a accueilli quelques vieilles cabines sur ses câbles, en souvenir, pour le plus grand bonheur de ce vieux collectionneur d’objets du « monde d’avant » qui vit dans le quartier suspendu. C’est un quartier qui s’étale le long des vieux pylônes du premier téléphérique urbain [1] au-dessus des rues de la ville et par-dessus l’Isère elle-même, entre les stations Hôtel de ville et Place de la Résistance. Certains habitants ont même installé des rampes pour se laisser glisser jusqu’à la rue en-dessous de chez eux. La maison de ce vieux collectionneur se reconnaît de loin, entre les grilles de ses façades végétales maraîchères dépassent de multiples objets plus étranges les uns que les autres datant du début du siècle dernier. Il rachèterait jusqu’à 100.000 Cairns [2] certaines antiquités.

Durant le premier état d’urgence de la biodiversité, de nombreux espaces naturels dominés par l’espèce humaine ont été rendus à leur cours naturel, comme les zones occupées par les stations de ski en raison des nombreux dommages et nuisances qu’elles causaient [3]. Si quelques minorités se sont accrochées à ces activités durant la seconde moitié du 21ème siècle, les changements de mentalité ont finalement eu raison de ces pratiques archaïques. Les aînés parlent souvent de certains sports étranges de leur enfance, ou encore d’immenses parcs « d’attraction », d’espaces commerciaux gigantesques en périphérie des villes, mais aujourd’hui plus personne ne comprend vraiment de quoi ils parlent et leurs histoires entraînent souvent sourires et échanges de regard perplexes.

Les routes ont également progressivement disparu des montagnes. Le bitume a été arraché, recyclé et la piste reboisée pour restaurer les continuités écologiques des milieux naturels [4]. La circulation automobile a drastiquement diminué sur le territoire de la métropole et les voitures sont maintenant des pièces de musée. Les rares modules de transport semi-autonomes visibles se déplacent maintenant par voie aérienne et sont réservés au service d’urgence, aux personnes à handicap ou pour des livraisons exceptionnelles. Quasiment plus personne ne sait conduire, les transports en commun étant très développés et gratuits. Le tramway solaire à suspenseur permet de se rendre presque partout, complété par un service de métromodules magnétiques en libre-service. Certains sont d’ailleurs combinés avec les vieux cadres de métrovélo qui ont échappé au recyclage pour les nostalgiques. La ville a été repensée pour limiter les déplacements : les services publics, les commerces et les lieux de travail sont en moyenne à dix minutes de marche à pied des logements, souvent des habitats groupés intergénérationnels [5].

S’il n’y a plus de route dans les montagnes, c’est aussi qu’il n’y a plus grand monde, à part les frères Chartreux et quelques irréductibles résistants à l’écosystème urbain. Cela n’empêche pas de nombreux habitants de la métropole de s’aventurer en montagne, souvent pendant plusieurs jours, pour collecter des plantes ou observer la faune et la flore. Durant le second état d’urgence de la biodiversité, de vastes programmes de re-traçage des plans d’urbanismes ont été initiés. La ville a été repensée comme un écosystème fonctionnel, connecté à son environnement proche [6]. Des quartiers entiers ont ainsi été refaits à neuf, se construisant en fonction d’espaces naturels urbains, de champs, de prairies de fauche et de pâture, de forêts, de réseaux de mares, de rivières et de zones humides. Les constructions humaines s’adaptent à leur environnement et aux continuités écologiques [7]. Beaucoup d’habitats sont sur pilotis, pour limiter l’artificialisation des sols et faciliter l’absorption des eaux de pluie. L’éclairage nocturne est complètement repensé pour s’adapter au rythme de la faune locale [8], étant réduit à un éclairage au sol qui s’active au passage des piétons. Ainsi, il n’est plus rare de croiser de nombreuses espèces forestières en ville, et d’importantes colonies de chauve-souris ont élu domicile dans la métropole.

S’il est possible de se rendre en forêt au bout de la rue, il est également courant pour les habitants d’aller chercher leurs fruits et légumes chez leurs voisins. Le maraîchage urbain s’est extrêmement bien développé [9], en plein sol, sur toiture ou façade d’immeuble et des serres collectives sont à disposition dans chaque quartier. Les habitants se sont ainsi très rapidement accoutumés à ces pratiques, et de nouvelles réglementations ont dû être imposées pour éviter l’arrachage anarchique des dalles de béton, pavés et trottoir par des néo-agriculteurs urbains à la recherche de terre. Les plantes messicoles [10] font maintenant complètement parties de l’écosystème urbain et apportent tous les ans un festival de couleurs printanières, notamment dans les champs du cours Jean-Jaurès. Du côté de l’élevage, il n’y a plus que des petits troupeaux familiaux ou communautaires, en ville ou en alpage. Les races sont surtout sélectionnées pour la laine ou le lait, la viande étant consommée en faible quantité. Des actions de groupes antispécistes ont bien tenté de mettre un terme définitif aux élevages et de valoriser des alternatives végétales. Cependant, le lobby dauphinois de la laine et la confédération des écosystèmes fromagers de l’Isère ont maintenu fermement leurs positions, avec le soutien d’une grande partie de la population qui n’était pas encore prête à se séparer de leurs fromages et de leurs dauphinoises (version locale améliorée des charentaises).

Devant votre écran, 2022. Si cette métropole grenobloise vous paraît utopique, la plupart des concepts appliqués et des actions entreprises dans ce socio-écosystème urbain sont déjà en pratique aujourd’hui. S’ils sont encore limités à des échelles locales, leur généralisation pourrait nous réconcilier avec notre environnement et sa biodiversité. Pourtant nous en sommes capables, comme l’a montrée la crise sanitaire du COVID-19. Nous avons été capables de décider quels étaient nos commerces essentiels et de redéfinir notre façon de vivre, et ce d’une manière complètement impensable quelques mois auparavant. Une autre crise est pourtant là, urgente, celle de l’érosion de la biodiversité avec 18% d’espèces disparues et 78% d’habitats en mauvais état de conservation en France [11]. La biodiversité est pourtant essentielle pour maintenir un environnement sain, notre environnement, celui qui nous permet de boire, manger et respirer. Faut-il décompter au journal télévisé les espèces et les hectares d’espaces naturels disparus chaque jour ? Ou encore les décès liés à la pollution, à la malbouffe, aux addictions et au stress générés par notre société de consommation [12], à nos rythmes de vie effrénés, pour que nous en prenions enfin réellement conscience ? Nous faisons nous-même parti de cette biodiversité.

Pour aller plus loin :

Photographie d’illustration : De Deus, P., & Crocilla, C. (22 Octobre 2020). Une station démontée pour tourner la page du ski alpin. Reporterre. https://reporterre.net/Une-station-demontee-pour-tourner-la-page-du-ski-alpin

[1] Grenoble-Alpes-Métropole. Téléphérique urbain. Repéré le 21 Décembre 2021 à https://www.grenoblealpesmetropole.fr/91-metrocable.htm

[2] Le Cairn, Monnaie Locale et Citoyenne – Association. Le Cairn. Repéré le 21 Décembre 2021 à https://www.cairn-monnaie.com/

[3] L’impact environnemental des stations de ski :

[4] Berger, A. (2006). Les impacts du réseau routier sur l’environnement. Le 4 Pages | Ifen, 114, 1–4. https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/sites/default/files/2018-10/de114.pdf

[5] Colibris. Monter un habitat groupé. Repéré le 21 Décembre 2021 à https://www.colibris-lemouvement.org/passer-a-laction/creer-son-projet/monter-un-habitat-groupe

[6] UMR 5600 Environnement Ville société. Socio-écosystèmes. Repéré le 21 Décembre 2021 à https://umr5600.cnrs.fr/fr/la-recherche/ateliers/socio-ecosystemes/?doing_wp_cron=1640112401.5009880065917968750000

[7] Les continuités écologiques :

[8] France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes. La nuit, je vis. Repéré le 21 Décembre 2021 à https://www.fne-aura.org/la-nuit-je-vis/

[9] Agriculture urbaine à Grenoble :

[10] Conservatoire botanique national des Pyrénées et de Midi-Pyrénées. Les plantes messicoles, présentation. Plantes Messicoles. Repéré le 21 Décembre 2021 à http://plantesmessicoles.fr/les-plantes-messicoles/presentation

[11] Biodiversité

[12] L’espèce humaine impactée