Sonnets grenoblois (suite) et intuition scientifique

Publié par Xavier Hiron, le 2 février 2021   320

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Illustration d’en-tête : "Triptyque de la maternité", feutres sur carton couché

fichier numérique retouché © Xavier Hiron, vers 1990

 

  

Ce que met en avant la concrétisation des Sonnets grenoblois (voir notre article du 26/01/2021) est l’adaptation d’une forme sonore ancestrale à un contexte dont le poids social s’est progressivement déplacé. Dans notre société technologique actuelle, le rapport à l’écrit n’est plus aussi prépondérant que ce qu’il fut par le passé. Nous écrivons plus et plus mal, c’est-à-dire souvent d’une manière moins formalisée, car répondant à des besoins immédiats. Accaparés par la médiatisation du monde environnant et la multiplication des sources d’information qu’il nous faut manipuler, quelles qu’en soient la nature et la fonction, notre temps d’attention accordé à l’écrit décroît en due proportion de l’augmentation des données que notre cerveau a à gérer dans le cours d’une seule journée.


Les Sonnets grenoblois tiennent compte de cette évolution globale de la société : ils proposent une forme poétique plus courte que son modèle original, plus ramassée dans son expressivité, plus condensée dans sa restitution. Pour autant, ils ne prédisposent pas à la facilité : si leur expression est plus dense, leur contenu tend à augmenter notre perception allusive, notre capacité à appréhender l’abstractivité. C’est l’un des premiers paradoxes apparents, mais qui rejoint une fonction plus extrême-orientale de notre rapport au monde, tels que nous les proposent les haïkus par exemple. Simplement, nous ne faisons pas l’effort de nous représenter la poésie en termes de philosophie ou d’art de vivre.

Dans le même temps, les Sonnets grenoblois tendent vers une expression plus souple, plus libre, moins enfermée dans un carcan structurel, et donc plus proche de la formulation spontanée de notre pensée intérieure, par essence moins contrainte. Cependant, il est observé que cette forme lâche n’exclue nullement un certain exercice de la rigueur. Avec les Sonnets grenoblois, nous nous trouvons de facto à la croisée des chemins entre écriture intuitive et restitution formatée, cette dernière demandant du temps et de l’attention pour se concrétiser : denrées dont nous sommes de plus en plus régulièrement privés…

 

Notre article de présentation des Sonnets grenoblois esquissait donc en réalité une réflexion critique de la pensée sociale actuelle, qui appelait à se poursuivre au-delà de son aspect purement littéraire. La question posée, scientifiquement parlant, étant d’investiguer les fonctionnements possibles de la pensée humaine et d’en déterminer, s’il y a lieu, les différents domaines d’action. En filigrane, elle nous porte à envisager les choses plus largement : doit-on cautionner l’idée communément répandue que le domaine des arts est essentiellement intuitif, tandis que celui des sciences est préférentiellement raisonné ?

Ce qui affleure ici est le poids de la pensée dominante (ou doxa : ensemble des opinions reçues comme évidentes, sans discussion préalable au sein d’une civilisation donnée) dans notre manière de percevoir le monde et dans notre conception de sa compréhension, phénomène qui existe aussi dans le domaine des sciences. Or certains scientifiques eux-mêmes souhaitent se démarquer d’une vision réductionniste de la science qui retiendrait que les arts et la science sont par nature découplés, voire antagonistes dans leur exercice. Gérard Chouteau, ancien physicien au CNRS, professeur honoraire de l’UGA, exprime volontiers sa défiance épistémologique envers la notion de Culture scientifique, arguant que la culture est une et entière. Pour lui, il est aussi urgent, pour un scientifique, de connaître sa discipline que de posséder la culture en général, disciplines artistiques comprises.


Il ne s’agit pas que d’une simple position de principe. L’enjeu sous-jacent étant de déterminer comment fonctionne l’esprit humain en général, et l’esprit scientifique en particulier. Et d’envisager si l'intuition a sa place dans le domaine des sciences, notamment en physique ou en mathématique… Or l’histoire des sciences semble nous indiquer des cas non négligeables de transversalité. L’exemple d’Ada Lovelace, fille du poète moderne Lord Byron, est très intéressant puisque, tâcheronne idéaliste du mathématicien Charles Babbage, n’ayant nourrie nulle intention de bouleverser les disciplines établies, par sa simple mise en évidence des premiers algorithmes exécutables et de leurs potentialités mécaniques, dès avant 1850 (ce qu’elle appelle elle-même sa « science poétique »), elle est aujourd’hui considérée comme une véritable pionnière de la science informatique ; laquelle n’atteindra pourtant sa matérialité concrète que cent ans après sa mort. Son inventivité démontre, par ailleurs et de manière éclatante, que certaines femmes, laissées délibérément en dehors des préoccupations majeures de la société masculine de leurs époques, se sont spontanément illustrées dans des domaines marginaux, ordinairement négligés par les hommes.

Parmi les qualités inhérentes aux femmes, chacun leur reconnaissait traditionnellement l’écoute attentive, le sens de l’observation sensible, le dévouement sans faille à une cause fondamentalement humaine qu’elles se sont choisies. Qualités généralement doublées d’un très grand sens de l’adaptation pratique et d’une infinie patience. Cette approche féminine est indéniable, mais est-elle partagée de toutes ? De nos jours, la conclusion qu’apporterait une observation sur le terrain serait que, malheureusement, dans le contexte où la compétition professionnelle est devenue exacerbée, la femme est, par état, ni meilleure ni pire que l’homme dans son comportement social. Son adaptabilité lui a aussi permis d’apprendre et de mettre en œuvre pour elle-même les pratiques de pouvoir émanant des hommes, voire de se donner les moyens de les contourner ou de les dépasser.

Mais dans le domaine de la perception intuitive du monde, les hommes ne sont pas en reste, eux non plus. Et l’on observe que la pratique du vagabondage intellectuel peut s’appliquer heureusement à tous les niveaux de la connaissance. Lorsque Max Planck, physicien créateur de la mécanique quantique, invente le concept de quantum d'énergie (dont il a conçu jusqu’au mot lui-même), ce n'est tout d’abord qu’à l’état d’intuition, qu’il ne sait pas justifier par des arguments d'ordre scientifique. À l’origine, il considérait lui-même sa découverte, pourtant de nature géniale, comme un simple truc mathématique qui permettait de rendre compte de l’ensemble des phénomènes observés. Ce n’est que par la suite, prenant conscience de l’ampleur de ses applications, qu’il changea d'attitude vis-à-vis de sa découverte, pour l’élever au niveau d’une théorie : la mécanique quantique.

Le grand Einstein lui-même, à la vie sociale parfois controversée, n’a jamais cherché à cacher que sa théorie de la relativité n’était d’abord qu’une intuition confuse, issue notamment des débats à bâtons rompus au sein de son Académie Olympia, avant qu’elle ne prenne forme mathématiquement grâce, notamment, à l’implication brillante de sa première épouse, la physicienne et mathématicienne serbe Mileva Marić, dans la mise en place des calculs méthodiques de sa démonstration.

 

Et de fait, beaucoup de mathématiciens seraient incapables d'expliquer l'origine de leurs intuitions en termes de calcul (« essayez donc de faire des maths sans intuitions ! » nous dit notre interlocuteur du jour). Tout comme, inversement, nombre d’artistes ne rechignent en rien devant l’esprit de méthode, ni de se confronter à une maîtrise technique extrêmement élaborée, dans un environnement technologique digne d’un scientifique… Et Gérard Chouteau d’en déduire que, pour lui, ce qui caractérise le génie, c'est justement cette faculté d'intuition qui habite certains êtres plus que d’autres : ceux qui ont su trouver les moyens de développer en eux une « vision » à atteindre. Or, comme toute denrée intellectuelle liée à nos perceptions, l’intuition est une qualité humaine qui s’exerce et se pratique au jour le jour pour pouvoir se développer au mieux de ses capacités, dans une recherche d’équilibre général de l’individu. D’où nous serions tentés de conclure, entre autres, à une certaine vertu scientifique de la littérature ?

  

                                                                                                                                                     Xavier Hiron


"Autre rêve impressionniste", crayons de couleur sur carton

fichier numérique retouché © Xavier Hiron, 1988