Machines et personnalités : Le Minitel, une conception Made in France (6/10 - année 2019)

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 26 juin 2019   470

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Par Cyrielle Ruffo, en collaboration avec Maurice Geynet, chargés de mission patrimoine à l'ACONIT


Photo d'en-tête : Minitel 5 portatif conservé au Musée des Confluences (source : http://www.museedesconfluences...)


Les périodes des années 1970 et 1980 furent très importantes en matière d’informatique : après l’invention de machines destinées aux entreprises et à la recherche de pointe, les ordinateurs « grand public », utilisables par tous, firent graduellement leur apparition : Apple lança ses premiers appareils, fonctionnels et moins couteux, IBM conçut son « Personnal Computer » (terme générique qui devint une appellation standard), pratique et facile à manipuler. Mais qu’en est-il des réalisations françaises dans le domaine de l'informatique dédiée aux personnes ? 

En 1973, une petite entreprise REE avait déjà lancé le premier micro-ordinateur au monde, le Micral. Mais c’est en 1982 que la France développa l'un de ses grands succès en informatique : le réseau Télétel et son terminal dédié, le Minitel, acronyme de « Médium Interactif par Numérisation d'Information Téléphonique ». Symbole du savoir-faire français en matière de technologie, le projet fut lancé par une équipe du Centre Commun d’Etudes de Télévision et Télécommunication (ou CCETT) basé en Bretagne. Testé tout d’abord par une cinquantaine de personnes volontaires, il envahit progressivement le marché. Retour sur cet appareil emblématique, seulement trente-sept ans après sa mise en service.


Une interface et un fonctionnement simple …

D’aspect similaire aux ordinateurs que nous connaissons aujourd’hui, le Minitel, qui est un poste informatique dit passif, comportait les mêmes composants de base quel que soit le modèle, même si son aspect physique pouvait changer selon l’entreprise qui le fabriquait. Prenons l’exemple du Minitel 1, qui ouvre la gamme au début des années 1980 : en plastique de couleur beige ou marron, il possédait un écran carré de 9 pouces disponible en noir et blanc, mais aussi en couleur, un clavier comprenant plus d’une cinquantaine de touches blanches, vertes et grises et un modem (ou modulateur-démodulateur) qui permettait de se connecter aux serveurs. Contrairement aux ordinateurs, il ne possédait pas de composants permettant de stocker des informations, comme un disque dur.

Le principe du Minitel est d’associer deux systèmes distincts : le système informatique et le système des télécommunications. Le Minitel n’avait donc pas la capacité de traiter des informations : l’écran, le clavier et les éléments internes permettaient uniquement leur transfert et l’accès aux serveurs Télétel. Pour fonctionner, l’appareil était relié par un câble au réseau téléphonique via une « prise T ». Cette connexion permettait le transit des informations entre le réseau téléphonique de France Télécom et le réseau informatique appelé Transpac (réseau créé par une filiale de France Télécom) via un point d’accès appelé « Vidéotex ». 

Chaque série de Minitel fut dotée de diverses améliorations, uniques et très pratiques : l'accès au terminal par mot de passe ou encore l’ajout d’un répertoire téléphonique. Avec l’arrivée du Minitel 10, la gamme connut son plus grand changement : le terminal était agrémenté d’un téléphone intégré, relié et posé sur le clavier, une vraie révolution pour l’époque, étoffée grâce à l’ajout d’un répondeur téléphonique à partir du Minitel 12. 

Exemplaire d’un Minitel 1 Philips (La Radiotechnique) conservé à l’ACONIT (photo ACONIT)`


… pour une machine novatrice 

Incomparable et singulier en son genre, le Minitel connut de manière croissante un véritable triomphe en France, comme ce fut le cas pour la télévision. Gratuit dans les premières années de sa mise en service, cet appareil permettait aux consommateurs d’utiliser différents services : ainsi, en composant quatre chiffres, dont les deux premiers commençaient par le numéro 36, chaque personne pouvait consulter l’annuaire téléphonique, la météo, lire le journal, regarder les horaires des trains, réserver un billet, une chambre d’hôtel, jouer à des jeux en ligne, réaliser des transactions bancaires ou encore effectuer des formalités administratives, des démarches qui sont toutes accessibles sur internet de nos jours. Les premiers services de vente en ligne ont également profité du Minitel, comme les enseignes « La Redoute » et « Les Trois Suisses » qui réalisaient environ 15% de leur chiffre d’affaire global grâce à ce terminal. Le service du Minitel Rose fut également très utilisé, puisqu’il représentait la moitié des recherches et des recettes perçues grâce au Minitel. 

Certains de ces services étaient payants, comme les appels téléphoniques et les télégrammes. Les prix étaient compris entre 0,84 Francs et 28 Francs (de 0 à 4 euros pour les plus chers). Les paiements étaient effectués sur un système de facturation unique. Grâce à cette machine, environ 25000 services étaient disponibles quinze ans après sa création. 

Si le Minitel a tant séduit les foyers français, c’est grâce à sa gratuité et toutes ses fonctionnalités, qui facilitaient grandement la vie des usagers. Toutes les possibilités qu’il offrait étaient inédites, car cet appareil était le seul au monde à proposer un tel éventail de services, indiqués sur un annuaire en ligne associé. Cependant, après avoir conquit tout le territoire français, cette machine hors du commun va connaître un désintérêt progressif menant à l’arrêt total de ses services.


Interface Google sur Minitel (source : abondance,.com


Zénith et déclin : que reste-t-il du Minitel aujourd’hui ?

Le succès phénoménal du Minitel porta le nombre d’appareils vendu à 120 000 en 1983, soit un an après son lancement. L’année d’après, 880 000 exemplaires supplémentaires sont achetés en France. En 1993, les possesseurs de Minitels sont estimés à 14 millions. Prenant conscience de l’intérêt de cette machine et le potentiel qu’elle pouvait offrir, de nombreux géants de la téléphonie ou des technologies comme Alcatel, Phillips ou Thomson se sont approprié le marché de cet appareil. 

Même prisé par 25% des foyers dans les années 2000, la diminution de l’utilisation du Minitel commença avec l’arrivée d’Internet sur le marché et augmenta progressivement : ce réseau, plus attrayant et performant, offrait un nombre de possibilités plus importantes qu’avec le réseau Télétel : système plus pratique, gratuité de tous les services équivalents, affichage d’images, ajout de son. Mais même si l’informatique prit l’avantage, cet appareil resta  pendant quelques années tout de même très apprécié. En douze ans, on passe de 5,5 millions  à 3,6 millions de Minitels en service, avec une baisse notable des services accessibles (de 25000, il n’en reste plus que 1880 en 2011, avec environ 410 000 Minitels en utilisation). Un an plus tard, après 30 ans de bons et loyaux services, le service Télétel est fermé par France Télécom le 30 juin 2012 à minuit. A ce moment, 300 000 personnes utilisaient encore un Minitel. 

Aujourd’hui, certains organismes dédiés à la conservation du patrimoine scientifique s’attachent à préserver quelques vestiges de ces appareils qui ont marqué la population française. L’ACONIT détient environ trente-cinq exemplaires de Minitels dans ses collections. Quelques modèles sont également visibles au Musée des Arts et Métiers à Paris ou encore au Musée des Confluences de Lyon. De nombreux sites web ont également été ouverts pour perpétuer le souvenir de ce terminal. 


Le Minitel détient une place à part dans l’Histoire de l’Informatique française. Tout d’abord sceptiques quand à son utilisation car vu comme un « gadget », les foyers Français ont massivement adhéré, par la suite, à son utilisation pour son côté pratique, son ergonomie et surtout pour la grande panoplie des services en ligne qu’il proposait.  En clair, le Minitel a préparé les français à se familiariser avec l’usage des ordinateurs en France. Monument de la Télématique unique, il est et restera sans conteste une des icônes du patrimoine technologique de notre pays. 


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