La parole, ou l’art des gestes invisibles.

Publié par Clara Perissat, le 9 janvier 2021   290

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Crédit photo : Thomas Szynkiewicz

La production de la parole repose sur des gestes qui, pour une grande partie d'entre eux, ne sont pas visibles par l’interlocuteur. En effet, contrairement aux gestes du bras ou de la main, que l'on utilise pour communiquer avec des signes, les gestes que l’on utilise pour communiquer par la parole sont produits à l'intérieur de notre bouche. Les sons que nous produisons permettent de rendre en quelque sorte « visibles » ces gestes et donc de nous comprendre.

Les types de sources sonores

Voisement, frications ou encore chuchotement constituent les sources sonores que l’homme peut utiliser pour s’exprimer. Le voisement est une source périodique provoquée par les plis vocaux, aussi appelés cordes vocales. Ces dernières sont des replis muqueux articulés sur des cartilages mobiles, dits aryténoïdes, et contrôlés par des muscles. Positionnés dans la trachée, sur le chemin de l’air qui vient des poumons, les plis sont ainsi mis en mouvement par l'interaction entre l'action de la pression de l'air et un phénomène de relaxation élastique. L’air repousse les cordes vocales qui veulent revenir à leur place du fait de l’élasticité et sont repoussées de nouveau etc. Ce système périodique génère une source périodique : le voisement.

Contrairement au voisement, le chuchotement ne fait pas vibrer les cordes vocales. Ainsi, elles obstruent juste le passage de l’air qui devient alors turbulent et provoque un son léger semblable à un froissement. On peut sentir la différence en posant sa main sur les cordes vocales au niveau de la pomme d’Adam. Si on chuchote « a » on ne perçoit pas de vibrations tandis que si l’on dit « a » à haute voix, on sent vibrer sous notre main.

Il existe une autre source sonore : la frication, qui donne les fricatives. Ces sons comme le « s » ou le « f » sont causés par le resserrement de la langue et du palais ou de la bouche qui provoquent une turbulence de l’air. Quand ce resserrement est total, l'air ne peut plus passer, la pression s'accumule dans la bouche et le relâchement brutal donne lieu à une plosion, comme le bruit du bouchon de champagne, qui donne naissance aux plosives, comme "k" ou "p".

La langue n’est pas seule à jouer un rôle dans le système physique de production de la parole. La mandibule et le nez ont également un rôle dans cette machinerie qui donne une forme au conduit vocal. La luette, la petite « goutte » que l’on peut apercevoir au fond de la bouche, est une sorte de clapet qui s’abaisse et se relève. En s’abaissant elle connecte le conduit nasal et le conduit vocal donnant lieu à des sons utilisant les deux conduits, comme dans le "m" ou dans le "an". Si notre nez est bouché il ne peut pas résonner et donc un « b » est produit à la place d’un "m". Ainsi nous ne parlons pas du nez mais plutôt sans le nez quand nous sommes enrhumés.

Voile du palais = vélum 

Crédit photo : Alain Ghio, chercheur au CNRS.

Au final, l’air est à la base de tous les types de sources sonores, la machinerie à la base de la parole est donc les poumons.

La forme influence le son.

Tous les conduits vocaux définissent à peu près le même domaine spectral, même si l’on observe une petite différence : les hommes parlent souvent plus graves que les femmes et que les enfants.

Selon la taille du canal vocal les caractéristiques de résonance ne sont pas les mêmes et donc le son est différent. Si on se représente le didgeridoo, un instrument formé par un long tube qui résonne à très basse fréquence, on peut comprendre simplement le phénomène. Si on raccourcit le didgeridoo la fréquence sera plus élevée et donc les sons plus aigus. On observe le même phénomène chez l’Homme. Un enfant a un canal vocal plus court et produit donc des fréquences plus élevées et donc des sons plus aigus que la femme et que l’homme. La femme ayant un conduit plus court que celui de l’homme, on observe le même phénomène.

Si les caractéristiques de résonance provoquées par la taille du conduit jouent un rôle, il existe un autre aspect qui influence fortement la façon dont le son va être formé. C’est la fréquence de vibration des cordes vocales. Et cette fréquence de vibration dépend de leur masse. Comme pour un ressort, plus la masse des cordes vocales est élevée moins elles vibrent vite et donc plus la fréquence de vibration est basse. C’est pourquoi les hommes, qui ont des cordes vocales plus lourdes, ont une fréquence fondamentale plus basse que les femmes et encore plus basse que celle des enfants.

Des gestes invisibles mais précis.

Parlons maintenant de gestuelle. Pour produire des sons nous faisons des gestes invisibles qui doivent être précis pour que le son puisse être reconnu par nos pairs. La précision gestuelle fluctue en fonction de la forme du palais. Cette dernière est différente selon les interactions mécaniques que l’enfant a générées dans les premiers mois de sa vie (tétée, pouce, sucette etc). Pour un palais très creusé la constriction, c'est-à-dire l'espace compris entre la langue et le palais, ressemble à un triangle. Pour un palais plat elle ressemble cette fois à un rectangle. La position de la langue joue sur la quantité d’air comprise entre elle et le palais et donc sur la hauteur du triangle ou du rectangle. Un rectangle étant formé de deux triangles, une même variation de la position de la langue a un effet deux fois plus important sur cette constriction quand le palais est plat. Les gestes doivent donc être plus précis pour un palais plat car il y a une plus grande variabilité dû au fait que la langue joue un rôle plus grand. Autrement dit, si l’homme ne s’adaptait pas à la forme de son palais, on reconnaîtrait plus facilement les sons produits par quelqu’un qui a le palais creusé.

En parlant d’adaptation …

Lorsque l’on grandit, il y a une descente du larynx et de la mandibule. La partie pharyngale s’agrandit plus que la partie palatale (le palais). L’homme doit réapprendre à positionner sa langue. Parler étant l’une des activités que nous faisons le plus, cela ne pose pas de problème et la réadaptation se fait facilement.

Et pour une pathologie ?

La fente palatine, plus connue sous le nom de bec de lièvre, est caractérisée par un palais ouvert. Le couplage entre le nez et la bouche est donc permanent, autrement dit la production de son du conduit vocal est toujours couplée avec le conduit nasal. Cette maladie peut être soignée grâce à la chirurgie, mais il faut attendre que les enfants soient assez grands. Ils doivent donc encore se réadapter. Cela se fait plutôt bien car l’Homme est adaptable, et si besoin, l’enfant peut consulter un orthophoniste.

À retenir

La parole, que l’Homme utilise depuis des milliers d’années pour communiquer est donc un système assez complexe permettant de rendre « visibles », grâce à différents sons, des gestes invisibles. Les hommes, les femmes et les enfants parlent de façon plus ou moins grave en fonction de leur anatomie. Pour finir, l’Homme étant très adaptable les modifications anatomiques qu’il subit en grandissant, et selon les interactions mécaniques vécues, ne l’empêchent pas de pouvoir s’exprimer.


Cet article a été écrit grâces aux paroles expertes de Pascal Perrier, enseignant-chercheur au Gipsa-lab et à Grenoble INP - Université Grenoble Alpes.


Pour en apprendre d’avantage sur la linguistique et la production de la parole, allez écouter  ce podcast !

Clara Perissat