L'informatique affective, ou la naissance des robots sociaux

Publié par Marguerite Pometko, le 14 septembre 2016   2.4k

Xl the old care robot dynamaid from nimbro

On peut définir le robot comme une machine munie de capteurs qui lui permettent de recueillir des informations sur son environnement. Ces stimuli sont analysés en temps réel par des processeurs qui permettent au robot de déterminer ses actions. Avec l’essor de la robotique de service, dont le marché s’élevait à 4,5 Milliards d’euros dans le monde en 2015 [1], émergent de nouveaux robots dits « sociaux » ou « compagnons », qui se prêtent de mieux en mieux aux interactions sociales. Une branche de la robotique se focalise sur la façon de rendre notre cohabitation avec ces robots plus aisée : c’est ce qu’on appelle l’informatique ou la robotique affective, ou bien encore la robotique sociale.

L'informatique affective

Le terme est né en 1995 aux États-Unis dans un article publié par Rosalind Picard, une chercheuse du MIT qui considérait qu’il fallait que les robots nous ressemblent sur le plan émotionnel pour mieux nous servir. L’informatique affective peut se définir comme la science de la reconnaissance, de l’interprétation et de la simulation des émotions par la machine. En 1997, l’équipe de Cynthia Breazel crée le premier robot social, Kismet, capable de réagir à l’état émotionnel de son interlocuteur par une gamme d’expressions faciales.

Aujourd’hui, l’Affective Computing Group du MIT se consacre à l’informatique affective, à la rencontre de plusieurs disciplines telles que l’informatique, la psychologie et les sciences cognitives. Leur postulat est le suivant : « Si l’émotion est fondamentale pour l’expérience humaine, elle doit l'être également dans la conception des technologies de demain [2]». Leurs travaux visent à développer des outils pour mieux appréhender la façon dont les émotions impactent l’interaction sociale, l’apprentissage, la mémoire et les comportements. Parmi leurs divers projets, ils travaillent à la conception de robots sociaux. Mais qu’est-ce qu’un robot « social » au juste ?

Le robot social

On peut définir trois caractéristiques propres à un robot social :


Mesurer : Le robot social recueille des informations sur notre état d’esprit à l’aide de capteurs visuels, auditifs et sensoriels toujours plus performants. Certains robots sont même capables de détecter des micro-expressions du visage qui seraient invisibles à l’œil nu.

Analyser : Le robot social est capable d’analyser les informations recueillies sur nous pour dresser notre profil psychologique / émotionnel. Le robot effectue ce travail via des processeurs, des algorithmes et des techniques de traitement des données.

Transmettre : Le robot social n’est pas capable à proprement parler de ressentir, mais il est capable de transmettre un semblant d’émotion. Cela passe d’abord par la communication non verbale : Les robots sociaux ont souvent une apparence enfantine, de type jouet ou animaloïde. Cela permet de rendre le robot inoffensif aux yeux de son interlocuteur et d’éviter toute relation de type dominant/dominé. La communication verbale joue aussi son rôle, par l’intonation de la voix, les sons émis (souvent de type enfantin style R2D2) mais aussi des rires, des soupirs, visant à « humaniser » le robot. Au Limsi, Laboratoire Informatique du CNRS, l’équipe Dimension affectives et sociales dans les interactions parlées cherche à doter les robots d’un sens de l’humour, afin d’instaurer une relation de confiance dans nos relations. Tâche plus complexe qu’il n’y parait : Il ne suffit pas que le robot fasse une blague, mais qu’il analyse son environnement pour trouver le moment adéquat pour plaisanter tout en analysant le caractère de son interlocuteur.

Quelques exemples de robots sociaux




Paro
: Ce robot socio-thérapeutique se présente sous la forme animaloïde d’un bébé phoque. Il s’adresse aux personnes ayant des troubles du comportement et de la communication et est beaucoup utilisé dans les maisons de retraite auprès de malades d’Alzheimer chez qui il a un effet d’apaisement. Il est équipé de capteurs et peut grâce à un logiciel analyser l’état mental du patient et adapter ses mouvements et intonations en conséquence pour transmettre une émotion de joie, de surprise ou de mécontentement.

Matilda : Créée par l’australien Rajiv Khosla, Matilda est un « Papero », Partner Personal Robot. Ce robot compagnon destiné à la communication a vocation à tenir compagnie aux personnes âgées et handicapées dans les centres hospitaliers. Matilda mémorise les visages, rappelle l’heure de la prise des médicaments, manifeste une satisfaction en cas de contact et anime des séances de bingo. Ses créateurs lui ont récemment trouvé un nouvel usage : l’aide au recrutement en entreprise. Le robot analyse les expressions et l’intonation du candidat pour détecter sa franchise[3]. Irait-on vers une déshumanisation des ressources humaines ?

Pepper : Défini comme « bienveillant, attachant et surprenant » par ses créateurs, ce robot humanoïde est le dernier bestseller d’Aldebaran Robotics et Softbank. Tout comme PARO et Matilda, Pepper est capable d’analyser les émotions de son interlocuteur et de répondre en conséquence. Mais Pepper est aussi capable de danser, de plaisanter et même de mener une conversation en s’appuyant sur une base de données online. Elle rencontre un grand succès en Asie où elle travaille à la réception de grands hôtels et centres commerciaux.

Implications

Grâce à des capteurs toujours plus performants et des processeurs plus rapides, les robots gagnent en autonomie de par leur capacité à s’adapter à certaines circonstances. Mais ces prouesses ne leur permettent pas réellement de ressentir, créer, rêver, ni d’avoir de monologue interne comme les humains (voir l’article de Laurent Vercueil à ce sujet). Pourtant, l’Homme a toujours eu une tendance à l’anthropomorphisme (prêter des caractéristiques humaines à un objet) et à l’animisme (supposer qu’il a une âme). En 1966, dans leur Media Equation, Reeves et Nass, supposaient déjà que « nous appliquons les mêmes attentes sociales lorsque nous communiquons avec des entités artificielles et que nous assignons inconsciemment à celles-ci des règles d’interaction sociale[4]. » Le fait de doter les robots de caractéristiques humaines soulève des questions éthiques et certains psychologues mettent en garde face aux dangers de cette « empathie artificielle », source de dépendance et pouvant être dommageable à nos relations interhumaines.


>> Crédit photo principale : Bart Van Overbeeke, The Old-Care Robot Dynamaid from Nimbro


>> Notes

[1] Selon Cap Digital

[2] GUILLAUD. H., « Le sentiment à l’heure des technologies », interactu.net, 04/03/2010

[3] voir l’extrait d’une simulation d’entretien d’embauche avec Matilda dans le documentaire d’Arte Un monde sans humains à 06 :41 : https://www.youtube.com/watch?v=KeqF4M8LWE4

[4] DEVILLIERS L., « Peut-on aimer un robot ? », telos-eu.com, 22/10/2015, http://www.telos-eu.com/fr/societe/peut-on-aimer-un-robot.html