Quand tradition culturelle et conservation de la Nature se font face…

Publié par Virginie Girard, le 8 avril 2021   370

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2020. Article écrit par Margaux MORALES, Étudiante M2BEE.

Cas de la cueillette de plantes à des fins thérapeutique

Qu’est-ce qu’une plante médicinale ? 

Une plante médicinale est un végétal dont au moins une de ses parties (feuille, racine, tige, etc.) présente des propriétés thérapeutiques. L’utilisation de plantes pour soigner les maux du quotidien est une médecine douce permettant une action préventive et curative. Mais, d’où cela vient-il ?

Pour comprendre, revenons au fonctionnement même d’une plante. Pour se développer, un végétal a besoin d’eau (H2O) et de différents éléments nutritifs présents dans le sol, qu’il absorbe par ses racines, de dioxyde de carbone (CO2) présent dans l’atmosphère, qu’il absorbe par ses feuilles, mais aussi de lumière. Les plantes utilisent alors l’énergie du rayonnement solaire, combinée avec le carbone (C) du CO2 et les atomes d’hydrogène (H) des molécules d’eau (H2O), pour fabriquer leurs cellules et tissus. On dit alors qu’elles sont photoautotrophes. Grâce à la photosynthèse (processus de synthèse de matière organique grâce à l’énergie lumineuse), divers composés moléculaires sont produits. On en distingue deux types : les composés primaires, nécessaires au fonctionnement direct de la plante (croissance, développement et reproduction) et les composés secondaires, n’intervenant pas directement dans le fonctionnement végétal. Si le rôle des composés primaires est aujourd’hui bien connu, celui des composés secondaires reste confus. Ce sont ces derniers qui présentent parfois des propriétés médicinales. Ainsi, un grand nombre de ces composés secondaires sont extraits ou utilisés directement (par infusion de la plante par exemple) dans un but thérapeutique. Notamment, l’industrie pharmaceutique a tiré profit de ces composés et en a extrait les principes actifs (substance chimique présentant un effet thérapeutique) de ces végétaux pour créer des médicaments.

Représentation de la médecine traditionnelle utilisant des plantes médicinales (© Margaux Morales)

Quels sont les enjeux de la cueillette à des fins thérapeutiques ?

Si l’emploi de molécules de synthèse est aujourd’hui à l’origine de la majorité des soins de santé, l’utilisation des plantes à des fins thérapeutiques y joue aussi un rôle important. Pour beaucoup d’entre nous, la cueillette de plantes sauvages pour des fins thérapeutiques correspond à une pratique ancienne qui serait aujourd’hui anecdotique ou limitée à une activité récréative. Pourtant, cette dernière joue un rôle de marqueur d’identité culturelle pour les populations locales comme dans les Bauges ou en Chartreuse [1] et est à l’origine d’une activité génératrice de revenus. Une grande proportion de pays et notamment les pays en voie de développement dépendent de la médecine utilisant les plantes aromatiques et médicinales. Il existerait entre 50 000 et 70 000 espèces de plantes dans le monde, connues comme étant utilisée en médecine traditionnelle, dont 3 000 font l’objet de commerce international [2]. De plus, avec l’accroissement de la demande de produits dits naturels suite à l’évolution des mentalités vis-à-vis des enjeux écologiques et au refus des produits chimiques par les consommateurs, la médecine traditionnelle à base de plantes aromatiques et médicinales sauvages ou cultivées connaît un essor considérable. Avec le développement des villes et du numérique, nos quotidiens souffrent d’un manque de nature et il n’est plus rare de rencontrer ce retour à la nature que ce soit à travers des activités d’intérieur pour confectionner soit même ses produits ou encore de pleine nature, afin de se reconnecter avec la nature. En outre, une réappropriation de savoirs ancestraux, comme le cas de la cueillette à des fins thérapeutiques, permettent cette reconnexion.

Représentation de la cueillette (© Margaux Morales)

Cependant, l’augmentation des activités anthropiques à l’échelle mondiale menace, suite à la perte et fragmentation des habitats naturels, de nombreuses espèces parmi lesquelles les plantes médicinales, autrefois répandues, sont comprises [3]. La cueillette à des fins thérapeutiques pourrait ainsi porter le coup fatal sur certaines espèces si elle est réalisée de manière excessive avec une forte fréquence de prélèvement, à une mauvaise période et par de nombreuses personnes, notamment sous la pression des industries pharmaceutiques. Le prélèvement excessif réduit nettement la taille de la population de l’espèce prélevée. Lorsqu’une population atteint une faible taille, le renouvellement de la population est lui aussi faible. Il est à noter que la cueillette récréative n’est pas en soi un facteur d’érosion de la biodiversité. Elle peut même être à l’origine d’une protection du patrimoine et des espèces menacées, par prise de conscience naturelle de la beauté du monde qui nous entoure. Cependant, suite au développement industriel et aux excès de la consommation, la protection mise en place sur certaines espèces pourrait mettre en danger cette pratique culturelle et entraîner une perte de la connaissance ancestrale et des pratiques anciennes. Il faut donc concilier les enjeux économiques, récréatifs et culturels, et écologiques par des pratiques entrant dans le cadre du développement durable. 

L’usage des plantes médicinales peut également présenter un danger. En effet, certains principes actifs peuvent être puissants ou encore toxiques même à faible dose. Une méconnaissance des plantes médicinales peut alors entraîner des complications médicales graves. Par exemple, la gentiane jaune (Gentiana lutea), outre son utilisation pour la fabrication de liqueur d’alcool, présente des caractéristiques digestives. Utilisée comme tonique digestif, elle peut néanmoins être confondue avec le vératre (Veratrum album), toxique et pouvant entrainer la mort. Il est donc essentiel de pratiquer la cueillette à des fins thérapeutiques avec précaution.

L’exemple de la Droséra à feuilles rondes dans un socio-écosystème alpin protégé

La Droséra à feuilles rondes (Drosera rotundifolia L.) est une plante carnivore herbacée de la famille des Droséracées. Ce végétal se rencontre dans un écosystème aujourd’hui protégé : la tourbière acide à communautés végétales dominées par les sphaignes. Cet habitat particulier est une zone humide oligotrophe, c’est-à-dire qu’il y a une faible disponibilité des nutriments pour les végétaux dans le sol. Cette faible disponibilité en nutriments pousse donc les végétaux à acquérir les nutriments nécessaires à leur développement autrement que par l’intermédiaire de leurs racines. Chez Drosera rotundifolia, l’acquisition de nutriments se réalise de manière organique, par la capture d’insectes grâce à la présence de poils sur ses feuilles, enduits d’une substance collante [4].

La deuxième particularité de cette plante est sa caractéristique médicinale. En effet, elle présente des propriétés antitussives (i.e. qui combattent la toux) et est utilisée pour des médicaments contre la toux. À ces fins, elle a autrefois été fortement récoltée dans son habitat naturel [4].

Or, la diminution de son habitat de prédilection menace considérablement l’existence de ce végétal. L’urbanisation, l’assèchement des zones humides ainsi que l’abandon du pâturage en montagne causent le recul des tourbières et la fermeture du milieu. Ainsi, déjà menacée par la disparition de son habitat, une cueillette excessive pourrait causer son extinction [4][5]. Du fait, Drosera rotundifolia est inscrite dans l’annexe II de l’arrêté du 20 janvier 1982, fixant la liste des espèces végétales protégées sur l’ensemble du territoire. Il est alors “interdit de détruire tout ou partie des spécimens sauvages présents sur le territoire national, à l'exception des parcelles habituellement cultivées”. Mais si elle est protégée, l’utilisation médicinale est-elle compromise ?

Drosera rotundifolia capturant un insecte (© Wikimedia Commons – par Alpsdake)

Une alternative à la cueillette possible ?

Le statut de protection national de la Drosera rotundifolia n’interdit pas pour autant l’utilisation médicinale de la plante. En effet, il est interdit de détruire tout ou partie des spécimens sauvages. L’utilisation de plants de culture pour des fins thérapeutiques est ainsi autorisée et étudiée [3][4][5]. Cela permet de réduire les pressions sur les populations sauvages. Cependant, les plantes médicinales cultivées présentent parfois une efficacité thérapeutique moindre que les individus sauvages [3]. De plus, concernant Drosera rotundifolia, les exigences écologiques et techniques pour maintenir les cultures sont spécifiques et complexes, présentant un coût élevé pour le consommateur in fine. Une ambiguïté apparait: l’exploitation de la nature par l’humain, ici par le biais de la cueillette à des fins thérapeutiques, présente donc un coût écologique pouvant être résolu en dépit du consommateur. Conservation et exploitation de la nature se font donc face. Seul le sens et la culture du bien commun offre la possibilité de travailler à ce subtil équilibre à multi-enjeux.


Références
[1] JARDIN DU MONDE MONTAGNES. 2012. Cueillette de mémoires. Histoires d’hommes et de plantes en Bauges et Chartreuse. Parc naturel régional du Massif des Bauges, Parc naturel régional de Chartreuse. Chambéry. 272p.

[2] MEDECINAL PLANT SPECIALIST GROUP. 2007. International Standard for Sustainable Wild Collection of Medicinal and Aromatic. Plants (ISSC-MAP). Version 1.0. Bonn, Gland, Frankfurt et Cambridge : Bundesamt fur Naturschustz (BfN), MPSG/SSC/IUCN, WWF Germany et TRAFFIC, 36 pages. 

[3] BOURNY, E. Biodiversité des plantes médicinales : Dispositif pour la protection de la biodiversité - NewsLetter ALL PHYTO. 17p. Disponible sur : https://www.all-phyto.com/document/newsletter/fr/newsletter-allphyto-biodiversite.pdf 

[4] BARANYAI, B., JOOSTEN, H. Biology, ecology, use, conservation and cultivation of round-leaved sundew (Drosera rotundifolia L.): a review. Mires and Peat, 2016, vol. 18.

[5] GALAMBOSI, Bertalan, TAKKUNEN, Niilo, REPCÁK, Miroslav, et al. The effect of regular collection of Drosera rotundifolia in natural peatlands in Finland: plant density, yield and regeneration. Suo, 2000, vol. 51, no 2, p. 37-46.