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La vie intérieure II, le retour : quand y en a pas

Publié par Laurent Vercueil, le 17 octobre 2017   430

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La vie intérieure a la côte en ce moment. On s'y vautre avec plaisir, dans la vie intérieure. Ou si on n'y est pas vraiment, on en rêve. Un peu comme un Graal interne. Le truc qui ne marche bien que si on y prête vraiment attention. Le machin avec quoi il est de bon ton d'être d'accord. 

Et que tout le monde a, bien entendu, même si on la néglige injustement, notre vie intérieure. Y'a bien que Sylvain Tesson pour douter encore d'en avoir une (de vie intérieure). 

Pourtant, si l'on suit la proposition que le psychologue Julian Jaynes a émise en 1976 dans son livre magistralement intitulé "The Origin of Consciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind" (1), tel n'a pas toujours été le cas. 

D'après lui, la vie intérieure serait apparue entre l'Iliade et l'Odyssée, précisément. Avant l'Odyssée, nulles traces de délibération interne, de pensée pour soi-même, de conscience de soi-même, séparée de l'environnement réel ou mythique. Les personnages de l'Iliade seraient dépourvus de toute vie intérieure, quand ceux de l'Odyssée en sont d'ores et déjà peuplés. Pour Jaynes, la faute en incombe à la dualité cérébrale : deux hémisphères, c'était un de trop. Il fallait qu'ils accordassent leurs violons, ces deux-là. Qu'ils se fondissent dans l'unicité d'une seule conscience. Et lorsqu'enfin, ils se furent mis d'accord, la vie intérieure prit la forme qu'on lui connaît aujourd'hui : unique. Enfin, tout ça d'après Jaynes. 

La véritable continuation contemporaine de Jaynes se trouve chez un adepte de la gnose, le merveilleux essayiste jubilatoire, Pacôme Thiellement (2). C'est pétillant d'intelligence, créatif et souvent lumineux, mais force est de constater que les scientifiques, eux, n'ont pas fait la même fortune aux idées de Jaynes. La faute à son interprétation jusqu'auboutiste de l'asymétrie cérébrale, dont nous sommes, un peu, revenus depuis (ici, par exemple). 

Tandis que Jaynes postulait qu'il fut un temps où elle n'existait pas, la vie intérieure, les neurologues rencontraient des patients chez qui elle a disparu. Dominique Laplane a décrit, au début des années 80 (3), plusieurs patients qui, à la suite d'une anoxie cérébrale (le cerveau est transitoirement privé d'oxygène), présentaient une disparition de tout contenu mental. Il ne s'agissait pas de personnes dépressives, qui seraient alors en mesure d'exprimer le découragement qui baigne leur esprit, les ruminations qui les travaillent, les idées noires et dépréciatives qui les paralysent. Non, rien. Même la tristesse qu'ils pourraient légitimement éprouver de se voir ainsi diminués, leur fait défaut. Laplane avait proposé le terme de "Perte de l'auto-activation psychique", comme si ce qui manquait à ces patients était le principe activateur de la pensée. Un stade plus loin que la seule perte de la motivation, "aboulie" ou "apathie", où persiste encore un contenu mental qui puisse être partagé, mais manque l'envie de le mettre à exécution.

(Les lésions intéressent le plus souvent les deux "globus pallidus" (il serait plus juste d'écrire globi pallidi) qui sont les régions pointées par les flèches sur le scanner (à gauche, en a) et les IRM (à droite, b et c) de ces images (trouvées sur internet (4) et sans rapport direct avec l'objet de l'article, mais qui présentent un intérêt illustratif)

Après récupération du coma anoxique, les patients présentent un défaut majeur d'initiatives, qui contraste avec les aptitudes, mobilisées par l'intervention de l'entourage, par exemple. Je me souviens d'un patient qui pouvait passer l'après-midi devant la télévision éteinte, avant que sa famille ne lui suggère de l'allumer. Ce qu'il faisait alors sur le champ.  Ce qui fait la différence avec un tableau clinique proche, dit de "mutisme akinétique", qui lui n'est pas réversible sur initiative extérieure.  En somme, dans la PAAP, tout est là, à disposition, mais la motivation fait défaut.

Parfois, la dissolution de la vie intérieure cède la place à des activités absurdes, autonomes et répétitives, comme compter. Le contenu mental se réduit à une machinerie automatique, qui déroule le chapelet infini des nombres, absurdement. Une  patiente se tournait les pouces jusqu'à s'en faire tomber les ongles. Parce qu'elle les tournait littéralement, et pas métaphoriquement.

Ainsi, si la vie intérieure peut disparaître, c'est qu'elle existe. Et si elle existe, c'est qu'il doit y avoir une bonne raison. 

Deux moteurs puissants nous engagent dans l'action : le premier est externe, il nous asservit aux stimulations de l'environnement. Efficace, il nous permet d'éviter les obstacles en marchant dans la rue, nous épargne d'avoir à calculer chacun des gestes que nous faisons en conduisant, etc. Il nous réduit à la réponse coordonnée, précise et mesurée, aux situations, aux contextes qui se présentent à nous. 

Le second moteur nous est strictement personnel. C'est celui qui s'affranchit de l'environnement. Il s'agit d'un moteur qui ne dépend que de nous, et qui nous autonomise des stimulations alentours. La décision est alors coûteuse, car elle se dégage, nécessairement, des conditions immédiates qui pourraient l'influencer. Elle se projette dans le temps, elle délibère. Elle s'anime.

Et la vie intérieure se réveille. 


>> Références 

  1. Jaynes J. The origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind, Houghton Mifflin Company, Boston 1976
  2. Par exemple, dans l'un des essais réunis dans "Pop yoga" paru chez Sonatine éditions en 2013
  3. Laplane D et al. Perte de l’auto-activation psychique. Activité compulsive d’allure obsessionnelle. Lésion lenticulaire bilatérale. Rev Neurol. 1982;138:137-141.
  4. B Kumar Bajaj B., Singh A. Bilateral symmetrical globus pallidus lesions following disulfiram ingestion Neurology India 2013;61:539-540