«  Vers des conventions citoyennes universitaires pour le climat et la biodiversité ? »

Publié par Joel Chevrier, le 8 juillet 2020   560

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Comment accompagner les étudiants pour leur permettre de faire face aux problèmes complexes que pose le changement climatique ? La convention citoyenne pour le climat offre des pistes de réflexion.

« Intégrer l’action écologique et climatique à toutes les disciplines » 

Je suis professeur de physique à l’université Grenoble Alpes depuis bientôt 25 ans. Aujourd’hui, bien tard probablement, ma réflexion est résumée par l’article du climatologue Jean Jouzel dans The Conversation : « Pourquoi les universités doivent déclarer l’état d’urgence écologique et climatique. » qui contient pour seule indication pédagogique : 

Pour cela, il est indispensable d’intégrer l’action écologique et climatique à toutes les disciplines.

Si le titre de l’article nous oblige, la proposition pédagogique me semble par contre très limitée surtout s’il s’agit pour les universités d’avoir un impact sur tous les étudiants. Qui va venir dans chaque discipline enseigner le réchauffement climatique ? Va-t-on faire un cours de réchauffement climatique par discipline isolée ? Un pour spécialistes du droit, un autre pour physiciens, pour historiens, ou bien une présentation générale, superficielle et indigeste des innombrables articles en ligne ? Comment être la hauteur des enjeux sinon en rassemblant les étudiants dans une réflexion commune quelques soient les parcours ? Difficile c’est vrai, car pour l’essentiel, l’université procède par disciplines académiques spécialisées et/ou par adéquation avec les professions liées au monde socio-économique et industriel. Dans le monde d’avant, ce fut un succès. Il ne faut pas toujours se flageller. Mais là, ça ne marchera pas. Essayons de comprendre pourquoi et regardons comment faire en prenant la Convention Citoyenne pour le climat comme repère. 

 Un kit individuel pour la vie : « Comment faire face au réchauffement climatique » ?

Aborder le réchauffement climatique, ou l’effondrement de la biodiversité, en posant le problème pour le travailler rationnellement dans toutes ses dimensions et produire une solution que tout le monde reçoive et accepte dans sa vie semblerait le plus raisonnable à première vue. Mais la solution risque bien de dépendre fortement de celui qui a rationnalisé le problème, de sa vision, de ses intérêts… On ne voit pas bien comment de multiples réponses d’experts, quelquefois contradictoires, permettront de transmettre la bonne parole aux étudiants, et de tous les équiper pour la vie avec un kit « faire face au réchauffement climatique ». Accompagner, dans l’urgence, les étudiants vers ce futur lourd de menaces incontournables met au défi les universités au cœur même de leur modèle d’éducation et de formation. Ces problèmes globaux, extrêmement complexes ne se laissent pas projeter sur les disciplines de l’université et les enseignements associés. Comment inventer des outils et des formes pédagogiques en étant déjà dans l’état d’urgence écologique et climatique ?

 Avec les « wicked problems » ou problèmes rebelles, une alliance sciences&design ? 

Pour entrer dans cette exploration pédagogique, comment d’abord s’équiper d’un cadre de réflexion construit et partagé, qui aborde la spécificité de ces problèmes globaux si complexes et si difficiles pour tous ? En 2014, Michael Torman de la Banque Mondiale, décrivait le réchauffement climatique comme un « wicked problem »: Un “wicked problem”: Maîtriser le changement climatique mondial. Il n’était pas le premier. Déjà, en 2008, Richard J. Lazarus, professeur de droit à l’université de Harvard, parlait du changement climatique comme d’un super « wicked problem ». Et bien d’autres auteurs ont développé cette approche.

Les « wicked problems » ont été identifiées et nommées à l’université de Californie Berkeley par deux théoriciens du design, Horst Rittel et Melvin M. Webber. Leur article intitulé « Dilemmes dans une théorie générale de la planification » est en ligne. Il a été cité environ 15000 fois depuis sa publication en 1973, ce qui est énorme. Le résumé déjà indique que cela peut être effectivement le cadre recherché, mais qui nous confronte immédiatement à la difficulté d’aborder les « wicked problems » en particulier pour l’enseignement : 

La recherche de bases scientifiques pour affronter les problèmes de politique sociale est vouée à l'échec, en raison de la nature de ces problèmes. Il s'agit de "wicked problems", alors que la science s'est développée pour traiter des "tame problems". Les problèmes de politique ne peuvent être décrits de manière définitive. En outre, dans une société pluraliste, rien ne ressemble au bien public incontestable ; il n'existe pas de définition objective de l'équité ; les politiques qui répondent aux problèmes sociaux ne peuvent être ni correctes ni fausses de manière significative ; et il est insensé de parler de "solutions optimales" aux problèmes sociaux à moins d'imposer d'abord de sérieuses réserves. Pire encore, il n'y a pas de "solutions" au sens de réponses définitives et objectives.   

Les traductions de « wicked » et « tame » me sont ici une difficulté sérieuse. Dans leur article de 2017, « Les formes d’innovation publique par le design : un essai de cartographie », les chercheurs Jean-Marc Weller et Frédérique Pallez parlent de situations réputées épineuses.  On trouve bien sûr pour « wicked », méchant mais aussi complexe, pernicieux, rebelle voire pervers (Bruno Latour, « Où atterrir », 2017), et pour « tame », dompté, maîtrisé, apprivoisé… En tous cas, utiliser ce cadre des « wicked and tame problems » permet d’expliciter deux pôles de l’action en société, ce qui nous aide à penser l’accompagnement des étudiants : ce n’est pas la seule rationalité scientifique et technique, qui va fonder notre réponse à ces défis mais aussi l’émergence d’une conscience collective et citoyenne, construite elle rationnellement avec les étudiants même si dans l’urgence du temps. 

La convention citoyenne pour le climat : une mine d’or pour les universités ?

Dans le contexte de cette réflexion pédagogique, la convention citoyenne pour le climat se présente comme une démarche exploratoire, que l’on peut tenter de situer à partir de ce cadre des « wicked problems ». Elle a rassemblé 150 profils parmi nos concitoyens pour représenter notre diversité. Des expériences personnelles et professionnelles, des formations délibérément très variées. Difficile d’avoir ambition plus large. Bien au-delà de l’interdisciplinarité. Que peut nous dire cette convention quand on pense à des étudiants travaillant ensemble, apprenant collectivement au-delà des disciplines, en faisant ?

J’ai entendu certains des participants expliquer à quel point cette expérience, avait transformé leur approche du réchauffement climatique. De la vie quotidienne jusqu’aux enjeux planétaires. 

C’est ce que rapporte Stéphane Foucart dans sa récente chronique du Monde :

Ce n’est que lors de la convention que nombre des 150 citoyens sélectionnés ont découvert la gravité du problème climatique. Et, pourtant, l’écrasante majorité d’entre eux a approuvé des propositions ambitieuses.

Ils ont travaillé, en écoutant, en apprenant, et ils ont appris en travaillant. Ainsi ils se sont appropriés collectivement des connaissances et des informations multiples. Ils ont construit des propositions communes qu’ils partagent aujourd’hui avec nous. Ce qu’il en sortira ou pas pour notre société au plan politique est important, mais ce n’est pas ici mon propos d’enseignant. Je regarde la convention citoyenne comme une expérience collective et engagée d’apprentissage par le faire hors du commun. Comment construire rapidement ensemble une conscience collective ancrée dans le réel, qui permette à la société de se mettre en route ? A cette aune, c’est sinon une mine d’or, en tous cas une source d’inspiration pour les universités qui cherchent comment accompagner tous les étudiants sur ces questions aux enjeux immenses pour leur vie future. 

7 sessions de 3 jours pour chercher, comprendre et valider ensemble.

J’ai entendu Thierry Pech, co-président du comité de gouvernance, souligner l’efficacité du processus. Il avait raison d’insister. Riche d’enseignements quand on veut s’en inspirer. 7 sessions de 3 jours. Chaque session avec des thématiques, des méthodes et des actions bien précisées. De la session 1 à la 4, on note 3 fois « identifier » dans les objectifs et 2 fois « décoder ». Probablement, je l’imagine, des heures à consulter des experts, des témoins, des acteurs, à noter, à transpirer dans les échanges, à chercher à comprendre en s’aidant les uns les autres, en se connaissant mieux. A partir de la session 5, on trouve trois fois « valider ». « Valider » est un verbe qui pèse lourd. Dans le monde de l’université, la validation résulte de l’échange scientifique, de l’épreuve de l’esprit critique, de la controverse ouverte, partagée, rigoureuse et productive. Pas facile, exigeant mais au cœur de l’idéal universitaire basée sur la méthode scientifique. Valider ensemble, c’est vérifier que la proposition d’action est fondée sur des informations justement validées, sur des connaissances évaluées, même, et surtout, si elles s’avèrent limitées. 

Des conventions citoyennes universitaires : 7 sessions de 3 jours, c’est faisable à l’université. 

En 7 sessions de 3 jours, avec un calendrier qui précise des étapes, des objectifs de session en session, la convention citoyenne a montré par l’expérience, que c’est faisable sur la base de ce que nous savons faire dans les universités. On parle ici de 4 semaines. Une année universitaire dure autour de 25 semaines. 75 semaines pour une licence en trois ans. Ça doit rentrer…

Le nombre d’étudiants en France approche les 2 millions. Clairement créer des conventions citoyennes universitaires de 4 semaines doit d’abord être une expérimentation avec un nombre d’étudiants limités. Quand j’entends les préoccupations, de plus en plus souvent les angoisses ou le découragement des étudiants autour de moi, je ne doute pas que l’on les trouverait au rendez-vous d’une proposition comme une convention citoyenne universitaire, y compris pour la construire ensemble. 

Ils, elles sont tou·te·s majeur·e·s et nos concitoyen·ne·s. 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.