Avec les transitions écologique et digitale, les temps de nos vies et du monde changent...très vite !

Publié par Joel Chevrier, le 30 octobre 2018   430

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L’évolution rapide de l’humanité transforme la planète. C’est l’ère de l’homme, l’ Anthropocène. Avec le numérique, l’information en flux massifs et ininterrompus envahit le présent. Les temps changent par tous les bouts de plus en plus brutalement, et les chances passent. Réflexions d’un prof de physique qui essaie de s’orienter l! 

La chance qui passe

Kairos, le dieu à la banane de rocker que l’on voit ici , Chronos, et Aiôn, sont les temps de la mythologie grecque. Kairos est un petit dieu en apparence. Et pourtant. C’est celui de la chance qui passe, qu’il faut saisir au bon moment car elle ne repasse pas ! Ces trois là, on les imagine sinon éternels, en tous cas découvertes intemporelles des temps du monde et de la vie. Mais pour l’humanité, coincée aujourd’hui entre la brutalité du changement climatique et la pression quotidienne des flux massifs d’informations numérisées, les temps changent bien trop vite. L’éphémère s’installe. 

Malgré tout, ces dieux sont toujours là, pour nous rappeler que la complexité du temps et de ses emboitements fonde la richesse de nos vies. Le sculpteur Giuseppe Penone est là aussi pour installer devant nous un télescopage de ces temps avec des œuvres frappantes tant elles sont à la fois incisives et évidentes. 

Essere fiume 

 Giuseppe Penone sort un rocher de la rivière. La forme du rocher est le résultat du travail de l’eau qui est passée inlassablement. Une durée au-delà de l’humanité. L’eau a transporté ce rocher loin de sa montagne d’origine. L’artiste remonte à la source de la rivière dans la montagne et là, extrait un bloc de rocher. Il le taille à l’identique de la première pierre et expose les deux ensembles. Devant ces deux pierres bien trop identiques, chaque visiteur fait l’expérience d’une situation impossible. 

Deux rochers ne sont jamais identiques. Mais ici, c’est pourtant bien réel. 

 Cette impossibilité apparente révèle la rencontre à travers le temps et l’espace, de la créativité soudaine d’un geste humain et de l’immensité du temps pendant lequel nous étions en gestation, et dont cette pierre sortie de la rivière est le signe permanent.       

Le temps, l’espace et le mouvement

Parmi les sept unités fondamentales de la science, il y a le mètre, la seconde et le kilogramme. Elles sont le substrat de toutes les théories : Galilée, Newton, Einstein, physique quantique… Elles signent les fondamentaux qui nous déterminent : le temps, l’espace et le mouvement. Elles sont là pour donner la mesure du monde. Elles révèlent notre volonté d’exactitude, fondement de notre connaissance scientifique. Du plus proche, pour moi mon corps en mouvement, au plus lointain, les étoiles s’éloignant dans la galaxie, dans le passé le plus lointain que nous connaissons comme dans les futurs que nous imaginons, ces unités sont là. L’univers s’organise et se structure au cours du temps. Selon les mots de la science, apparaît une cascade de temps caractéristiques et d’échelles de longueur qui construisent le théâtre de nos vies. 

La fulgurance créative de Giuseppe Penone ne se fonde pas sur la science. Il s’agit ici d’une rencontre au détour d’un même chemin : l’exploration de l’universel. Essere Fiume de Giuseppe Penone est là, un court circuit. Cette œuvre fait se télescoper brutalement des temps et des distances, dont les liens sont décrits par les scientifiques à travers des empilements, des emboitements multiples qui évoquent des matriochkas. 

Essere vento

 La collaboration des scientifiques avec Giuseppe Penone vient finalement d’une conviction de l’artiste: montrer comment cet empilement des temps va du visible à l’invisible, par delà les espaces. L’eau travaille les pierres à notre échelle. Le vent emporte les grains de sable, les usent et les fracturent en permanence à des échelles invisibles pour nous. 

Il est difficile de tailler un grain de sable à l’identique d’un autre. C’est Essere vento. Pour le faire, il faut une collaboration entre l’artiste et des scientifiques. Essere vento a été exposé à New York et à Aix en Provence. Voir les images de cette collaboration entre scientifiques et Giuseppe Penone ici

Diversité et complexité : des atomes jusqu’à Penone. 

Il y a longtemps, au large, comme l’a magnifiquement raconté Hubert Reeves il y a 25 ans déjà, dans Poussières d’étoiles, les atomes sont apparus dans les étoiles. Ils émergent donc d’un passé très lointain à l’échelle de l’univers. De galaxies, en étoiles, en planètes, nous voilà. Il a fallu ces infinis tant temporels que spatiaux pour en arriver là. Notre existence s’inscrit dans ces immensités sans les percevoir sinon à travers la beauté des ciels étoilés que notre regard parvient à embrasser. 

Autre unité parmi les sept, il y a la quantité de matière. Elle apparaît comme un nombre d’atomes. C’est la molequi jette un pont entre la matière aux formes changeantes autour de nous et cette échelle moléculaire invisible à laquelle s’assemblent  les atomes. Lego stupéfiant, on ne trouve qu’une centaine d’éléments chimiques différents dans toute la matière connue sur la Terre. La structure des atomes ne connait pas le temps et deux atomes d’un même élément sont plus qu’identiques : ils sont indiscernables. Ainsi se met en place la matière pour la science. 

C’est à cette échelle moléculaire, celle de l’ADN, que joue l’information de la vie. La diversité, la complexité, le temps qui passe, surgissent de ce plan atomique pour devenir évidents à notre échelle. Ainsi à partir des constructions moléculaires, cette diversité et cette complexité se développent et traversent les échelles de temps et d’espace pour nous constituer et se retrouver autour de nous comme nous le percevons par tous nos sens. Elles sont au cœur de l’émergence irréversible de notre monde qui nous apparaît dans toute sa richesse par l’organisation de la matière tant inerte que vivante. 

A l’aune de ce regard scientifique, Giuseppe Penone est à nouveau époustouflant. Il n’y a pas d’ambiguïté : dans son travail de sculpteur, une construction scientifique du monde n’est pas convoquée. Il n’y a ni référence, ni dialogue de Giuseppe Penone avec la science. Il ne me semble d’ailleurs pas qu’il le recherche. Pas du tout en fait. 

Seul, il explore cette diversité et cette complexité qui se déploient dans les temps et les espaces. Il mélange et utilise de manière contradictoire des matières inertes ou issues du vivant sans s’attacher vraiment à ces catégories. Tout ceci est d’autant plus impressionnant quand on observe, dans son atelier, la force de son engagement physique. C’est l’art « corps et âme ».  

 

Et ses œuvres témoignent d’un regard sur le monde d’une acuité impressionnante en particulier donc aux yeux d’un scientifique. Au delà, elles éclairent en creux à quel point est ancré en nous « comment nous nous voyons au monde, dans la vie, au sein de la nature ». 

Est-ce notre certitude face au monde qui est à la source de notre difficulté à nous transformer rapidement devant les problèmes qui taraudent le monde aujourd’hui ? 

Vivre et apprendre

Finalement, je suis un professeur qui  cherche à amener ses élèves à la complexité et à la richesse de ces visions du monde : comment nous installons nous dans les temps de notre vie, comment nous relions nous à l’univers, et finalement comment nous rassemblons nous ? Les artistes comme Giuseppe Penone et les scientifiques viennent proposer à chacun d’enrichir sa propre vision.

C’est particulièrement important au moment où sont devant nous des périls que nous avons créés et qui nous menacent directement. Les Nations Unies ont identifié 17 enjeux mondiaux du Développement Durable (17 objectifs pour sauver le monde). Il sont repris par l’UNESCO pour un programme éducatif mondial.

17 objectifs pour sauver le monde

Le philosophe Michel Serres a proposé, il y a des années, que tout étudiant puisse appréhender cette richesse des temps qui est la structure, et peut être la saveur, de nos vies. Il a même proposé que ce grand récit qu’est l’organisation de l’univers depuis le Big Bang, jusqu’à nous, et au delà, soit le programme de l’année d’entrée à l’université. Il y a 15 ans je crois...

Bonne idée en particulier aujourd’hui puisque cette structure du temps que nous pensions intemporelle et dans laquelle nous inscrivons nos existences depuis la nuit des temps se trouve profondément bouleversée. 

D’une part, l’évolution rapide et à grande échelle de l’humanité transforme la planète, qui rentre ainsi dans l’ère de l’homme, l’Anthropocène

D’autre part, avec les technologies numériques, le présent est envahi par des flux massifs et ininterrompus d’information venue de toute part. Le présent écrase le passé, et masque le futur.

Car maintenant, c’est l’Anthropocène


Classiquement apprendre les âges de la Terre, c’est apprendre l’extrêmement longue durée, la description de l’évolution de cette planète depuis sa constitution. C’est une évolution dont j’ai toujours appris, de l’école primaire à l’université, qu’elle était indépendante de l’existence même de l’humanité. Aujourd’hui, l’humanité pèse sur les conditions sur Terre de sa propre existence. Le changement de paradigme en une génération est on ne peut plus radical. Une boucle se forme et se ferme. Au cœur de l’Anthropocène, une condensation brutale des temps dans le même moment s’opère. Des durées depuis toujours sans rapport, pendant lesquelles se déroulaient des histoires sans lien entre elles, l’évolution de la Terre et celle de l’humanité, se contractent dans le temps de quelques générations humaines. Une histoire unique en émerge au cœur de la transition écologique dans laquelle nous devons former et fermer une autre boucle : prendre en main cette transition que nous avons déjà mise en route. 

  « Une science pour rendre le passé plus présent » 

 Les technologies de l’information ne se sont massivement répandues sur terre que finalement très récemment. Avec elles, l’évolution des temps de la vie devient une préoccupation majeure. Frédéric Kaplan, professeur à l’EPFL, parle de la nécessité d’« Une science pour rendre le passé plus présent». Il observe la croissance exponentielle du flux des données sur nos écrans. Elles viennent de tous les espaces, proches et lointains, massivement et simultanément. Ces données digitales envahissent nos vies. Elles imposent le présent avec une force irrésistible. Elles écrasent le passé et masquent le futur. 

Frédéric Kaplan est au cœur du projet « Venice Time Machine ». Il travaille à numériser les archives de Venise pour mettre toute la vie passée de cette cité essentielle à la disposition immédiate de notre perception en vue de nourrir notre réflexion. Peut être pourra-t-il nous rendre présents en 1094 pour la consécration de la basilique Saint-Marc?

 « Il faut dire que les temps ont changé… »[1]

   A l’opposé de cette réduction à un présent éternel et multi connecté, nous restons en mouvement sur la base de la seconde qui est le rythme de nos pas, dans un univers complexe et divers qui demande notre attention. Ainsi s’ancrent dans le monde réel, celui de notre corps, les temps de notre vie. 


Ces temps sont riches et multiples. Ils sont les temps de la perception et de la réflexion, de la lenteur et de la rapidité, de la routine et de la surprise, de la légèreté et de la densité de l’instant, et bien sûr, des souvenirs et des projets d’avenir. 


[1]Titre du nouveau livre de Daniel Cohen, Albin Michel Ed.  (2018). Bien entendu, en physicien, il m’était difficile d’aborder la notion de temps caractéristique en histoire telle qu’elle est, il me semble, décrite par Fernand Braudel et reprise bien souvent dans les Sciences Humaines et Sociales. Petits hommages en passant.