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Les Savanturiers du Cerveau (4) : la troisième question et la question bonus - réponses des enfants et commentaires

Publié par Laurent Vercueil, le 19 décembre 2018   770

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Ces dernières semaines, sur l'initiative d'une enseignante de classe de CM1, Romance Cornet, et dans le cadre des Savanturiers, nous menons une animation scientifique sur le cerveau. La première séance a consisté à présenter la vidéo du test du Chamalow, puis à recueillir les réflexions suscitées chez les enfants. A l'étape 2, trois courtes vidéos (bricolées à la mode va-comme-je-te-pousse) étaient présentées qui conduisaient à 3 questions assez précises, et une quatrième en bonus, dite "pour les plus malins" (c'est à dire, pour tous). La troisième étape recueillait les réponses des enfants pour les deux premières questions

Résultat de recherche d'images pour "savanturier du cerveau"

Et voici donc venue la quatrième séance, consacrée aux réponses des enfants à la troisième question et à la question bonus.  Si vous avez oublié le contenu de la question, voici un lien direct vers la vidéo.

   Comment les enfants ont-ils répondu à la troisième question ?  

1) Pourquoi voit-on autre chose ?

  • On peut voir des images qui nous font penser à autre chose.
  • Ce sont des illusions d'optique (réflexion faite car nous en avons montré dernièrement en classe) Par exemple, le robinet : les vis -> les yeux ; le "manche" -> le nez
  • C'est notre imagination, ça nous rappelle les choses déjà vues ; Les images qu'on croit voir dépendent des personnes.
  • C'est un mélange entre les différentes "choses" qu'on connait.
  • Ça dépend comment on regarde l'objet (face, côté : réflexion en lien avec notre travail en art visuel sur les agamographes) On ne voit pas la même chose.

2) Ça nous apprend sur le cerveau :

  • Le cerveau fonctionne bien.
  • Notre cerveau peut nous tromper. Par exemple, pour les angles, notre œil croit que c'est un angle droit alors que si on vérifie, ce n'est pas toujours vrai.
  • Notre cerveau cherche des images, évènements déjà connus pour expliquer. 
  • Le bébé regarde plus le "visage" car c'est ce qu'il connait le plus.
  • Est-ce que nos yeux nous trompent ? Par exemple les couleurs, voyons-nous en fait les vraies couleurs du monde ?
  • On n'a peut-être pas le même "cerveau".
  • Le cerveau réfléchit, reconnait les couleurs, a de l'imagination. Il a plusieurs fonctions.
  • Le cerveau contrôle le corps.
  • On interprète en fonction de ce qu'on a appris.
  • Plus on connait des choses, plus notre cerveau essaie de trouver des ressemblances.
  • Le cerveau remplace les objets inconnus par quelque chose qui ressemble à des personnes dans presque tous les exemples.
  • Le cerveau envoie des messages aux yeux.
  • Quand le cerveau ne connait pas, il cherche à le faire ressembler à ce qu'on connait.

  Enfin, il y avait une question "bonus", qui cherchait le lien entre les trois vidéos (le galet, le bébé et les paréidolies) et la première vidéo sur le test du Chamalow (ici). 

   Question bonus: Quel rapport avec la vidéo du Chamalow ?

  • Quand le cerveau, les yeux voient quelque chose, le cerveau réagit.
  • Même une mouche a des réflexes, l'intelligence de s'enfuir.
  • Le cerveau va vers quelque chose qui ressemble à ce qu'il connait, qu'il aime.
  • Il y a un rapport avec les différentes émotions.
  • Le cerveau se raccroche à quelque chose de rassurant, de moins angoissant.
  • Toutes ces vidéos montrent que le cerveau "travaille", choisit, réfléchit, hésite.Le cerveau a des préférences.
  •  On est tous "intelligents", même l'australopithèque.

Quelques commentaires sur les 4 questions et les réponses des enfants

Après avoir apprécié la perspicacité des enfants, le temps est venu de lever le voile sur les trois vidéos qui ont été présentées : 

- Le galet de Makaspangat visait à faire prendre conscience aux enfants de deux choses essentielles pour la suite : 

1) il existe un système cérébral (déjà présent chez l'australopithèque et de nombreux animaux) qui permet de détecter certaines formes dans l'environnement, et d'y associer un sens immédiat. C'est le cas du visage, réduit à sa plus simple expression : deux yeux et en dessous une bouche horizontale, pris dans un  cercle ou une forme fermée. Le smiley en est une illustration, et le galet de Makaspangat est une sorte de smiley préhistorique. 

2) Le plus fascinant est bien sûr que l'australopithèque s'en soit saisi et l'ai transporté jusqu'à sa grotte. Cela manifeste un intérêt "gratuit", sans objectif immédiat.  Quelques centaines de milliers d'années plus tard, un comportement similaire a été observé chez l'homme de Néanderthal, qui avait collecté des fossiles dans la grotte de l'Hyène à Acyr-sur-Cure (Yonne), sans utilité pratique. André Leroi-Gourhan avait commenté cette découverte dans le geste et la parole : "Le sentiment esthétique qui pousse vers le mystère des formes bizarres, coquilles, pierres, dents ou défenses, empreintes de fossiles appartient certainement à une strate très profonde du comportement humain..." (1).  Le "sentiment esthétique", si l'on suit André Leroi-Gourhan, qui aurait ainsi animé un australopithèque, il y a deux millions d'année, ou alors, sans aller jusque là, la simple curiosité ? J'aurais tendance à privilégier l'explication la plus économe : la curiosité est un phénomène très répandu dans l'espèce animale et qui rend compte de comportements d'exploration sans but immédiat (2). C'est toute la différence qui existe entre la motivation extrinsèque, pilotée par des récompenses rapidement perceptibles, et la motivation intrinsèque, qui n'a d'objet que sa propre satisfaction. La curiosité est un moteur de connaissance très puissant chez l'enfant, et les adultes qui en conservent le précieux trésor sont des chanceux. 

Le bébé : Parmi les trois images proposées, le bébé privilégie bien entendu la forme évocatrice d'un visage. Le système de détection des signes est déjà présent, y compris pour des formes aussi complexe que le visage humain. Les signes sont donc fabriqués par le cerveau à partir des éléments de l'environnement, de manière "innée". La possibilité d'étendre cette compétence à d'autres domaines, comme au cours de l'apprentissage de la lecture, ne correspond pas à l'acquisition de nouvelles propriétés du cerveau mais à l'extension des aptitudes naturelles à d'autres domaines. 

- Les paréidolies : Une paréidolie correspond à l'identification d'une forme familière dans un contexte sans rapport. En l'occurrence, ce que l'on voit dans ces images n'est pas ce qui est montré - a priori.  Non seulement, notre système de détection des signes est efficace très rapidement, et depuis très longtemps, mais il a  une puissance telle, qu'il va dicter la perception par le sujet. Le signe s'impose sur la forme (3). Cette dictature du signe est illustrée par le test de Stroop, par exemple, où il s'agit de donner la couleur dans laquelle les noms de couleurs sont écrit. Lorsque le sujet voit "VERT" écrit dans la couleur rouge, il aura des difficultés à ne pas dire "VERT".  Vous pouvez tenter l'exercice : 

Pas facile, hein...(4)

- Le rapport avec le Chamalow : L'idée était d'attirer l'attention des enfants sur la dictature exercée sur le comportement et la perception par l'environnement. La dictature exercée par les signes sur notre perception n'est pas sans rapport avec celle que la tentation de manger le chamalow manifeste.  L'environnement est une source inépuisable de stimulations pour le comportement. Nous affranchir (au moins transitoirement) du pouvoir de ces stimulations, c'est nous rendre autonome. 


Et à présent, le retour de l'ascenseur.

Oui, c'est bien joli tout ça, le neurologue qui interroge la classe, mais les enfants, eux-aussi, ont des questions pour le neurologue ! Et pas des moindres.... 

Nos questions :  

- Pourquoi l'être humain a un cerveau ?

- Pourquoi je vois autre chose quand je regarde un objet ?

- Est-ce que le cerveau nous trompe ?

- Pourquoi est-ce qu'on oublie ? Est-ce qu'on oublie vraiment ?

- Pourquoi oublie-t-on au moment de parler, ce qu'on voulait dire avant ?

- Pourquoi se rappelle-t-on certaines choses et pas d'autres ?

- Qu'est-ce qu'il y a dans notre cerveau ? Comment fonctionne-t-il ?

- Est-ce que les animaux sont intelligents ?

- Est-ce qu'un moustique a un cerveau ?

- Pourquoi les animaux ne réagissent pas comme nous ?

- Est-ce que les animaux ont des émotions ?

- Pourquoi avons-nous plusieurs émotions ?

- Pourquoi dit-on de soi qu'on est "bête" alors qu'on a tous de l'intelligence ?

- Comment fait le cerveau pour traiter une information inconnue ?

- Entre un cerveau de 2 ans, 15 ans, 80 ans, quelle est la différence ?

- Est-ce que les cerveaux sont tous de la même taille ?

- Pourquoi tous les êtres vivants n'ont-ils pas le même langage ?

Humm..

Oui, humm, qu'est-ce qu'il m'a pris de me lancer dans cette savanture ! C'est bien malin...

Il va falloir les vacances de noël (et peut-être aussi les suivantes...) pour trouver des réponses satisfaisantes à toutes ces questions. Rendez-vous en 2019 !

Après la rentrée, l'épisode 5 est ici!



NOTES

(1) J'ai trouvé cette situation dans l'excellent "Fossiles et croyances populaires. Une paléontologie de l'imaginaire" d'Eric Buffetaut, Le Cavalier Bleu. 2017

(2) Il y a un très beau papier paru en 2018 sur le sujet dans Nature Reviews in Neuroscience,  dont je recommande la lecture (accessible aux personnes ayant déjà de bonnes connaissances des neurosciences, tout de même) : https://www.nature.com/article...

(3) D'autres choses encore à dire de cette expérience perceptive, notamment la notion de rivalité perceptive, où l'on ne peut voir à la fois le torchon et le fantôme, le robinet et le grand nez, la balançoire et la tortue ninja, mais l'un ou l'autre, alternativement. Ne doit pas être confondue avec la rivalité binoculaire, qui consiste à présenter une image différente à chaque œil et à faire la même constatation : le cerveau voit l'une ou l'autre, pas les deux. 

(4) J'avais fait passer ce test à des enfants de grande section de maternelle. C'était amusant de voir combien seuls ceux qui avaient déjà acquis la lecture étaient perturbés dans leur réponse, tandis que les autres faisaient, facilement, un sans faute !