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Le vagabondage mental et la créativité

Publié par Laurent Vercueil, le 22 octobre 2018   250

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Notre esprit est rebelle, il ne se soumet pas nécessairement au moment présent, à la tâche en cours, à l'activité de l'instant. 

Il peut divaguer, comme on dit. Je suis là, et en même temps, je suis ailleurs. Je ne suis plus asservi à ce que dit l'orateur, à ce que réclame le devoir à remplir, à ce que l'action me dicte : je vagabonde dans ma tête. 

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Le vagabondage mental est ce moment où nos pensées ne suivent plus le cours contraint par la situation où nous nous trouvons. Bien sûr, cela a un prix : nous sommes moins efficaces dans ce que nous faisons. De plus, ou peut être en raison de cet impact sur la performance, une étude publiée dans Science en 2010 (1) avait montré que le vagabondage mental avait une influence négative sur notre humeur : ça ne nous plait pas tellement. 

A titre illustratif de cet impact négatif, on peut souligner la vogue contemporaine d'une sorte de "philosophie de l'instant", qui promeut une immersion méthodique dans le moment présent (cf le succès de la pratique de la méditation - qui est l'opposé du vagabondage mental) -et que Nietzsche appelait un "bonheur de chèvre" (2). Le vagabondage mental apparait néfaste, propice à majorer l'anxiété (l'anticipation négative de l'avenir), chronophage et inutile. Le désengagement sensoriel qu'implique le vagabondage mental (moindre réceptivité aux sources extérieures d'information) peut également être à l'origine d'un danger, par exemple pendant la conduite d'un véhicule. 

Pour autant, il semblerait qu'il n'y ait pas que des inconvénients à lâcher la bride à nos pensées. De fait, si nous passons la moitié de notre temps éveillé à vagabonder, comme certaines études le suggèrent (1), c'est que des avantages sélectifs doivent contre-balancer cet impact négatif. 

Ainsi, plusieurs travaux ont montré que le vagabondage mental favorisait l'accès à la solution d'un problème sollicitant notre créativité : 

  1. En occupant les participants à une activité peu exigeante (qui favorise le vagabondage mental) après leur avoir soumis un problème à résoudre qui demandait de l'imagination ("problèmes créatifs"), la solution leur apparaissait plus facilement qu'à ceux qui devaient procéder au contraire à une activité exigeante, ou qu'à ceux qui n'avaient strictement rien à faire (repos simple) ou enfin ceux qui n'avaient pas de pause entre le problème et la réponse (3). 
  2. La tendance individuelle à vagabonder mentalement était corrélée positivement à la résolution de problèmes créatifs, au contraire de la propension à développer une stratégie analytique (4). 
  3.  Une corrélation positive était également rapportée entre le vagabondage mental et la résolution de problèmes sociaux (5).

Réhabilitons le vagabondage mental ! Brasser les idées, survoler les futurs possibles, balancer les éventualités, réfléchir sur le passé ou sur ce que font, ce que sont les autres, n'est pas uniquement une source de soucis et de préoccupations ! L'anticipation, par exemple, n'est pas toujours négative. La remémoration d'évènements passés peut être jubilatoire, ou source d'enseignements utiles. Et brasser, c'est faire jouer une combinatoire : les évènements sont confrontés, les mondes possibles sont imaginés - c'est la définition de l'acte créatif. Il semble que l'on ne puisse créer qu'en s'abstrayant de la réalité. En se désengageant des flux sensoriels. Ce que permet le vagabondage. 

L'ennui, qui favorise le vagabondage mental, est une denrée menacée par la prolifération de nos instruments de divertissement, au premier rang desquels, ce cher Smartphone !  

(une courte vidéo de France-info au cours de laquelle j'interviens sur ce thème). 



Références :

(1) Killingsworth and Gilbert. A wandering mind is an unhappy mind. Science (2010)e 330,992

(2) c'est en tout cas l'interprétation qu'en donne la philosophe Laurence Devillairs (dans une émission de "la Tête au carré")

(3) Baird et al. Inspired by distraction: mind wandering facilitates creative incubation. Psychol Sci 2012;23:1117-1122

(4) Zedelius and Schooler. Mind wandering "Ahas" versus mindful reasoning: alternative routes to creative solution. Front Psychol 2015;6:834

(5) Ruby et al. Is self-generated thought a means of social problem solving? Front Psychol 2013;6:962

Crédits : L'illustration principale de l'article, est de Fabrice Montignier, utilisée avec l'accord de l'auteur.